lundi 10 décembre 2018
Questions à...
Le préfet de Côte-d'Or et de Bourgogne-Franche-Comté, Bernard Schmeltz, a réagi ce samedi pour Infos-Dijon.
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Pierre-Antoine Kern : «Ce n'est pas Macron qu'il faut engueuler mais ses prédécesseurs»

30/04/2018 13:03Imprimer l’article
Après deux mandats et six années passées à la tête du Medef de Côte-d'Or, Pierre-Antoine Kern, 57 ans, passe la main ce jeudi 3 mai. Il revient pour Infos-Dijon sur son bilan à la tête de l'organisation patronale, sur son engagement, sur les réformes d'Emmanuel Macron, sur les mobilisations sociales, et nous parle aussi de son successeur. Interview.

Vous avez fait deux mandats. Pensez-vous qu'il devrait être possible de rester plus longtemps à la tête du Medef ?


Non. Je suis président du Medef de Côte-d'Or depuis 6 ans, en mai 2012, et ça me parait très bien. Il est inscrit dans nos statuts que l'on ne peut passer plus de deux mandats en tant que président, et je trouve ça très bien car 6 ans c'est déjà beaucoup. Les statuts sont bien faits. Il faut quand même un à deux ans pour prendre ses marques, donc un seul, ce serait trop court. Mais c'est un mandat bénévole qui prend 30 à 50% de notre temps. C'est beaucoup, on ne peut pas faire ça à vie. Et puis l'alternance permet de redynamiser les choses. Un mandat de plus, ça ferait 9 ans et serait trop.

Comment voyez-vous votre bilan ?


A l'époque, je n'étais pas tout à fait conscient de ce qui m'attendait. Mais c'est mieux car la charge est lourde. 95% du job ne se voit pas : c'est beaucoup de travail, plus que je ne l'imaginais. Globalement je suis content car les objectifs ont été atteints :
-Je voulais doubler le nombre d'adhérents et c'est fait. Nous avons 1900 adhérents des branches professionnelles et adhérents directs, dont 500 adhérents directs, qui contribuent beaucoup au financement du Medef. C'est très satisfaisant.

Comment avez-vous réussi ça ?


Il faut utiliser tous les leviers syndicaux, que sont l'action syndicale, l'action de conseil et l'action de mise en réseau. L'action syndicale passe par le maintient de l'indépendance et la liberté de ton, pour être crédible. Il faut aussi apporter du service aux adhérents : on aide et on soutient nos entrepreneurs en ce qui concerne leurs problèmes économiques, leurs conflits aux prudhommes, leurs situations fiscales, etc. Et il y a aussi l'effet réseau.

Revenons sur votre bilan. Il y a d'autres points importants sur ces six ans ?


Oui. Je voulais un Medef indépendant sur le plan financier, qui vive par ses adhésions et ses partenariats, et c'est le cas à 85% aujourd'hui. On est très vertueux sur ce point, ce qui nous donne une grande liberté.
Je voulais aussi un Medef qui reprenne sa place au tribunal de commerce, car il en avait été un peu exclu par la CGPME, aujourd'hui CPME. Ce rééquilibrage est en cours.
Je voulais également apaiser les relations entre syndicats patronaux : elles étaient exécrables il y a six ans. C'était ancré dans les moeurs, et à vrai dire, on ne savait plus vraiment qui avait commencé. Au bout d'un moment, c'est l'oeuvre commune de beaucoup de gens. Dijon était l'endroit en France ou il y avait le plus de divisions patronales et aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

De quand date votre volonté de vous engager pour la défense des patrons ?


Ça date d'une époque ou j'ai eu un prudhomme qui m'a couté fort cher ! J'ai alors croisé quelqu'un du Medef qui m'a dit que j'aurais dû faire appel à eux. J'ai adhéré, puis j'ai demandé à être élu juge aux prudhommes. Je l'ai été de 2008 à 2012.

Mais de juge aux prudhommes à président du Medef, il y a une marge. Comment cela s'est-il passé ?


D'abord, on m'a dit qu'il serait bien que quelqu'un qui est aux prudhommes puisse être au conseil d'adminsitration, puis tout s'est enchaîné.
Quand j'ai été élu président, le Medef national m'a contacté pour faire partie d'un groupe de chefs d'entreprises qui assistait le groupe de négociation interprofessionnel 2013 : le Medef est chef de file des employeurs, avec la CPME et les Artisans. J'ai compris à ce moment, lors des négociations, que tout était prévu pour des entreprises d'une certaine taille. J'ai alors pensé notamment que le droit de prescription en droit du travail devait passer de 5 à 1 an. Le Medef a obtenu 2 ans, ce qui a donné beaucoup d'oxygène aux petites boites. Je rappelle que le Medef, ce n'est pas que le CAC 40 : 90% de nos entreprises ont moins de 50 salariés.

En début d'année, François Rebsamen n'a pas été tendre avec les responsables patronaux lors d'un échange avec des étudiants, et vous lui avez répondu sèchement. Que retenez-vous de cet épisode ?


Je pense qu'il y avait un auditoire qui a conduit François Rebsamen à répondre ainsi. Il a voulu répondre avec humour, mais ça ne nous a pas plu. Mais je reconnais qu'il a développé la ville, notamment lors de ses deux derniers mandats. Maintenant, je pense que le monde du patronat doit garder ses distances avec celui de la politique et, si on nous chatouille, on doit répondre avec humour et fermeté. Mais je n'ai pas de rancoeur à son égard et je crois qu'il serait venu nous voir s'il ne devait faire face à ses problèmes de santé. Je lui adresse d'ailleurs tous mes vœux de prompt rétablissement.

Parlons maintenant d'Emmanuel Macron. Comment voyez-vous son action, un an après son accession à l'Elysée ?


Je vois un président remarquable. Non pas que tout ce qu'il fasse ou décide me convienne (je pense en particulier au prélèvement à la source, ou à la baisse du CICE) mais je vois qu'il bosse, qu'il réforme, qu'il fait le boulot des trois derniers présidents qui n'ont rien fait et on été lâches. Je pèse mes mots. Donc ça ne m'étonne pas qu'il divise un peu.
Il est très difficile de réduire l'endettement, et je vois que les collectivités locales montent au créneau. Mais les effets se feront sentir à 10 ans et plus. La-dessus, les retraites coûtent cher aussi. Il aurait fallu, si les choses avaient été faites correctement par le passé, qu'on étale ces efforts sur une vingtaine d'années au moins. On le fait donc à marche forcée aujourd'hui. C'est plus brutal mais je préfère ça que le laisser à nos petits enfants. Ce n'est pas Macron qu'il faut engueuler mais ses prédécesseurs.

Vous soutenez d'autres réformes gouvernementales ?


Bien sur. Il faut réformer la SNCF et le régime des retraites. C'est un président qui a une vision large et lointaine, donc forcément ça bouscule. On doit tous s'y mettre si on veut que le pays se remette sur les rails. Mais on ne peut pas faire un système social qui soit trop couteux, qui dégrade l'économie et la mette en situation de contribuer encore moins au système social. Il ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs. Sarkozy, Hollande et Chirac ont été dans l'immobilisme, même si je donne une petite excuse à Sarkozy, qui a bien géré la crise de 2008 mais n'a pas pu réformer.
Je soutiens aussi l'idée de ramener le forfait social à zéro pour les entreprises de moins de 250 salariés : tout l'argent qu'on va donner en intéressement aux salariés sera hors charges sociales. Et au final, le pouvoir d'achat sera en hausse.

Tout de même, la colère gronde dans la population, et de nombreuses mobilisations ont lieu…


Oui, il y a des mobilisations, et c'était prévu. Mais je ne crois pas une seconde qu'Emmanuel Macron reculera. Ceux qui font ce pari se trompent. Ça va emmerder les Francais quelques temps mais il faut aller au bout et réformer.
Sur la santé, je suis convaincu que le gouvernement va modifier le fonctionnement actuel dans le bon sens. Quant aux étudiants, je vois que les grévistes sont minoritaires. Ils ne feront pas le grand soir. Je rappelle que la dernière révolution, en 68, s'est finie avec 1 million de personnes qui soutenaient De Gaulle sur les Champs-Elysées…
Macron, il s'en fout de tout ça, il n'a pas besoin d'être réélu. On a enfin à la tête du pays quelqu'un qui décide. François Hollande voulait faire la synthèse de Hamont à Valls, mais c'est impossible. Quand il a fait le compte pénibilité, il n'envisageait pas que travail puisse être un épanouissement. Et il a fait le CICE derrière, donc on ne savait jamais ou il voulait aller. L'entrepreneur, lui, voyait un axe fluctuant et passait son temps à s'adapter. A la limite, nous aurions préféré une politique clairement hostile au patrons, car ça aurait été clair et on aurait su où on allait. Le flou, c'est ce qu'il y a de pire.

Qu'allez-vous faire après avoir quitté la présidence du Medef de Côte-d'Or ?


D'abord, je vais prendre du temps pour moi. Je vais apprendre à jouer du violoncelle, ça me tient à coeur, et je vais faire quelques choses pour moi. Et puis il me reste d'autres responsabilités, comme à la Carsat ou à Villéo, etc. mais je ne serai plus au devant de la scène. Ce sont des mandats moins politiques. Et puis je vais aider mon successeur sur ce qu'il souhaitera…

Qui va vous succéder ?


Il est facile de répondre car il n'y a qu'un seul candidat : David Butet, qui est patron de Strategic Event, une agence d'événementiel à Dijon, et patron également d'une entreprise de menuiserie à Longvic. Il a une centaine de salariés à 40 ans, c'est un chef d'entreprise très brillant. Je pense qu'il va apporter un souffle nouveau, notamment en matière de développement économique territorial. Je suis extrêmement confiant sur la suite.

Propos recueilli par Nicolas Richoffer
Photos N.R.


 
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