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AQUARIUS : «Je ne vais pas demander pardon de sauver des vies»

11/12/2018 11:43Imprimer l’article
Le Dijonnais Édouard Courcelle était présent sur le bateau de sauvetage Aquarius, il est revenu à Dijon témoigner de son expérience au secours des personnes tentant de traverser la Méditerranée depuis la Libye. Pour autant, MSF et SOS Méditerranée ont annoncé devoir changer de bateau après le retrait du pavillon panaméen.
L'Aquarius a secouru 30.000 personnes au beau milieu de la mer en presque trois ans. Affrété par l'association humanitaire SOS Méditerranée, en partenariat avec Médecins Sans Frontière (MSF), le bateau était régulièrement posté au large de la Lybie, dans les eaux internationales, pour venir en aide à des personnes laissées en errance sur des canots de fortune par les passeurs. Après un pavillon de l'Allemagne puis de Gibraltar, ce bateau naviguait sous pavillon panaméen. En septembre dernier, le Panama a retiré son agrément à l'Aquarius qui est alors resté bloqué dans le port de Marseille.

Le 6 décembre 2018, SOS Méditerranée annonçait dans un communiqué la fin des opérations de l'Aquarius et le début de la recherche d'un nouveau bateau. L'association humanitaire se disait «déterminée à retourner en mer alors que le nombre de morts en Méditerranée augmente» et ajoutait qu'«en dépit du climat hostile dans lequel évoluent les ONG de secours en mer, SOS Méditerranée demeure pleinement engagée à fournir une assistance vitale aux naufragés et se prépare à reprendre les opérations de recherche et de sauvetage début 2019». Pour Frédéric Penard, directeur des opération de l'association, «tant que des êtres humains continueront à tenter la traversée la plus dangereuse du monde, SOS Méditerranée remplira son devoir d’assistance en répondant à l'urgence par tous les moyens professionnels possibles».

SOS Méditerranée essuie des allégations d'activité criminelle. Les opposants à ses activités voient là une forme de complicité avec des passeurs agissant depuis le territoire de la Libye. Sophie Beau, directrice de SOS Méditerranée France a contesté ces critiques : «les attaques répétées et ciblées contre les organisations humanitaires, qui viennent s’ajouter à la négligence criminelle des États membres de l’UE qui ne respectent en aucun cas leurs obligations maritimes et internationales, entraînent des risques croissants pour les personnes en détresse en mer. (...) Cette année seulement, plus de 2 100 personnes, à notre connaissance, sont mortes en Méditerranée, tandis que beaucoup d'autres ont été interceptées par les garde-côtes libyens, qui sont soutenus par l'UE. Ces naufragés sont ensuite renvoyés de force en Libye, où des traitements inhumains les attendent».

«On fait le lien entre la réalité en mer et le quotidien des gens»


Pour éclairer la situation et témoigner auprès des citoyens français, Édouard Courcelle est venu le 3 décembre 2018 débattre sur le campus de Dijon de Science Po. Il répondait à l'invitation des associations étudiantes Jesuite Refugee Service France (qui créé du lien entre les étudiants et les réfugiés) et Diversité (qui lutte contre toutes les discriminations) représentées respectivement par Thomas Griffaton et Maria Kherbouche.

Édouard Courcelle est originaire de Dijon – marin pêcheur depuis 2012, capitaine de pêche depuis 2016 – et a choisi de s'engager sur l'Aquarius. Durant un an, il a été successivement marin-sauveteur, pilote de semi-rigide et logisticien. À ses côtés dans ce débat, Mathilde Grandjean – doctorante en droit public à l'université de Bourgogne et membre de l'association SOS Refoulement à Dijon – est intervenue pour informer sur le cadre légal relatif au retrait du pavillon de l'Aquarius.

Pour Infos-Dijon, Édouard Courcelle a évoqué le sens de son témoignage : «on fait le lien entre la réalité en mer et le quotidien des gens. D'habitude, c'est fait par les médias. Les gens ont besoin d'avoir un rapport direct avec ce qui se passe. Notre action est instrumentalisée. On lit beaucoup de choses sur ce que l'on fait». Pour sa part, Mathilde Grandjean a dit faire œuvre de vulgarisation scientifique : «le constat que je dresse est un constat plutôt alarmant. Aujourd'hui, on est entre des principes de droit international, des principes de droit en matière de droits des étrangers, le droit maritime... tout cela se mélange ! C'est une cacophonie totale au niveau jurisprudentiel et derrière se cache une décision purement politique».

Dans la salle, près de 80 personnes ont suivi les explications. Le contexte géopolitique intéressait bien sûr des étudiants de Science Po mais aussi ceux de Burgundy School of Business ainsi que de l'université de Bourgogne. On retrouvait aussi dans le public des personnes engagées sur les questions de droit de l'homme (SOS Refoulement, CCFD Terre Solidaire...) ainsi que des citoyens voulant s'informer directement. En préambule, les organisateurs ont diffusé le documentaire «Boza», réalisé par Konbini News, qui résume le quotidien des sauveteurs. Dans ce film, on entend un marin dire «je ne vais pas demander pardon de sauver des vies», une parole forte qui a reçu l'approbation d’Édouard Courcelle et du public.

«On s'est découvert humanitaire durant la mission»


L'opération Mare Nostrum, qui avait pour but de secourir les migrants, s'est arrêtée en novembre 2014. Cela amené un capitaine de marine marchande allemande, Klaus Vogel, à réfléchir avec la Française Sophie Beau à une autre solution lancée en février 2016. Un financement participatif sur Ulule a permis de récolter les fonds de départ. Le financement de SOS Méditerranée est presque totalement privé selon Édouard Courcelle qui a précisé que l'homme d'affaire américain George Soros ne finançait pas l'Aquarius, contrairement à ce que des fake news essaient de faire croire. MSF règlait la moitié du coût de l'Aquarius, 11.000 euros par jour.

L'Aquarius est un ancien patrouilleur allemand de 77 mètres qui naviguait en mer du Nord, il était loué avec son équipage à un armateur allemand, Jasmund Shipping. Les 13 sauveteurs de SOS Méditerranée étaient chargés, eux, de la mise en œuvre des canaux de secours, de la stabilisation des radeaux et de l'entretien des équipements. Le personnel de MSF s'occupait de la prise en charge des personnes à bord (soins, nourriture, médiation culturelle...) et de l'identification des problématiques humanitaires. Le navire pouvait accueillir 500 personnes.

L'Aquarius n'est pas le seul navire a être intervenu en Méditerranée sur la problématique du sauvetage de masse. Des ONG anglaises, espagnoles ou italiennes tentent aussi de secourir les migrants. Très tôt, on les a accusées d'être des «taxis services pour les migrants» alors qu'aux débuts de leurs interventions «une grande majorité des sauvetages étaient effectués par les forces armées en présence dont les garde-côtes» selon Édouard Courcelle.

En 2016, on estime que 180.000 personnes ont traversé la Méditerranée centrale, il y a eu plus de 5.000 morts, selon un ratio de une personne sur 42 qui meurt durant la traversée. En 2018, maintenant que les navires de secours ont été criminalisés, on estime les décès à une personne sur 18. En un an, avec cinq navires, Mare Nostrum a secouru 150.000 personnes. En un peu plus de deux ans, l'Aquarius a recueilli 30.000 personnes. 84% sont des hommes, 16% des femmes et il y a 34% de mineurs dont la plupart sont non-accompagnés.

Pour Édouard Courcelle, il n'y a pas qu'un type de migrant mais une infinité de profils en fonction des pays d'origine, des parcours et des expériences. Pour autant, la plupart fuit la Libye où il y a «un système d'exploitation de la misère humaine lié au racisme». «C'est lié à la chute de Kadhafi. La manne du pétrole était répartie dans la population au temps de Kadhafi. Il y a des gens qui se sont tournés vers les migrants pour faire de l'argent. Il y a eu beaucoup de prostitution, beaucoup de travail forcé et du racket tout simplement. Les gens sont battus, on appelle leur famille. Votre mère vous entend vous faire battre au téléphone. On va lui demander d'envoyer de l'argent. Si elle n'a pas d'argent, elle va vendre la mobylette que vous avez laissé au pays qui était le dernier moyen de gagner la pitance et donc elle n'aura plus rien. Vous allez peut-être pouvoir être libéré mais vous serez probablement repris derrière». Il a précisé qu'il est impossible de quitter la Libye par la terre en franchissant la frontière tunisienne par exemple.

Après avoir diffusé une vidéo qu'il a tournée personnellement lors d'un sauvetage critique, puisque le radeau des migrants était déjà en train de couler, Édouard Courcelle a souligné que l'embarcation était détruite après le sauvetage pour ne pas être réutilisée. Les bateaux fournis par les passeurs ne sont pas assez solides pour traverser complètement la Méditerranée centrale. De plus, les gilets de sauvetage sont rares et les personnes ne savent pas nager. Certaines embarcations en bois de 20 mètres peuvent transporter plus de 700 personnes qui sont évidemment en très mauvais état de santé, il faut alors 7 heures aux sauveteurs pour intervenir.

C'est bien ce genre de sauvetage qui a motivé le Dijonnais : «chez SOS Méditerranée en tous cas, on n'est pas venu comme humanitaires, on s'est découvert humanitaire durant la mission. On était marin, on est venu faire du sauvetage parce qu'on considérait que c'était tout simplement complètement insensé de ne pas porter secours à des gens dont la vie est en danger en mer». Une partie humanitaire de son action qui est pourtant devenue «la partie la plus belle de mon expérience à bord. Ce sont des gens qui ont peur de vous, qui ont été maltraités, qui sont vraiment aux abois en fait, dans une méfiance terriblement, mais qui vont vous faire confiance parce que vous avez réussi à créer les conditions pour que cette confiance émerge. À ce moment-là, ils vont vous raconter leur histoire». Des témoignages précieux pour éventuellement leur faire bénéficier d'un traitement légal humanitaire.

«Il y a encore des départs, il y a encore des naufrages»


Après Mare Nostrum, les États ont diminué les moyens affectés à la surveillance de la Méditerranée centrale. La plupart des ONG ayant pris le relais des puissances publiques ont été empêchées d'agir par des procédures juridiques qui leur font perdre du temps même si elles finissent toujours par gagner puisqu'il n'y aurait pas de fondement légal selon le marin : «il est interdit de renvoyer les gens vers une zone qui n'est pas sûre et, évidemment, la Libye n'est pas considérée comme un port sûr par toutes les institutions qui étudient le droit humanitaire».

Pour Édouard Courcelle, l'arrêt de Mare Nostrum bat en brèche l'allégation de «l'appel d'air» : «ça n'a pas fait ralentir les départs de Libye. On l'a observé plus récemment : le fait que les ONG disparaissent petit à petit de la zone n'a pas empêché les gens de partir. Il y a encore des départs, il y a encore des naufrages». SOS Méditerranée soupçonne les  gardes-côtes libyens d'être corrompus et de travailler avec les passeurs : «on a un circuit fermé de l'exploitation». Cela alors que les centres de détention sont financés par l'Union Européenne. En 2018, les ports italiens ont été fermés par Matteo Salvini (ministre de l'Intérieur italien). L'Aquarius a dû aller jusqu'à Valence, en Espagne, pour débarquer 629 personnes dont la moitié a demandé asile à la France (quelques-unes sont à présent accueillies dans la Côte-d'Or).

Prêter assistance, une obligation essentielle du droit maritime


Mathilde Grandjean a pris la parole en livrant sa première réaction en constatant la criminalisation des activités de l'Aquarius : «l'incompréhension la plus totale». «En tant qu'acteur juridique, je ne comprends pas la décision de l’État du Panama». «Au-delà des questions morales, une politique aiguë du renoncement traverse les démocraties libérales et européennes». La future juriste a rappelé une obligation essentielle du droit maritime, prêter assistance, caractérisée par l'article 12 de la Convention de Genève sur la haute mer du 29 avril 1958 : «tout État est tenu d'obliger le capitaine d'un navire navigant sous son pavillon, autant que le capitaine peut le faire sans danger sérieux pour le navire, l'équipage ou les passagers, à prêter assistance à toute personne trouvée en mer en danger de se perdre, à se porter à toute la vitesse possible au secours des personnes en détresse s'il est informé de leur besoin d'assistance dans la mesure où l'on peut raisonnablement compter sur cette action de sa part». Face à ces principes juridiques, il y a la pratique politique : «on sait très bien que certaines politiques qui sont menées par les gouvernements peuvent aller à l'encontre de ces principes». Notamment, elle soupçonne le gouvernement italien de vouloir gagner du temps.

Le débat avec le public a concerné les conditions de sauvetage ainsi que le destin des réfugiés une fois arrivé en Europe. Mathilde Grandjean a apporté quelques éclairage sur la procédure dite de Dublin qui fait que les personnes se déplaçant sans autorisation en Europe se voient renvoyées dans le premier pays où l'on a pris leurs empreintes, souvent l'Italie ou la Grèce, ce qui crée des tensions avec les opinions publiques de ces pays. La doctorante a rappelé que les équipages des bateaux de sauvetage n'ont pas le droit d'informer les personnes recueillies sur ce qui va leur arriver une fois à terre.

En conclusion, les étudiants ayant organisé le débat ont invité les participants à signer la pétition de soutien aux activités de SOS Méditerranée. Nombreux ont été celles et ceux venus ensuite échanger directement avec Édouard Courcelle pour mieux appréhender son expérience de marin sauveteur.

Jean-Christophe Tardivon