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DENIS FAVIER : «Il faut que ça s’arrête, certains commerçants sont au bord du suicide»

21/02/2019 03:12Imprimer l’article
Le président de la fédération de commerçants Shop In Dijon multiplie les rendez-vous à tous les échelons politiques pour obtenir de l’aide. Il tire la sonnette d’alarme : «si le mouvement des Gilets Jaunes perdure, ce sera une catastrophe». «On est en moyenne à moins 40% de chiffre d’affaire en décembre et janvier» confie-t-il dans une interview à Infos-Dijon.

Quel est, au 20 février, l’état d’esprit des commerçants du centre-ville de Dijon ?


D’abord, je veux souligner qu’on oeuvre pour la totalité du commerce, et pas seulement le centre-ville. Concernant l’état d’esprit, il y a une lassitude, et certains commerçants sont même désespérés. Ils sont d’avantage, depuis plusieurs samedis, dans l’opposition aux Gilets Jaunes, et je pense qu’il serait bon de notre part d’avoir une parole plus pédagogique. C’est ce que j’essaie de faire, de leur expliquer qu’il y a plusieurs éléments à prendre en considération :
D’abord, nous avons trois types de commerces en centre ville : les commerçants indépendants, qui représentent 40% des commerces de centre-ville. Les franchisés, propriétaires de leur commerce mais affiliés à une marque. Et de plus en plus de succursales, à savoir des maisons-mères qui ouvrent des magasins et y mettent des responsables salariés.
Les trois sont touchés par les actions répétées des Gilets Jaunes tous les samedis. D’abord les salariés des succursales et les salariés des commerçants franchisés, et les commerçants eux-mêmes. Certains ont peur de venir travailler et peur du chômage, et les indépendants ont peur de mettre la clé sous la porte. J’ai vu dans la presse l’exemple d’un commerçant parisien, avenue de la Grande Armée, qui avait sa boutique depuis 25 ans et doit aujourd’hui fermer définitivement. Ce sera bientôt le cas à Dijon aussi.

A Dijon pourtant, les manifestations sont moins dures qu’à Paris, et il n’y a pas de casse de vitrines et de pillages…


Oui, c’est vrai. Quand on se retrouve tous à Bercy, entre fédérations de commerçants, on note que le croissant Ouest est plus virulent et que le croissant Est, dont Dijon fait partie, est plus pacifique au niveau des commerces. Nous avons peu de casses de vitrines, et d’ailleurs, dans les rares cas, chacun se rejette la faute entre forces de l’ordre et Gilets Jaunes. Mais quoi qu’il en soit, on est en moyenne à moins 40% de chiffre d’affaire en décembre et janvier, et certains commerçants ont atteint les moins 60% en décembre…

Certaines études tendent à montrer que les commerçants sont soit très impactés, comme rue de la Préfecture, soit pas du tout. Qu’en est-il ?


Non, tout le monde est touché. Rue des Forges, nous avons des commerces à moins 50% de chiffre d’affaire. Certes, le commerçant dijonnais s’habitue et il n’y a pas de scène de guérilla dans le centre-ville, mais le consommateur, lui, ne vient plus le samedi. Le problème, c’est que ces gens commencent à prendre d’autres habitudes. Ce n’est pas Internet qui explose comme on aurait pu s’y attendre : simplement, les gens ne consomment plus. Ils attendent. Alors j’espère qu’ils reviendront après la crise…

Quel rôle joue Shop In Dijon dans cette situation ?


Dans cette crise économique, Shop In Dijon est monté au créneau et on a été reçu deux fois par le Ministre de l’Économie. La Ville de Dijon en a fait autant, mais je n’entends ni la CPME locale, ni le Medef. Ils ne nous ont pas contactés, et n’ont pas contacté les commerçants. Ils sont totalement absents et c’est dommage car plus on est d’organismes à protester, plus on est efficaces.
Nous avons quelques contacts avec la Chambre de Commerce et d’Industrie, à ce niveau ça va. Et j’ai tiré les sonnettes d’alarme, ce qui fait que nous avons été reçu par François Sauvadet et François-Xavier Dugourd, pour le Conseil Départemental, avec une oreille plus qu’attentive. je suis également en contact régulier avec la Ville de Dijon. À la Région aussi, nous avons été reçus par Marie-Guite Dufay et avons obtenu des choses pour toute la Région, notamment Besançon. Mais le Medef et la CPME, nada. Je trouve ça déplorable.

Vous évoquez plusieurs rencontres. Qu’avez-vous obtenu ?


Ça s’est bien passé avec Nathalie Koenders, première adjointe de François Rebsamen : on est sur la même longueur d’onde et dans les mêmes attentes. Au niveau de la ville, nous avons déjà obtenu des gratuités de parkings, par le biais d’accords passés avec le délégataire, Divia, et des gels de droits de terrasse pour les cafetiers. Et surtout, nous avons une ville impeccable dès le lendemain après chaque manifestation. Nous sommes une métropole à vocation touristique, et dès le dimanche matin, le touriste ne voit rien de ce qui s’est passé la veille. C’est énorme, et ça représente déjà un million d’euros de dépenses diverses, sans compter les exonérations de droits de terrasse.
Avec le Département, nous sommes en train de travailler sur une plateforme numérique, une application smartphone, pour pouvoir déstocker, et que les gens puissent commander par internet les produits des commerçants locaux. Nous aurons aussi une aide sur des moyens de communication.
Avec la Région, je suis en attente d’un communiqué de presse commun.

Et les rencontres au Ministère ont-elle donné quelque chose ?


Lors de nos deux rendez-vous, les 25 janvier et 13 février, nous avons obtenu un étalement de charges et d’impôts, un remboursement de crédits de TVA plus rapide, et la mise en place de médiateurs de crédits pour faire le lien entre les banques et les commerçants. Quand nous sommes à Bercy, nous sommes 7 à 8 villes présentes (Dijon, Bordeaux, Rennes, Nantes, Le Mans, Saint-Etienne, Toulouse, Grenoble et Lyon). Dijon et Bordeaux sont instigatrices des lettres au ministère, donc Christian Baulme (Président de la Ronde des Quartiers de Bordeaux) et moi-même prenons la parole. Et j’ai demandé à Agnès Pannier-Runacher, Secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, des abandons de charges et d’impôts. Je lui ai dit «je ne viens pas vous demander de l’argent pour les commerçants, mais de ne pas leur en prendre pour sauver leur trésorerie». Nous demandons un abandon, et pas une exonération, car cela nécessite un décret plutôt qu’une inscription à la loi de finance. Le ministère est ouvert à l’idée. Nous demandons cela de façon proportionnelle au Chiffre d’Affaire.

Tout ceci ne suffit pas à permettre aux commerçants de tenir le coup ?


Pour l’instant non, car ce sont des étalements, mais il faut tout de même payer. Et il faut de la trésorerie pour ça. J’en reviens donc au coté pédagogique que je mentionnais en début d’interview : nous avons trois types de commerçants, et tout le monde est touché, soit par du chômage partiel, du chômage total ou des fermetures. Les répercussions arriveront à moyens terme. Même si ça s’arrête aujourd’hui, c’est en juin que les conséquences se feront sentir. Nous sommes une métropole, et nous n’en avons pas d’autre qui soit proche. Nous attirons donc du monde de l’extérieur, qui ne pouvait venir que le samedi. Du fait des actions des Gilets Jaunes, ces gens ne viennent plus le samedi et nous n’avons pas de report le reste de la semaine. Le seul report sur les autres jours est purement dijonno-dijonnais, mais c’est insuffisant. Ça, c’est une grosse perte, qui explique notamment la baisse de 40% de chiffre d’affaire en moyenne.

Avez-vous rencontré des Gilets Jaunes ?


Oui. Nous avons rencontré deux médiateurs des Gilets Jaunes, qui m’ont dit qu’ils étaient repoussés en Centre-ville quand ils voulaient aller à la Toison d’Or. Mais il faut comprendre que bloquer les périphéries, c’est bloquer aussi le centre-ville, car ce sont des aimants mutuels. J’en suis au 4e directeur de la Toison d’Or en 3 ans et demi de présidence de Shop In Dijon. A chaque fois, je dois tout réexpliquer, et notamment le fait que la Toison d’Or a aussi besoin d’un bon centre-ville, que nous ne sommes pas des concurrents mais des compléments mutuels. Et c’est pareil pour Quetigny : les gens de l’extérieur vont acheter quelque chose à Leroy Merlin, puis viennent faire un petit tour en centre-ville ensuite. Là, ce n’est plus le cas.
Quand je dis ça, les Gilets Jaunes disent qu’on se trompe. Mais je maintiens que les Suisses de Lausanne viennent à la fois chez Primark pour acheter des t-shirts bon marché et en centre-ville pour acheter une paire de chaussures à 850 euros. Aujourd’hui, on sait que ces vêtements sont mélangés et n’ont pas leur clientèle propre. Les Gilets Jaunes n’ont pas d’argument face à ça.
L’un d’eux m’avait dit qu’il avait arrêté de travailler pour s’engager dans le mouvement des Gilet Jaunes, mais il a ensuite admis qu’il y avait un deuxième revenu dans son foyer fiscal pour payer les factures. Mais des couples ont tout investit ensemble dans leur commerce. Et certains sont au bord du suicide, réel. Au bord de faire une grosse connerie. Le commerce local est le plus gros employeur du département, et ce mouvement l’empêche de maintenir les emplois. Alors j’incite tout le monde à revenir en centre-ville !

Pour les commerçants de la rue de la préfecture, est-ce trop tard ?


Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que le samedi midi, c’est complètement fini pour eux. Je pense notamment au Craft Beer Pub, à la maison de la presse et au magasin de friperie. Cela dit, certains bars font quand même du chiffre grâce aux Gilets Jaunes, mais on court à la catastrophe pour beaucoup d’entre nous. J’espère que beaucoup de commerçants vont laisser leur orgueil de coté et se manifester pour demander des aides avant qu’il ne soit trop tard. Qu’ils n’attendent pas le point de non-retour.
Propos recueillis par Nicolas Richoffer
Photos N.R.