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DIJON : Lilian Thuram livre son exposé contre le racisme devant 170 personnes à l’IUT

13/11/2018 21:25Imprimer l’article
L’ancien joueur de football professionnel, fameux champion du monde 1998 notamment, est venu donner une conférence ce mardi à l’IUT de Dijon. Il est venu parler de l’éducation contre le racisme - intitulé de sa fondation au nom de laquelle il s’engage et prend des positions franches depuis une dizaine d’années maintenant.
Pour fêter 50 ans, l’IUT Dijon-Auxerre a concocté un programme chargé on le sait, entre animations visant à créer du lien et de l’ambiance dans la communauté étudiante et rendez-vous plus exceptionnels, avec disons des têtes d’affiche.
La conférence de ce mardi matin en était un, avec un conférencier prestigieux en la personne de Lilian Thuram. Un nom que l’on connait notamment pour ses exploits en demi-finale de la coupe du monde de football 98, qu’il a remportée si besoin est de le rappeler avec l’équipe de France. Une personnalité donc qui a su mettre à profit son statut pour se consacrer à son après-carrière, hors des terrains, dans un match cette fois-ci contre le racisme pourrait-on dire.
Education contre le racisme, c’est le nom de la fondation qu’il a créée en 2008 et au nom de laquelle plusieurs actions pédagogiques entres autres sont effectuées. C’est cet engagement contre le racisme, de même que sa démarche, qu’il est venu présenter à l’IUT de Dijon.

«Pour discuter ensemble du racisme et faire avancer les choses»


Pour Lilian Thuram qui considère ne pas être né noir mais plutôt l’être devenu «par le regard des autres» à son arrivée en France métropolitaine à l’âge de 9 ans depuis la Guadeloupe, la création de ladite fondation a été faite «pour discuter ensemble du racisme et faire avancer les choses», avec un objectif primordial, celui de «pouvoir nous questionner sur nos propres préjugés». Et l’ancien joueur de football ajoute : «L’important est de s’enrichir pour penser librement». Lui, s'inspire des discussions qu'il avait entretenues avec l'anthropologue Françoise Héritier.
Lilian Thuram met en garde contre le conditionnement inconscient et renvoie à l’histoire pour expliquer que le racisme dans son expression la plus dominante n’est pas très loin finalement et que de multiples mécanismes en subsistent. Une domination des blancs sur les noirs, mais aussi des hommes sur les femmes qu’il évoque d’ailleurs en premier et dénonce.

«Se questionner sur ce que l’on raconte»


Dans l’amphithéâtre de l’IUT de Dijon, son exposé est amené de manière décalée, avec au-dessus de lui, la projection d’une carte du monde, à l’envers, avec l’Afrique au centre donc. «La terre est bien ronde ? On peut la regarder dans n’importe quel sens», justifie-t-il avant de s’interroger ouvertement sur le fait de la découverte ou non de l’Amérique par Christophe Colomb, «alors qu’il y avait déjà des habitants quand il est arrivé»… Lilian Thuram en arrive alors à déclarer : «Il s’agit de se questionner sur ce que l’on raconte, c’est ça la fondation».
Les causes du racisme viennent de l’histoire comme il le répète : «Le problème encore aujourd’hui, c’est que des gens considèrent qu’ils sont plus légitimes que les autres». Et comme racisme le plus profond, Lilian Thuram parle du sexisme, dont les fondements viennent selon lui des religions notamment. Là aussi, il appelle à «questionner les religions».

«Prendre la mesure de l’histoire»


Pour ce qui est de la distinction et de la domination suivant telle ou telle couleur de peau, le conférencier cite le Code noir (1685-1848), qui établissait les comportements à avoir avec les noirs, «en les considérant comme des meubles». Un point à nouveau historique sur lequel Lilian Thuram a relancé : «Vous pensez que c’est super loin… Mon grand-père est né seulement 60 ans après l’abolition de l’esclavage. Et la colonisation ? Cette façon de penser est très proche de nous… L’Apartheid ? Tous les pays, y compris ceux qui étaient engagés au procès de Nuremberg, ont cautionné cela durant des années».
Tant de piqûres de rappel partagées avec l’assistance qui ont donné l’occasion au conférencier de lancer une nouvelle fois : «Il faut prendre la mesure de l’histoire pour faire changer les choses. Et nous oublions trop souvent quelque chose de fondamental : au lieu de ne mettre en avant que les victimes du racisme, il faut pointer du doigt ceux qui tirent profit de ce ce système-là. Chacun de nous avons la responsabilité d’y réfléchir».

«Les noirs et les arabes ont-ils leur place ?»


Ne laissant pas passer les blagues sexistes bien que maniant l’humour pour apporter certains tons décomplexés à son discours, Lilian Thuram avait envie ce mardi matin de «parler sereinement de tout cela», tout en optant pour des questions et des réponses directes, franches, avec parfois quelques raccourcis et formules simplistes mais restant toujours dans l’idée que le racisme reste bien malheureusement un fléau.
«Ne pensez-vous pas qu’au travers des décisions de justice comme celle autour d’Adama Traoré, ou bien les discours pourtant connus et toujours permis d’Eric Zemmour, font passer le message que les noirs et les arabes n’ont pas leur place ?». Ce fut la première interrogation livrée par un jeune étudiant dans l’assistance. Lilian Thuram y a apporté la réponse suivante : «Il est vrai là encore que certains peuvent dire ce que d’autres ne peuvent pas dire… On connait Eric Zemmour, mais vous imaginez si un noir tenait les mêmes propos que lui envers les blancs ? Je pense qu’il faut quand même contrôler les discours des gens car sinon on attise la haine. Il y a aussi une chose qui est certaine, on ne vit pas dans l’espace public de la même façon suivant que l’on soit blanc, noir ou arabe. Y a-t-il un racisme institutionnel ? Toujours est-il que les gens de couleur ne se victimisent pas, ils sont victimes».

«L’équipe de France de football, c’est l’histoire de l’immigration en France»


Pour Lilian Thuram, le travail, la sensibilisation contre le racisme, est à faire avant tout sur soi-même. «Ce qui est très compliqué, c’est de changer nos habitudes, moi le premier je vous le dis», a-t-il assuré devant l’assemblée, en poursuivant sur la nécessité de «bousculer les schémas pré-établis, de s’avouer certaines choses».
Dans le football, «il est important de dénoncer les choses» pense l’ancien champion du monde 98, amené durant cette conférence à s’exprimer sur le fichage ethnique soulevé au Paris-Saint-Germain. Quant à la composition de l’équipe de France de football, critiquée dans certains milieux pour son caractère métissé, Lilian Thuram livre cette explication en réponse : «C’est une raison historique. Ceux qui jouent au football sont les plus pauvres. Pourquoi il y avait avant nous Kopa et d’autres ? Parce que ça correspondait à une immigration venue de l’est. L’équipe de France de football, c’est l’histoire de l’immigration en France».

«Parler du racisme pour comprendre» et accepter la différence


Dans tout cela, face à un racisme sur lequel on ne doit rien lâcher et sans cesse nous questionner pour mettre à bas les rapports de domination, l’ancien joueur professionnel reconnait que des luttes sont menées notamment par l’UEFA, même s’il souhaiterait que l’impact du football soit bien plus utilisé. Il a ainsi réaffirmé sa conviction dans l’éducation par le sport. «Nous sommes en avance. Prenez la composition de notre équipe de France de football, dans d’autres pays elle serait impossible», fait-il remarquer.
Pour en revenir plus largement à la question du racisme dans la société, dans la vie de tous les jours, Lilian Thuram a enfin confirmé la suggestion d’une étudiante, à savoir que le complexe d’infériorité est évident chez les personnes de couleur ou même autrement différentes (jugées sur le physique, homosexuelles…), alors que c’est cet état d’esprit-là que l’on doit aussi repousser afin d’atténuer progressivement et de supprimer les rapports de domination. «Les personnes différentes, et nous le sommes tous finalement, ont besoin également de l’estime de soi pour avancer», a-t-il affirmé, tel un message d’espoir et d’encouragement à mieux accepter la différence. Avant de conclure : «Je parle du racisme pour comprendre, car quand vous comprenez, vous ne reproduisez pas». Une standing ovation fut réservée au conférencier, s’étant prêté avec le sourire à la séance des photos-souvenirs.

Lilian Thuram offensif sur cet autre terrain


Son attitude mythique en demi-finale de la coupe du monde 98 après son deuxième but contre la Croatie, Lilian Thuram n’a en revanche pas voulu la refaire pour quelques clichés seulement.
Comme il venait de le faire durant une heure et demie, il poursuit désormais l’engagement de parler du racisme, d’affirmer ses points de vue sur un sujet et des questions sensibles, pour combattre le fléau à sa manière.
A l’IUT de Dijon, il s’est trouvé devant une assistance globalement réceptive à ses propos. Question de génération sans doute puisque les étudiants présents avaient une petite vingtaine d’années pour la majorité, les questions sur le triomphe de 1998 ou plus largement sur sa carrière de footballeur n’ont pas été posées. «Je suis quand même déçu !», a-t-il plaisanté, juste avant de monter au milieu du public pour les photos.

Alix Berthier
Photos : Alix Berthier






























 
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