lundi 10 décembre 2018
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Océane Charret-Godard : «J'espère que le big-bang annoncé dans la formation ne cache pas un hold-up pour les régions»

29/03/2018 16:27Imprimer l’article
Ce mardi, la Région et l'Etat présentaient le Plan d’investissement dans les compétences 2018-2022 et sa phase d’amorçage 2018. Un plan qui entre dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle annoncée par le gouvernement et qui propulse le budget de la formation en position de plus gros budget du Conseil Régional. La vice-présidente en charge de la formation professionnelle nous livre son regard sur le projet gouvernemental, ses inquiétudes aussi, et plaide pour un changement complet de la façon de penser la formation. Interview.
Le lancement du plan d'investissement dans les compétences (PIC) par la Région avec tous les acteurs de la formation et l'Etat a eu lieu ce mardi. L'Etat et la Région ont rencontré les acteurs de la formation et organisé une table ronde et différents échanges dans les locaux d'Agrosup.
Aujourd'hui, «seuls 7% des contrats sont des CDI» explique Océane Charret-Godard, vice-présidente de la Région en charge de la formation professionnelle. «Il faut donc donner envie de se former sur des compétences et pas sur des métiers. D'autant que 60% des métiers qui embaucheront en 2030 n'existent pas encore et que la durée de vie d'une compétence est en moyenne de 2 ans et demi». Tout un état d'esprit à revoir. Explications en quelques questions-réponses.

Quelle est le calendrier de la réforme de la formation professionnelle annoncée par le gouvernement, et en quoi consiste-t-elle ?


Les premières grandes annonces ont été faites le 5 mars, l'objectif étant de simplifier la formation professionnelle, avec la volonté que l'individu soit d'avantage acteur de sa formation. Ce sont de grandes annonces, mais il n'y a pas de déclinaison concrète pour l'instant sur les territoires. Ce que j'observe, c'est que le gouvernement veut recentraliser sous prétexte de simplifier.

N'est-il pas nécessaire de simplifier ce secteur ?


Évidemment ! Mais simplifie-t-on en recentralisant alors qu'on avait choisi de décentraliser dans les années 70/80  car l'Etat n'était pas en mesure de tout faire et tout seul. Et en plus, dans une société où, à l'époque, nous n'avions pas connu la crise et les mutations économiques de ses 20 dernières années et la révolution digitale. Rappelons-nous quand même pourquoi l'Etat s'est appuyé sur les collectivités territoriales pour accompagner les entreprises au plus près  (Région, Interco) et sur les partenaires sociaux pour leur confier la gestion d'un certain nombre de politiques (santé, formation, assurance chômage).

Attention, je ne dis pas que tout est rose et fonctionne correctement. La diminution du nombre des OPCA n'est certainement pas une mauvaise chose car les écarts d'offres de services sont criants. Mais je dis simplement qu'il y a des alternatives sans doute mieux adaptées à la société dans laquelle nous vivons que des solutions de recentralisation. A l'heure où les entreprises renforcent la délégation, où la société promeut l'autonomie, l'Etat lui reprend la main!

Or, l'accompagnement des secteurs d'activité et des entreprises nécessite de se faire en proximité, dans le dialogue et avec légitimité pour le faire. En prétendant gérer une grande partie des fonds de la formation - celle imposée par la loi- le gouvernement risque de délégitimer un certain nombre d'acteurs et prend le risque d'une complexité accrue. Les entreprises et les branches professionnelles n'attendent plus l'Etat et la loi pour s'investir dans la formation de leurs collaborateurs. Elles ont pris leur destin en main en décidant de contribuer au financement de la formation par ce que l'on appelle des contributions dites conventionnelles. Et des entreprises choisissent elles-aussi de verser directement des contributions dites volontaires car c'est un investissement pour elles. Jusqu'à aujourd'hui, les OPCA collectaient la totalité. Désormais, cela signifie-t-il que la tuyauterie du financement  de la formation va être éclatée entre ce que la loi va demander aux entreprises par le biais de l'URSAFF et ce que les branches pro et les entreprises vont décider en fonction de leurs enjeux propres, des mutations spécifiques à leurs marchés ou à leurs activités.

Le problème n'est pas de savoir si les partenaires sociaux sont de bons ou mauvais gestionnaires. Je crois au paritarisme, je crois au dialogue social et, comme l'Etat et les collectivités territoriales sont amenés à se reformer, la gestion paritaire doit le faire. Ni plus, ni moins.
En revanche, on ne peut que saluer l'effort de mutualisation pour les entreprises de moins de 50 salariés.

On comprend que vous êtes dubitative sur la simplification des financements mais qu'en est-il sur le rapport à la formation des usagers, des salariés, des demandeurs d'emploi?


Vous faites référence au Compte Personnel Formation que le gouvernement propose de passer en euros. D'un droit de 20 heures par an plafonné à 150 heures aujourd'hui, les salariés pourront bénéficier, au terme de la réforme, d'un total de 400 heures à raison d'une alimentation annuelle de 35 heures. Et il y aura un système de bonification pour les salariés peu qualifiés.  Mais, attention, l'alimentation prévue correspond à 500 euros par an avec un plafond de 5 000 euros, ces montants s'élevant respectivement à 800 et 8 000 euros pour les personnes ne disposant d'aucun diplôme (niveaux VI et V bis).

Néanmoins,  les 500 euros annuels annoncés sont loin d’être équivalents aux 35 heures souhaitées par les partenaires sociaux. Ce serait le cas si le coût horaire moyen des formations réalisées dans le cadre du CPF était de 14,30 euros, mais il se trouve que la réalité l’établit à 37,80 euros pour les formations prises en charge par les Opca (cf. jaune budgétaire 2018). En moyenne, 500 euros équivalent donc à 13 heures, à comparer aux 24 heures d’aujourd’hui.

Il est clair que la monétisation du CPF, associée à son utilisation sans intermédiaire via un smartphone (une sorte de "tripadvisor de la formation"), est un facteur d’isolement des salariés face à l’offre de formation et non pas un moyen de choisir leur formation en toute liberté.

La combinaison entre plus d’État d'un côté et plus de libéralisation de l'autre passe mal. Le mélange risque d'être passablement indigeste. En présentant la réforme d Elsa formation professionnelle, La Ministere du travail a annoncé un Big Bang. J'espère que le big-bang ne cache pas un hold-up pour les régions !

En quoi consiste le Plan d'Investissement dans les Compétences (PIC), que vous avez lancé ce mardi ?


C'est sans doute la dimension la plus intéressante de la nouvelle politique gouvernementale car ce n'est pas uniquement former plus, mais former mieux. Nous allons enfin disposer du cadre et de moyens pour réinterroger les manières de former. On voit bien que les formations ne sont pas toutes adaptées aux besoins des entreprises et des salariés ou demandeurs d'emplois.
A titre d'exemple, nous avons mené une enquête auprès de 60 établissements hôteliers de la région dijonnaise avec Creativ' en leur demandant pourquoi ils n'arrivent pas à recruter. La plupart disent : «on veut des gens motivés, souriants, avec du savoir-être, qui soient capables de s'adapter et d'improviser, qui puissent parler anglais ou une autre langue et maîtriser l'outil numérique pour gérer les applications». On s'aperçoit qu'il s'agit de compétences sociales, relationnelles, commerciales et non pas techniques au sens où on l'entend traditionnellement. Elles se retrouve dans d'autres filières, je pense notamment à la santé ou au secteur du commerce. Alors, comment la formation peut innover pour que les gens développent ces compétences ? C'est l'enjeu du PIC. Et nous sommes en train de travailler avec Talent campus et Manzalab, sur une ingénierie à base de théâtre-forum, de serious game et de réalités virtuelles et augmentées pour créer les conditions du développement de ces softskills comme on les appelle. Tout ça illustre ce que le PIC doit faire et penser.

Comment allez-vous utiliser ces 300 millions ?


Il y a tout d'abord une phase d'amorçage de 26 millions d'euros sur 2018 dans le cadre de laquelle nous avons lancé des marchés. C'est un contrat d'amorçage sur des actions complémentaires à ce que la Région fait déjà avec ses 120 millions : je signale au passage que, depuis le début du mandat, ce ne sont pas moins de 60.000 personnes pour lesquelles la Région a participé au financement de formations. La phase d'amorçage est axée sur le français et les langues étrangères, sur des formations d'élaboration du projet professionnel, sur les savoirs de base, sur les formations qualifiantes, etc. Il est destiné à des publics éloignés de l'emploi, peu ou pas formés et diplômés : ça représente 5731 entrées en formation sur 2018.
Ensuite, il y aura le pacte pluriannuel 2019-2022, pour 280 millions. C'est pour le mettre au point que nous avons commencé les concertations ce mardi. Il s'agit de parler de la dynamique et d'espérer que les organismes adhèreront à l'idée de réinterroger l'action pédagogique pour allumer le désir d'apprendre !
Recueilli par Nicolas Richoffer
Photo N.R.


 
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