jeudi 14 novembre 2019
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Mohamed Ateb : «Il faut appeler au calme, au dialogue, à l’écoute, à l’entente»

08/11/2019 13:42Imprimer l’article
Membre de la fédération des Musulmans de France, imam à la mosquée «La Fraternité» à Quetigny et président de la Jeunesse musulmane de France en Bourgogne, Mohamed Ateb revient pour Infos-Dijon sur l’affaire au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté et l’ampleur que celle-ci a prise. À l’approche de la marche contre l’islamophobie ce dimanche à Paris, il nous livre son regard sur la laïcité et insiste sur le respect de la citoyenneté.
Quel a été votre sentiment à chaud devant les images de la session mouvementée du Conseil Régional le 11 octobre dernier (retrouvez notre article en cliquant ici) ?



«J’étais en voyage en Tunisie mais j’ai été choqué car ce sont les manœuvres habituelles du Rassemblement National, mais je me pose la question de savoir ce qu’ils veulent sur la région… Bien sûr, j’étais choqué de cet acte qui n’a pas de sens. La femme en question était dans ses pleins droits. Je ne comprends pas comment et au nom de quoi, dans une institution républicaine, il peut agir de cette manière-là. Surtout que cette femme-là est venue enseigner à son enfant les principes démocratiques et je dis qu’on ne peut qu’encourager cette démarche. Lorsque je suis revenu de Tunisie, j’ai constaté que je n’étais pas le seul à être choqué…»

Imaginiez-vous que l’affaire prenne une telle ampleur ?

«Non, j’étais loin d’imaginer cela mais, après tout, les chaînes d’information en continu ne cherchent que ça… Les citoyens musulmans ont mal au cœur. Même les profonds républicains peuvent sentir la haine qu’il y a dans le débat, les islamophobes se sont relâchés. Avec cette attaque en bonne et due forme de Monsieur Odoul et l'attaque de la mosquée de Bayonne par un ancien candidat FN, c’est la première fois que je sens que les musulmans ont peur.»

La femme en question portait-elle un voile ou un foulard selon vous ?

«C’est un foulard dans le sens où ce n’est pas un signe ostentatoire. Dans l’islam, celui qui fait signe d’ostentation n’a pas de récompense chez Dieu. La traduction vaut ce qu'elle vaut. Mais on constate que certains utilisent le mot voile pour faire croire qu’il y a un obstacle à l'intégration citoyenne, mais pour moi le mot foulard me va, c'est un habit. Avec tout ce matraquage et ces polémistes comme Zemmour, ça participe à emmener les gens vers la haine et à mettre les populations face à face. Nous, nous appelons à la citoyenneté.»

Comment prenez-vous le sondage où 66% des personnes interrogées sont pour l’interdiction du voile lors des sorties scolaires (sondage Ifop-Fiducial auprès de 1.013 personnes de 18 ans et plus) ?

«Étant mathématicien, ingénieur en statistiques de formation, je sais comment on faire dire aux statistiques ce que l’on a envie d’en ressortir… Malgré toute cette islamophobie véhiculée, je pense sincèrement que les Français ne sont pas racistes. D’autres sondages disent par exemple le contraire.»

Qu’est-ce que signifie la laïcité pour vous ?

«Ce n’est pas difficile. La laïcité, c’est le modèle auquel invite aussi l’islam. J’en avais parlé dans une conférence que j’avais animée (avec des personnalités d’autres confessions religieuses) sur la République et les pratiques religieuses. La laïcité, c’est un corpus juridique qui a permis à la France d’éviter la guerre civile. Et on doit se tenir à la loi, rien qu’à la loi. D’autres ont voulu y ajouter la loi de 2004 (signes religieux dans les écoles publiques).
Dans la loi de 1905, je vois des évidences avec la constitution de Médine, des similitudes. L’article 1 par exemple dit que les juifs (seule autre communauté présente à cette époque-là) peuvent continuer de professer leur religion. Et il dit que la liberté de pratiquer leur religion est garantie. Il s’agit bien de liberté religieuse, non ? Et Aristide Briand dit la même chose dans la loi de 1905.
En parlant de la citoyenneté, le prophète dit que tout Juif qui adhère à cette charte doit avoir l’aide et l’assistance des Musulmans, et que tous les droits des musulmans doivent être donnés aux Juifs.
C’est la citoyenneté et c’est ce que nous demandons, l’égalité devant la loi. Sans guerre civile. Aucun groupe ne doit porter préjudice à l’autre. Aujourd’hui, la loi doit nous aider, elle doit nous garantir cette pratique religieuse.
Il est quand même dit dans la constitution de Médine que les Juifs ne forment qu’une communauté avec les musulmans.»

Que pensez-vous de l’attitude du gouvernement ?

«Là je tire mon chapeau à Emmanuel Macron car il n’a pas cédé à la pression, même si Jean-Michel Blanquer (ministre de l’éducation nationale) a exprimé un point de vue plus personnel... La pression ne peut pas donner des lois raisonnables. Je trouve le Président de la République plutôt clair sur la question.»

Que pensez-vous du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) et des suspicions pesant sur celui-ci concernant des liens avec les Frères Musulmans ?

«Je trouve que c’est de la poudre aux yeux. Déjà, qui est capable de dire ce que sont exactement les Frères Musulmans ? Moi en tout cas, je ne vois en tout cas pas de terrorisme ni d’embrigadement dans leurs principes de tous ceux qu'ils qualifient de frères musulmans. Quant au CCIF, c’est une association de droits humains, qui défend des droits qui ne sont généralement pas défendus par d’autres associations. Mais les deux ne sont pas liés.
Ce sont, encore une fois, des amalgames et des suspicions par excès. Et je ne peux pas croire que le CCIF où des Frères musulmans sont derrière cette histoire au Conseil Régional… Le CCIF est venu défendre un cas bien particulier. C’est le Rassemblement National qui est derrière la polémique.»

Pourquoi les femmes portant le foulard selon vous ne s’expriment pas plus ?

«C’est plus général. Dans ces débats-là, on ne donne pas assez la parole aux musulmans en général. On choisit des musulmans orientés, qui ne voient la réalité qu'à leur manière… Le fait que les médias aient été accusés par des citoyens non musulmans de ne pas assez donner la parole aux femmes portant le foulard me fait d’ailleurs bien penser, comme je le dis, que le peuple de France est lucide, que les gens ne sont pas racistes au fond.
Je pense que les femmes musulmanes ont intérêt à s’exprimer, sans sur-communiquer. Je souhaite que les musulmans soient considérés comme des citoyens normaux. La différence est une chose entretenue par des partis politiques et autres organisations mais, il faut que le fait musulman se banalise. L’islam est quand même la deuxième religion de France derrière le christianisme, ce n’est pas rien.
J’appelle à la lucidité, à la responsabilité de tous, des médias, des hommes et femmes politiques. Mais la situation reste difficile. Dernièrement, quelqu’un m’a dit qu’il préférait emmener sa femme plutôt que la laisser prendre le train toute seule, pas par emprise sur elle mais par peur de ce qui peut se passer… C’est la première fois qu’il exprime ce sentiment devant moi. C’est ce qui pousse les gens à se communautariser, parce que le communautarisme peut venir de la personne elle-même mais aussi de l’atmosphère de la société, qui met dans des cases.
Si on regarde un peu l’actualité, tout s’enchaîne. Ça a commencé par Marion Maréchal et Eric Zemmour qui ont eu une tribune (à la Convention de la droite fin septembre), avant l’affaire au conseil régional le 11 octobre, puis la proposition de loi des sénateurs (interdiction de signes religieux pour les accompagnateurs de sorties scolaires, votée le 29 octobre). «C’est inutile. J’aimerais juste leur dire que s’ils comptent récupérer les électeurs de l’extrême-droite, ils ne pourront pas. Et ce n’est pas comme ça que l’on va résoudre un problème, en stigmatisant, en empêchant… Où est-ce qu’on va ?. Sans oublier l’attaque de la mosquée de Bayonne (le 28 octobre). C’est une réaction en chaîne. Ceux qui incitent à la haine recherchent ça.»

Terminons sur le communiqué que vous avez signé avec les autres mosquées de Côte-d’Or (à retrouver en cliquant ici). Quel en est le sens ?

«Nous souhaitons que cette femme soit traitée comme une autre. Elle a ses droits et elle avait le droit de rentrer dans la salle au conseil régional. Nous souhaitons que les citoyens musulmans soient considérés comme des citoyens à part entière. Avec des droits et des devoirs. Contre la haine et la surenchère.»

En tant que lieux de culte et donc lié à la religion, quel peut-être tout de même votre rôle d'apaisement ?

«On dénonce évidemment toute forme de radicalisation. Notre rôle est de prendre les gens en amont, de les éduquer. Le prophète nous encourage à nous intégrer malgré les nuisances qu'on peut subir, et c’est ce qui motive.
À Dijon et autour, il fait bon vivre. Je répète que la majorité des gens n’est pas raciste, mais il faut rassurer. Chaque mosquée dénonce cette affaire du 11 octobre, mais chaque mosquée demande aux musulmans d’aller vers les autres. Je pense aussi qu’il est bien d’ouvrir nos portes. Des portes ouvertes à coeur ouvert.
Il faut appeler au calme, au dialogue, à l’écoute, à l’entente. Soyons soudés. Sans cela, on ne peut pas avancer.»

Propos recueillis
par Alix Berthier