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CINE-CONFERENCE : «Sauvages, au coeur des zoos humains» avec Lilian Thuram et Pascal Blanchard, pour prendre conscience et déconstruire le racisme

23/11/2019 06:26Imprimer l’article
Dans le cadre du festival Les Nuits d’Orient à Dijon, l’ex champion du monde de football Lilian Thuram, aujourd’hui engagé dans la lutte contre le racisme et les discriminations via sa Fondation, et l’historien Pascal Blanchard sont venus parler et débattre du documentaire «Sauvages, au coeur des zoos humains» ce vendredi après-midi à la Nef… Une leçon d’histoire de l’humanité oubliée, partagée avec des lycéens notamment. Pour «ouvrir les yeux»…
Signé Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet, co-écrit avec Coralie Miller, le documentaire «Sauvages, au coeur des zoos humains» met en lumière «un pan oublié de l’histoire de l’humanité». Non pas sous l’angle d’un glorieux passé, bien au contraire… Mais en parlant d’une période allant de la première partie du 19ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle où les objets d’expositions mondiales étaient des hommes et des femmes, présentés comme primitifs, sauvages, cannibales… Des hommes et des femmes réduits à des caricatures extrêmes, des objets de curiosité que les colonisateurs ont exploité au nom d’une domination ancrée et d’un racisme populaire… Le jardin d’Acclimataion de Paris en était l’un des lieux… Le destin de six exhibés est relaté pour souligner des drames humains plutôt que des spectacles devant lesquels se pressaient les visiteurs…



Pour l’historien Pascal Blanchard, ce documentaire pose une question de fond : faut-il vivre avec ce passé, ou en tout cas s’y intéresser afin d’en prendre conscience, de déconstruire ces choses-là pour ne pas les reproduire aujourd’hui ?
Pascal Blanchard admet qu’il y a en France une problématique de prise de conscience, voire même de tolérance par rapport à d’autres pays… Une allusion à l’affaire du voile au Conseil Régional dont le retentissement a été celui que l’on le sait a été faite lors de la conférence de ce vendredi : «Les Américains par exemple ne comprennent même pas pourquoi le port du voile fait débat car l’habillement en fonction du culte est accepté là-bas… En France, la relation conflictuelle avec l’islam remonte à des siècles…».

Ne pas se sentir coupable de cette histoire, mais ne pas la cacher non plus


Pour en revenir au documentaire, Pascal Blanchard lâche : «On a aussi la manière de digérer l’histoire… Aucun musée ne traite de l’histoire coloniale en France. Aucun». Et l’historien note par ailleurs que la diffusion est encore aujourd’hui impossible au Japon par exemple, «où le passé impérial est encore trop lourd» pour reconnaître la folie - au sens péjoratif du terme évidemment - des zoos humains.

Lilian Thuram en vient alors à la question de culpabilité. «Doit-on aujourd’hui se sentir coupables de cette histoire ? Je pense que non», mesure-t-il, en constatant que «l’histoire nous a mis dans des catégories, des identités à défendre». Pour lui, les zoos humains étaient aussi présentés «pour légitimer un discours d’oppression».

Aujourd’hui, il invite en revanche à regarder le passé pour comprendre le présent et se pencher sur un horizon commun. En prévenant : «Le racisme est une construction idéologique, politique, et beaucoup pensent que c’est normal. Ce documentaire, ça met une claque. C’est donner à comprendre le passé pour refuser le racisme, contre le fait que de telles manières perdurent. Plus largement, c’est se poser la question : qu’est-ce que l’on fait dans la société aujourd’hui. Quelqu’un a une sexualité différente de la nôtre ? Quelqu’un est migrant et a surtout besoin d’aide ? Qu’est-ce qu’on fait nous ?».
À l’adresse des jeunes, Lilian Thuram lance : «Ouvrez les yeux pour comprendre et dénoncer les injustices».

«Il faut accepter le fait qu’il y a la possibilité de déconstruire l’histoire»


Pascal Blanchard revient d’ailleurs sur les zoos humains, en parlant d’une époque où la méconnaissance des autres territoires, de l’ailleurs, permettait de jouer sur la curiosité, sur l’exotisme d’autres peuples… «Vous vous demandez comment c’était possible de faire ça ? Et pourtant, ça se passait très bien… Pas que dans les grandes villes, même à Beaune, à Dijon… Les gens payaient pour aller aux zoos humains…», fait remarquer franchement l’historien avec une certaine indignation, pour répondre à la même indignation exprimée par une dame dans l’assistance. Il en profite pour rappeler les paradoxes de la France, pays des Droits de l’Homme… «On a inventé les Droits de l’Homme, mais pas pour les peuples colonisés. On a inventé les droits du sol, sauf pour les indigènes…», insiste-t-il en allant même jusqu’au droit de vote pour les femmes, «assez récent finalement».

L’historien le répète, «il faut accepter le fait qu’il y a la possibilité de déconstruire l’histoire», en l’occurrence cette histoire liée au colonialisme. Et il ne le cache pas : «La diffusion de ce documentaire sur les antennes, c’est 20 ans de rapport de forces avec les télés».

Vigilance face aux représentations


Aujourd’hui, la prise de conscience de cette période, de même que la lutte contre le racisme et les discriminations, sont à poursuivre. «Pourquoi ne rend-t-on pas les corps des personnes exploitées à leurs pays d’origine ?», s’est-on demandé en toute logique dans l’assistance. «Les corps doivent être demandés par un descendant direct…», mais au-delà de ça, Pascal Blanchard plaide : «Il n’y a plus à avoir de restes humains dans nos musées. On estime qu’il y a entre 150.000 et 180.000 restes humains, ce n’est pas une petite affaire…».

Pour clôturer la conférence, Lilian Thuram a invité l’auditoire à être vigilant sur les représentations que l’histoire peut construire dans nos esprits ainsi que nos visions du monde. La diffusion du documentaire puis les échanges auront permis d’alerter aussi sur le fait que l’autre ne doit plus être considéré comme un étranger mais comme un être humain à respecter sans le dominer mais aussi à mieux connaître, bien au-delà des stéréotypes réducteurs.

Organisé par le Centre régional et le réseau information jeunesse de Bourgogne-Franche-Comté, le rendez-vous s’est terminé par la projection de trois courts métrages de lycéens traitant de la diversité culturelle primés à l’issue du concours des fabriques citoyennes parrainées par la Fondation Lilian Thuram. L’occasion pour lui de se prêter à la photo-souvenir avec des élèves lauréats du lycée Granvelle à Dannemarie-sur-Crête.

Alix Berthier
Photos : Alix Berthier