mercredi 12 décembre 2018
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ARCHEOLOGIE : «Tout le monde se bat pour venir travailler à Vix !»

08/08/2018 03:05Imprimer l’article
Vix est le plus grand site européen ayant été habité par des Celtes anciens. Lors de la journée porte ouverte de la Société archéologique et historique du Châtillonnais, son président, Bruno Chaume, a apporté son éclairage pour Infos-Dijon.
Ce jour-là, les parapluies des habitants du Châtillonnais servent d'ombrelles. Le vendredi 3 août 2018, une quarantaine de personnes est venue écouter les explications données lors de la journée porte ouverte organisée au pied du mont Lassois par la Société archéologique et historique du Châtillonnais. Habitants de Vix (dont le maire, Alain Aubert), vacanciers et amateurs d'archéologie répondent présents malgré la canicule. Thomas Pertlwieser, archéologue autrichien, leur explique directement au milieu des vieilles pierres la nature des recherches. Là, au lieu-dit «Les renards», il a posé l'hypothèse de l'existence d'un port, voire d'un péage, sur la route des matières premières entre Seine et Saône.

Chaque année, durant un mois, une équipe autrichienne vient procéder au dégagement d'un rempart bâti au VIème siècle avant notre ère. C'est l'époque de la civilisation de Hallstatt, dans l'âge de fer. C'est l'époque des Celtes anciens, avant même les Lingons (ces Gaulois qui ont peuplé les environs des actuelles villes de Langres. Montbard et Dijon).

Des archéologues européens dans le Châtillonnais


Bruno Chaume est chercheur au CNRS, auprès du laboratoire Artehis de l'université de Bourgogne (archéologie, terre, histoire et sociétés). Il est aussi l'actuel président de la Société archéologique et historique du Châtillonnais. Il a à cœur de tenir informé le public, et notamment à la population du Châtillonnais, des avancées des fouilles menées sur et autour du mont Lassois. Cela permet de constater aussi de visu l'état des sites, la qualité des matériaux employés et l'ampleur du chantier. À la fin de chaque session annuelle, le site est rebouché pour le protéger. C'est donc à une recherche en cours qu'il est possible d'assister durant cette journée. «Si vous ne venez pas à la porte ouverte, vous ne verrez jamais le site» précise-t-il pour attiser la curiosité.

Depuis 2001, des archéologues et des étudiants de l'université de Vienne travaillent à l'étude du système de fortifications autour du mont Lassois. Cet été 2018, il s'agit, une nouvelle fois, d'un chantier-école d'un mois. Une fois ôtés les préparatifs et les week-ends, cela représente seulement une douzaine de jours de fouilles effectifs. C'est la dernière année que Bruno Chaume dirige les investigations en tant que chercheur au CNRS. Cette campagne de fouilles est financée par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté, la communauté de communes du Pays châtillonnais et le conseil départemental de la Côte-d'Or. Bruno Chaume espère que la Région s'intéressera de nouveau à l'archéologie puisque, avant la fusion, le conseil régional de Franche-Comté finançait de la recherche en sciences humaines.

Du Châtillonnais au Dijonnais par voie terrestre


Si l'hypothèse d'un port est séduisante, il est encore difficile de l'étayer. On peut supposer l'existence d'une sorte d'embarcadère pour permettre des déchargements de marchandises devant transiter par voie terrestre jusqu'à retrouver une nouvelle voie fluviale en bord de Saône dans le Dijonnais. Même si elle n'est pas navigable en toute saison, la Seine permet néanmoins le déplacement de bateaux à fond plat qui existaient déjà à l'époque : «30 cm d'eau, cela suffit».

Bruno Chaume explique le contexte : «les gens d'ici étaient en contact avec les Grecs de Marseille». Des colons grecs venus de Phocée, en Asie mineure, ayant fondé Marseille en 600 avant notre ère. «À partir de -530, ces Grecs-là, ont commencé de remonter le cours du Rhône. Ils sont contemporains des populations de la tombe de Vix et ils ont commercé avec les gens d'ici. Ils recherchaient des métaux, des céréales, des esclaves...». Le Châtillonnais étant une zone riche en fer. «Les autochtones recevaient des produits finis, du vin... On sait qu'ils étaient des amateurs de vin. Ils recherchaient aussi des techniques, des savoir-faire comme la fabrication de céramiques».

Les archéologues profitent de leur présence sur le territoire pour échanger aussi avec les habitants actuels, comme les agriculteurs. Leur connaissance du territoire peut notamment être utile afin d'expliquer des impacts de phénomènes météorologiques ou de variations de niveaux de la Seine.

«C'est le plus grand site hallstattien en Europe !»


Ce programme européen de recherches, dirigé par Bruno Chaume depuis 1991, s'appelle «Vix et son environnement». Depuis 2001, plusieurs universités européennes collaborent. Tous les chercheurs considèrent que, vue l'ampleur du site, il y a du travail pour plusieurs générations d'archéologues : «c'est le plus grand site hallstattien en Europe ! Il n'y a pas besoin de faire de publicité, tout le monde se bat pour venir travailler ici ! C'est un site d'une incroyable richesse. La tombe, c'est l'arbre qui cache la forêt. Le cratère est prestigieux, c'est un pôle attractif sur le plan scientifique et pour le grand public. Pour les archéologues, Vix c'est LE site hallstattien».

Jusqu'à il y a quelques années, le grand site de la Heuneburg (dans le sud de l'Allemagne, en bord de Danube) était considéré comme le plus important centre de la civilisation de Hallstatt. Découvert en 1882, il a été régulièrement fouillé à partir de 1936 et avec des moyens importants après-guerre. Il avait donc, en quelque sorte, une avance scientifique sur Vix. Depuis 25 ans, Vix a rattrapé son retard, ce qui est admis par les archéologues allemands travaillant à la Heuneburg selon Bruno Chaume : «c'est une reconnaissance du travail fait ici et cela montre tout le potentiel de ce site».

Trois palais au sommet du mont Lassois


Au sommet du mont Lassois, ont été dégagés trois grands bâtiments de 25 mètres de long, qui sont considérés comme étant des palais, et deux bâtiments plus petits. Au pied de la colline, se trouvaient des fortifications pouvant représenter une hauteur de 20 mètres à franchir (un fossé de 10 mètres, un talus de 4 mètres environ et un rempart en pierres de 4 mètres environ aussi). «C'est énorme, il n'y a qu'ici que cela existe» souligne Bruno Chaume. Au fil du temps, avec l'érosion, des remparts ont été réduits à 15 cm de hauteur seulement.

Pour le chercheur en sciences humaines, la taille du site est révélatrice d'un «pouvoir extrêmement fort, extrêmement hiérarchisé, on peut même dire dictatorial sinon vous ne pouvez pas contrôler un espace énorme tout autour, certainement détenu par des lignées qui se le transmettent. C'est ce que l'on peut supposer par comparaison avec des modèles ethnologiques. Il y avait une sorte de cour. C'est un système qui ressemble beaucoup à la féodalité au Moyen-Âge».

Ce phénomène est alors commun à une partie importante de l'Europe, de la Slovaquie à Bourges, du  sud de l'Allemagne au nord de la Suisse, avec des places centrales rayonnant sur 25 à 50 km autour d'elles. Il s'agit là d'une zone d'influence supérieure aux périodes précédentes mais aussi supérieure à la norme des périodes qui vont succéder à la civilisation de Hallstatt. Vix et la Heuneburg sont des places centrales hors norme, que l'on ne connaît pas avant -600 et que l'on ne connaîtra pas avant la civilisation des oppida en -200 environ (comme Bibracte...). Vix rayonnait donc du sud de la Champagne au nord de la Bourgogne actuelles.

Vix vient du latin vicus signifiant «village». On peut supposer qu'à l'époque gallo-romaine, il subsistait encore des ruines datant de la civilisation de Hallstatt laissant ainsi penser aux populations d'alors que la colline avait été habitée par le passé.

Des découvertes en attente de leur public


La Société Archéologique et Historique du Châtillonnais a été créée en 1880 par des notables locaux amateurs d'archéologie. C'est elle qui a fondé un premier musée en 1882 et ce sont les découvertes de la SAHC qui en ont constitué les collections. Dans les années 1990, la communauté de communes a fondé une autre structure qui aillait devenir, en 2009, musée du Pays châtillonnais - Trésor de Vix.

Bruno Chaume est donc chercheur et président de la SAHC mais «ne mélange pas les genres» comme il tient à le souligner. La plupart des résultats acquis sur le site de Vix sont dus à des équipes ayant travaillé sous sa direction. Des découvertes que le public est en droit de voir mais qui ne sont pour autant pas encore intégrées dans les présentations faites au musée de Châtillon. Pourtant, comme le souligne Bruno Chaume, «toutes les découvertes que l'on a faites ici ont une répercussion énorme sur la connaissance du site évidemment et sur la connaissance de la société à l'échelle européenne à cette époque-là !».

L'articulation recherche/patrimoine/médiation que le président de la SAHC appelle de ses vœux pourrait donc ressembler à celle issue de la volonté politique de François Mitterrand à Bibracte avec le musée de la civilisation celtique (au pied du mont Beuvray en Saône-et-Loire), le programme de fouilles sur l'oppidum, le centre de recherches à Glux-en-Glenne (à proximité, dans la Nièvre) et le conseil scientifique indépendant qui pilote le tout. Sauf volonté politique particulière, il apparaît néanmoins difficile d'avoir, dans la même région, deux établissements de la taille de Bibracte. Une décision qui pourrait relever du niveau national du fait de l'échelle européenne dans laquelle s'inscrit le site de Vix.

Jean-Christophe Tardivon

Retrouver l'interview de la directrice du musée de Châtillon



La butte-témoin du mont Lassois dans le Châtillonnais



La haute vallée de la Seine



Journée porte ouverte sur les fouilles de Vix



Organisée par la Société archéologique et historique du Châtillonnais



Les équipes autrichiennes se relaient depuis 2001



Les participants écoutent attentivement malgré la canicule



Thomas Pertlwieser, archéologue autrichien, donne les explications



Bruno Chaume supervise les recherches



Bruno Chaume est chercheur au CNRS et président de la SAHC



Des étudiants de l'université de Vienne



L'hypothèse d'un port en bord de Seine est avancée



Deuxième à gauche de l'image, Alain Aubert, maire de Vix



Un rempart de 7,50 m de large avec un parement en pierre



Les parapluies se font ombrelles



Dans ce champ, en 1953, furent trouvés les vestiges de la tombe de la Dame de Vix



La Seine coule au milieu du village de Vix



Un des premiers ponts sur le cours de la Seine

 
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