jeudi 12 décembre 2019
L'événement «Clos et château scintillants» propose de nombreuses animations les 15 et 22 décembre à Vougeot. Au programme : visites guidées théâtralisées au rythme des contes de Noël de Bourgogne-Franche-Comté, des démonstrations et bien sûr des dégustations gourmandes.
Questions à...
À l'occasion des 70 ans de la fondation de la première communauté Emmaüs par l'abbé Pierre, Anne-Marie de Bailliencourt présente les évolutions de la communauté installée à Norges-la-Ville, en périphérie de Dijon.
> Côte-d'Or > Côte d'Or

VIOLENCES CONJUGALES : «Oui au Grenelle, mais avec beaucoup plus de moyens…»

19/09/2019 10:25Imprimer l’article
Il a été lancé le 3 septembre par la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa, qui a annoncé ce mercredi la constitution de dix groupes thématiques de travail. Questions à Anne Joseleau, directrice de l’association Solidarité Femmes 21, sur les «attentes» relatives à ce Grenelle des violences conjugales.
Comment expliquez-vous cette «explosion» de féminicides depuis le début de l’année ?

«Effectivement, il y a eu une augmentation par rapport aux années précédentes (101 femmes tuées par leurs conjoints de janvier au 3 septembre). Entre 2014 et 2018, on était entre 120 et 135 femmes tuées par an, et là on va être en projection à 150.
Je pense que c’est en partie en raison de la communication. Depuis deux ans, il y en a beaucoup sur le sujet et les femmes s’autorisent à partir, à aller davantage déposer plainte. Or, on sait que ce sont les moments de la séparation qui sont les plus dangereux pour elles…


J’explique comme cela cette augmentation du nombre de féminicides. La communication marche, mais derrière, les moyens pour les protéger ne sont pas forcément mis en place. C’est après le dépôt de plainte qu’il faut agir concrètement, pour protéger les femmes et les enfants.»

C’est là où les moyens manquent encore selon vous ?

«Clairement. Des mesures ne sont pas assez appliquées, comme l’éviction du conjoint violent du domicile, l’interdiction d’entrer en contact avec la victime.
L’ordonnance de protection existe par exemple depuis 2010, mais ça fait deux ans qu’elle est vraiment utilisée et encore, pas partout de la même manière. Ça relève de la décision des magistrats et c’est parfois dû à la frilosité des avocats qui ne proposent pas cette ordonnance… Il faut de la formation auprès des personnels de justice pour bien faire comprendre l’utilité de ces mesures, qui mériteraient d’être bien plus utilisées.»

Le Grenelle des violences conjugales arrive-t-il trop tard ?

«Il y a des choses très positives dans le fait d’organiser ce Grenelle, et puis il y a des choses plus agaçantes. Le positif, c’est qu’on en parle et le président de la République a même eu l’exemple en direct d’un cas de violences conjugales classique malheureusement…
Après, je le répète, ce sont les moyens supplémentaires mis en place qu'on va regarder, les actions qui vont compter ou non, ainsi que leur mise en oeuvre. On nous annonce par exemple des bracelets anti-rapprochements mais on ne sait pas combien on en aura par tribunal. Et les associations ont besoin de moyens pour accompagner les femmes et les protéger.
Depuis deux ans ici, on essaie de répondre à une augmentation constante des plaintes, mais les moyens augmentent eux de façon insuffisante. C’est le même constat pour les places d’hébergement d’urgence… Très bien s’il y en a plus, mais n’oublions pas l’accompagnement spécialisé qui doit aller avec.
Maintenant surtout, il s’agit de se concentrer sur les auteurs de violences, sur l’évaluation de leur dangerosité, sur leurs interdictions, sur leurs accompagnements nécessaires.
Bien sûr que les premières mesures annoncées à l’ouverture du Grenelle vont dans le bon sens mais on ne doit pas s’arrêter à cela, et il est important qu’elles soient généralisées sur l’ensemble du territoire pour une égalité de traitement.
Sur Dijon, une nouvelle convention est en cours d’écriture, avec trois structures, une pour héberger les auteurs, une pour les suivre et leur faire prendre conscience de la gravité de leurs actes et une structure sur le suivi et leurs obligations judiciaires.»

Quels points ne sont pas assez évoqués dans ce Grenelle ?

«Je trouve qu’il y a un point dont on parle beaucoup trop peu, c’est la question des enfants. Car ils sont co-victimes de ces situations. Des personnels doivent être des tiers entre la victime et l’agresseur, des prises en charge psychologiques doivent être débloquées ou créées dans les centres médico-psychologiques, y compris dans les structures pour les tout-petits.
Il faut impérativement, pour les hommes reconnus auteurs de violences, une suspension de l’autorité parentale le temps des procédures, donc ponctuelles voire plus durables. La suspension évoquée, en cas de féminicide, me parait juste évident…»

Un milliard d’euro était demandé avant même le lancement du Grenelle par les associations féministes… Cette revendication se justifiait-elle ?

«Bien sûr qu’on va dans ce sens. Le Haut Conseil à l’égalité hommes-femmes a fait une étude qui chiffre ce milliard d’euros. Les associations ont ensuite demandé 500 millions d’euros donc ce n’était pas trop gourmand.
En parallèle, d’autres études ont été faites et soulignent que les violences conjugales coûtent plus de trois milliards d’euros par an à la société, entre les journées à l’hôpital, les mobilisations des forces de l’ordre, l’hébergement d’urgence, les arrêts de travail… Mettre un million à l’échelle nationale (pour lutter contre les féminicides), c’est ridicule. C’est le prix d’un rond-point en politique publique, comme le rond-point de la Toison d’Or. Faut savoir quoi…»

Le Grenelle va se dérouler jusqu’à fin novembre, qu’en espérez-vous ?

«J’avoue que l’optimisme n’est pas débordant. Espérons qu’on prenne enfin la mesure des choses, avec des moyens en phase avec les besoins. La Justice a des besoins. Les forces de l’ordre ont des besoins.
Il faut savoir que les violences intra-familiales représentent quand même plus de 50 % de l’activité de la Gendarmerie. En Côte-d’Or, ça fait des années qu’on attend d’avoir une assistante sociale en gendarmerie dans le nord du département. L’annonce a été faite mais le poste n’est pas là. Ça, c’est par exemple un cruel manque. Une seule assistante sociale en gendarmerie pour tout le département, c’est du délire, alors qu’il faudrait qu’elles soient deux sur l’agglomération dijonnaise, et une sur le nord de la Côte-d’Or.»

Comment l’action de votre association se traduit-elle ?

«On reçoit, on écoute les femmes, on évalue avec elles la situation dans laquelle elles sont. L’état de la situation ? Quelles sont leurs ressources autour d’elles ? On voit quels soutiens nous pouvons leur proposer, soit du côté de l’hébergement d’urgence, soit du côté de la justice. On peut les orienter vers des avocats, les aider à remplir une demande d’aide juridictionnelle. Sur l’aspect psychologique, on cherche à comprendre avec elles pourquoi de telles situations se sont installées, en essayant de leur redonner confiance en elle.
On peut les orienter vers d’autres associations ou structures, vers la Police, la Gendarmerie, le CHU… Le réseau de partenaires fonctionne plutôt bien à Dijon. On l’entretient par des formations pluriprofessionnelles (Solidarité Femmes 21 est organisme agréé depuis 2005), pour essayer de parler tous le même langage quand on aborde les violences conjugales.»

Vous parliez de moyens, sur quelle équipe repose vos actions ?

«On est huit personnes, 7 etp, pour tout le département de la Côte-d’Or… On est un peu plus de deux psychologues, 2,5 travailleurs sociaux, une personne au secrétariat et moi-même.
Ce qui est très important aussi, c’est de prendre en compte l’aspect humain des choses. Forces de l'ordre, justice, associations... Chacun reste à sa place mais plus de compréhension est essentiel. Quelles stratégies développe la victime pour se protéger chez elle ? Pourquoi elle retourne parfois avec son conjoint ? Ce n’est évidemment pas par plaisir de se faire taper dessus…
Arrêtons avec les idées reçues et les jugements rapides. Il faut modifier les stéréotypes. À nous de changer nos lunettes sur la société.»

Propos recueillis
par Alix Berthier


En 2018, en Côte-d’Or, plus de 760 femmes victimes de violences conjugales ont contacté l’association Solidarité Femmes 21, dont les locaux sont situés à la maison des associations (2 rue des Corroyeurs à Dijon). Elle est aidée par l’Etat, le Conseil départemental de la Côte-d’Or, la Ville de Dijon, Dijon Métropole, la CAF…
Pour lutter efficacement ensemble contre ce fléau, un protocole départemental de prévention et lutte contre les violences conjugales a été signé le 8 mars dernier (journée de lutte contre les violences faites aux femmes). Il réunit les engagements de 26 partenaires et contribue à renforcer la coordination des réponses apportées aux violences conjugales en Côte-d’Or : État, Justice, collectivités locales, organismes sociaux, établissements publics, conseils de l’ordre des avocats, conseil de l’ordre des médecins et associations.
Les réunions organisées en Côte-d'Or dans le cadre du Grenelle ont débuté le 4 septembre et se poursuivront sur le territoire jusqu'au 3 novembre. La région est pilote pour organiser les premières réunions du «fonds Catherine» contre les féminicides.