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COTE-D'OR : Chroniques ordinaires de la vie des gilets jaunes au rond point de l'A39

23/11/2018 03:07Imprimer l’article
A Crimolois / Chevigny-Saint-Sauveur, les gilets jaunes ont passé leur quatrième nuit consécutive au rond-point de l'A39. Et le camp s'organise, avec le soutien de nombreuses personnes qui amènent des vivres. Pour tenir, il faut veiller à ce qu'il y ait toujours quelqu'un sur place aux heures creuses, et à ce que tout se passe bien aux heures pleines. Reportage.
«Je faisais partie des premiers arrivés ici, lundi matin» raconte Jérôme. «Mais on ne s'est pas installés directement à ce rond-point. On avait commencé à 1h40 précisément, dans la nuit de dimanche à lundi, par aller au péage d'Arc-sur-Tille, pour bloquer. Mais on est resté deux heures, on a bloqué trois camions, et on s'est fait déloger par les gendarmes. Alors on est partis à Acti Sud, et on a fait plusieurs kilomètres de bouchons, mais on s'est de nouveau fait déloger vers 8h du matin. On a alors décidé d'aller au dépôt pétrolier de Total à Longvic, mais là, on est tombé sur les CRS donc on est reparti directement et on est venu ici, au rond-point de l'A39 à Crimolois».

«Il y a de plus en plus de monde, ça donne de la motivation»


Depuis cela fait cinq jours, et maintenant quatre nuits que le camp grandit, s'organise, et vit 24 heures sur 24. «Il y a de plus en plus de monde, ça donne de la motivation» poursuit Jérôme. «On a Chantal, qui nous aide beaucoup et qui gère la réserve de nourriture. Les gens nous amènent plein de choses à manger. Hier, une fille est partie acheter deux pizzas, et quand elle a dit au pizzaïolo que c'était pour les gilets jaunes, il lui en a offert dix de plus. Elle est revenue avec douze pizzas ! C'est magnifique ce qu'il se passe. Et chaque coup de klaxon nous donne du baume au cœur.»

«Des gens nous amènent des croissants et du café pour prendre le petit déjeuner avec nous»


Ce jeudi soir, une fois de plus, il y avait du monde au rond-point de l'A39. Une soixantaine de personnes, et bien plus si l'on prend en compte le turn-over : car il y a en permanence des arrivants et des partants. «C'est vers 8 heures du matin que ça commence à s'animer» raconte Julien, un autre co-organisateur de ce point de filtrage. «Des gens viennent et nous amènent des croissants, du café, et s'arrêtent pour prendre le petit déjeuner avec nous. Ensuite, c'est entre midi et quatorze heures qu'il y a du monde, et en soirée. Il y a plein de gens qui viennent pendant leur pause midi ou le soir après le travail, qui nous amènent du pain, de la charcuterie, du café. Certains nous déposent juste de la nourriture sans s'arrêter, d'autres restent manger avec nous avant de repartir au boulot».

«On se fait des amis»


A quelques mètres du feu, Lenny, une douzaine d'années, est occupé à faire cuire des saucisses au barbecue. Autour, ça discute de tout et de rien. De la vie, des galères quotidiennes de ceux qui doivent compter chaque euro pour vivre, mais aussi de sujets plus réjouissants. Ça parle musique ici, politique là, foot là-bas. «C'est une ambiance familiale alors qu'on ne se connaissait pas il y a une semaine» poursuit Julien. «On se fait des amis». Et des vrais amis. Ceux avec qui on veille des nuits entières.

«Il faut toujours que quelqu'un reste éveillé, pour entretenir le feu»


A trois ou six heures du matin, quand la plupart des gilets jaunes sont repartis dormir sous leur couette, Jérôme et Julien font partie de ceux qui restent, qui discutent autour du feu, qui le ravivent dans le silence de la nuit parfois rompu par un coup de klaxon de soutien. «Je suis là 24 heures sur 24» raconte Julien, grutier dans la vie, mais gilet jaune à plein temps actuellement. «Même quand on est six ou sept, il faut toujours que quelqu'un reste éveillé, pour entretenir le feu. Je ne lâche pas car je n'ai que quelques personnes de confiance, et j'ai peur, si je m'absentais, que quelqu'un laisse le camp vide et que les gendarmes viennent le démonter. On aurait fait tout ça pour rien, et je ne veux pas décevoir tous ces gens qui nous soutiennent».

«Ma plus grosse peur, c'est que ça se passe mal»


Alors malgré le froid, malgré la pluie gelée ou les flocons de neige, malgré la fatigue surtout, il faut tenir, et tenir les troupes aussi. «J'ai peur que les gens baissent les bras et arrêtent de venir. Mais ma plus grosse peur, c'est que ça se passe mal» explique Julien. «Que des gens ne soient pas d'accord et se battent». Quand le ton monte, il fait immédiatement le médiateur. «Je prends les gens à part et je leur explique qu'on est tous là pour le même combat. Et quand il y en a qui vont trop loin, je leur dit de partir et de ne pas revenir. J'en ai déjà viré deux. Il y en avait un qui avait jeté un pneu dans le feu. je l'ai viré et il est revenu le lendemain en s'excusant. Pareil pour ceux qui viennent juste pour boire des bières. C'est vrai que des gens nous en donnent, mais on les cache directement et on les distribue au compte-goutte, dans des gobelets pour pas que ça donne une mauvaise image aux automobilistes.»

«Si un jour vous recevez l'ordre de nous déloger, on ne sait pas comment ça se passera»


Comme chaque soir, ce jeudi, les gendarmes s'arrêtent. Ils discutent, vérifient que tout se passe bien, qu'il n'y a pas de débordement, pas de blocage mais bien un barrage filtrant. La discussion s'engage, sans tabou ni langue de bois. «Ça se passe bien, ils nous offrent le café» expliquent les gendarmes depuis la voiture. «Mais si un jour vous recevez l'ordre de nous déloger, on ne sait pas comment ça se passera» lance un gilet jaune. «On viendra, et on vous dira qu'il faudra que tout soit débarrassé et propre douze ou vingt-quatre heures plus tard» répond le gendarme. «Après, si vous ne le faites pas, on verra ce qui se passera…»

«De toute façon, on ne lâchera pas»


La réponse, c'est Julien qui nous l'apportera après le départ de la patrouille sous les applaudissements du groupe. «S'ils viennent nous évacuer, on obéira sans résister. Il n'y aura pas de violence. Mais on ira ailleurs et on remettra ça, encore et encore. De toute façon, on ne lâchera pas. On est là sous la neige, dans le froid, alors il faut que Macron face un geste pour les taxes. Là, ça fait une semaine et on n'a toujours pas de nouvelles de lui. Nous, on paye des taxes mais pas Total. Vous trouvez ça normal que plus on est puissant et plus on a de cadeaux ? C'est toujours sur les mêmes qu'on tape de toute façon, donc il faut que ça s'arrête».
«Il faudra qu'il plie, qu'il donne quelque chose pour son peuple» conclut Jérôme. «On attend un geste de sa part, mais pas des paroles en l'air. Et lui, il va danser en Belgique pendant que la France va mal…»
Nicolas Richoffer
Photos N.R.


 
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