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DIJON : Vingtième samedi de manifestation des «gilets jaunes»

01/04/2019 20:20Imprimer l’article
Au plus fort de l'après-midi, environ 1000 personnes ont parcouru les rues du centre-ville de Dijon pour participer au mouvement des «gilets jaunes». En fin de journée, une interpellation a eu lieu à l'intérieur d'une brasserie. Selon la Préfecture, trois personnes sont en garde à vue. [Actualisé avec le jugement.]
Les «gilets jaunes» ne sont pas encore passés à l'heure d'été et pourtant ils tardent à arriver place de la République en ce 30 mars 2019, vingtième samedi de manifestation depuis le début de ce mouvement social, ou «Acte 20» dans leur décompte. À 14 heures, il y a une petite centaine de personnes qui attendent tranquillement assises autour de la place de la République. Quand le cortège se met en route, ils ne sont guère plus de 500 à emprunter la rue Desvoge. Au mitan de l'après-midi, ils approcheront sans doute les 1000 manifestants. D'où la difficulté d'annoncer un comptage des «gilets jaunes».

Aujourd'hui, une antique reine d’Égypte mène le cortège. Une femme a repris les codes vestimentaires de Cléopâtre «parce qu'elle s'est imposée au pouvoir et qu'elle avait une âme patriote. Après Monsieur Macron, il faudrait peut-être une femme !? La femme est une voie d'avenir» selon cette manifestante. Une femme d'aujourd'hui est plusieurs fois évoquée dans le défilé : Geneviève Legay, porte-parole d'Attac 06, qui aurait été grièvement blessée le samedi 23 mars 2019 à Nice après avoir été poussée par un policier dégageant un secteur interdit à la manifestation. L'enquête et la polémique suivent leurs cours mais plusieurs militants d'Attac 21 sont bien visibles avec leurs drapeaux rouges au milieu des «gilets jaunes».

Les drapeaux «Frexit» (appelant à une sortie de la France de l'Union européenne sur le modèle britannique du «Brexit») sont largement supplantés en nombre par les évocations du «RIC» (pour le «référendum d'initiative citoyenne» défendu notamment par la France insoumise). Des évocations en panneau, en banderole, en ballons... On retrouve aussi les thèmes qui ont lancé le mouvement : plus de pouvoir d'achat, moins de taxes.

Première étape du cortège à la gare où une partie des manifestants reste sur le parvis tandis qu'une autre partie entre dans la gare et s'installe sur deux voies durant trente minutes. On retrouvera plus tard cette tendance du cortège à se scinder en deux, signe d'un désaccord au sein même des «gilets jaunes» sur les méthodes à employer pour exprimer leurs revendications.

La rue de la Liberté, une valeur sûre


On repart ! Mais pour aller où ? La question reviendra souvent. Quand on ne sait plus où aller, on va rue de la Liberté, une valeur sûre des «gilets jaunes». Si les commerçants ont souffert de l'absence des clients et des badauds durant l'hiver, on voit que la fréquentation revient. Les consommateurs ont sans doute compris que les manifestants étaient majoritairement pacifiques et, le soleil aidant, les rues du centre-ville dijonnais sont de nouveau garnies. Néanmoins, alors que les plus jeunes regardent passer le défilé avec étonnement en le filmant, rares sont les personnes exprimant leur sympathie pour le mouvement.

Si la déambulation est pacifique, si les «gilets jaunes» sont ravis d'investir un centre-ville que certains considèrent comme leur étant interdit du fait d'un budget trop serré, une certaine tension est palpable. Une altercation a lieu rue de la Liberté devant une pharmacie. Une personne aurait provoqué les «gilets jaunes» et certains ont très rapidement exprimé leur énervement. Quand un commerce baisse son rideau de protection, c'est là aussi pris comme une provocation et des coups de pied sont souvent assénés en protestation.

«J'espère que vous avez bonne conscience !?»


Les slogans fusent régulièrement pour animer une déambulation bien morne. «Macron pendaison, Castaner en prison», «la police mutile, la police assassine», «ne nous regardez pas, rejoignez-nous», «on est là même si Macron ne le veut pas, pour défendre les salariés, les retraités...», «Dijon, soulève-toi !». On entend aussi des «médias, enculés», isolés mais présents. En arrivant place de la Libération, les badauds en terrasse sont interpellés par des «j'espère que vous avez bonne conscience !?». Un écho à une conférence de l'abbé Pierre popularisée par le rappeur Nekfeu, abondamment repris durant l'après-midi.

Le temps de discours qui commençait à se ritualiser au départ de la place de la République est maintenant remplacé par un moment de prises de parole au centre-ville. Maxime, jeune activiste révolutionnaire, s'élance pour un long texte : «gilets jaunes de Côte-d'Or et d'ailleurs, nous voici une fois de plus réunis dans les rues de nos villes avec comme seul but celui de reprendre des mains de nos oppresseurs notre droit au bonheur». Une référence hédoniste avant de dénoncer la mondialisation : «parmi la longue liste des monstruosités néo-libérales qu'ils ont lâché à nos trousses, on trouve le tristement célèbre CICE, le fameux Crédit d'Impôts pour la Compétitivité et l'Emploi, cet avantage fiscal non négligeable censé donner de nouvelles marges de manœuvre aux entreprises françaises dans l'arène impitoyable de la concurrence mondialisée». Et de proposer une lecture du mouvement : «si nous sommes dans la rue, c'est pour mettre à genoux ces raclures capitalistes ! Nous n'acceptons plus de les voir s'empiffrer à notre table, de les entendre exiger toujours plus tandis que d'autres meurent de faim ou de désespoir !».

Puis Anne, d'Attac 21, prend la parole pour évoquer ce qui est arrivé à Geneviève Legay à Nice, pour dénoncer des «violences policières» et pour interpeller le président de la République : «Monsieur Macron, nous vous rappelons que la vraie sagesse, c'est de défendre la liberté de manifester et donc la démocratie et c'est de cette façon que nombre de droits sociaux ont été acquis». Finalement Alain Cocq rebondit pour évoquer la question des personnes fragiles ou en situation de faiblesse. Des propos très applaudis.

De futurs logements sociaux à la place de la «Maison du peuple»


Le samedi précédent, une partie des manifestants avait tenté d'ouvrir un squat sous la forme d'une «Maison du peuple» rue Pierre-Curie (lire notre article). Ayant repris son chemin, le cortège va donc voir, après une halte rafraîchissante autour de la fontaine de la place Wilson, ce que sont devenus les lieux une fois évacués par les forces de l'ordre. Portes closes, et bien closes, par des soudures. Un panneau du bailleur social Villéo annonce la future construction de logements sur le site en question. Des policiers sont présents au bout de la rue, ils s'éclipsent rapidement pour éviter ce qui pourrait apparaître comme une provocation.

Cordeliers, Jean-Macé, Notre-Dame, les places s'égrènent. Place Notre-Dame ? Les manifestants sont surpris de pouvoir accéder à cet espace encore en travaux. Ils savourent leur présence sur le parvis de l'église comme une conquête territoriale. Ils osent à peine s'aventurer rue de la Préfecture. Des gendarmes s'interposent, bientôt appuyés par des policiers. Des projectiles volent de l'arrière et atterrissent... aux pieds des «gilets jaunes» de l'avant ! Fumigènes, feux d'artifices, pierres, bouteilles sont ensuite envoyés sur les forces de l'ordre. Quelque peu las de ce face-à-face, les manifestants reprennent le direction de la place du Bareuzai pour une pause le temps de chanter le premier couplet de la Marseillaise avant de filer vers la place Darcy.

La tête de cortège choisit d'éviter le jardin Darcy et la plupart des manifestants pacifiques s'installe vers la Maison du Tram pour des échanges, pour faire le point sur de futurs rassemblements et pour préparer une soupe. Cependant, un petit groupe préfère partir en direction de la place de la République. La majorité des «gilets jaunes» a donc pu connaître un samedi sans avoir à respirer de gaz lacrymogène.

Arrestation dans une brasserie


Une petite centaine de personnes se retrouve au bout de la rue de la Préfecture. Une petite vingtaine d'individus masqués s'approche du barre-pont pour lancer des insultes et des projectiles sur les forces de l'ordre de l'autre côté. La riposte ne tarde guère : lance à eau et tirs de grenades lacrymogènes. Les policiers chargent mais tout le monde a fui. La place de la République est déjà calme.

Puis, tout va très vite, un fourgon de la police nationale arrive devant une brasserie du boulevard de la Trémouille avec des policiers.  Des manifestants regroupés à l'extérieur et à l'intérieur de l'établissement tentent de les empêcher d'avancer mais une charge puissante des policiers les fait entrer dans la brasserie. Une scène chaotique se déroule à l'intérieur, des coups de matraque volent à l'extérieur. Les policiers interpellent un jeune homme et repartent mais le retour au calme est précaire.

Les manifestants ont été impressionnés par la charge, plusieurs sont choqués, certains crient à l'injustice faute d'explication. Des «gilets jaunes» se tournent vers des gendarmes sécurisant les abords du parking Trémouille pour faire part de leur désarroi. Les «street medics» s'activent. Ils comptent trois femmes qui auraient reçu des coups de matraque dans la brasserie. Une femme est particulièrement choquée, on appelle les pompiers mais ils n'auront pas à l'hospitaliser. Plusieurs personnes parlent de déposer plainte contre les policiers. La tension monte à l'encontre des journalistes et photographes encore présents. L'événement a marqué les esprits, ceux qui  en ont été témoins ont besoin de parler, fut-ce avec vivacité.

La Préfecture de Côte-d'Or annonce trois interpellations autour de cette journée de manifestation. Le dispositif de vidéo protection aurait permis de constater que le jeune homme arrêté dans la brasserie avait lancé des projectiles sur les forces de l'ordre. Une femme a été interpellée pour les mêmes raisons et un homme a été arrêté en amont de la manifestation. Tous les trois vont passer la nuit en garde à vue avant d'être jugés en comparution immédiate.

Jean-Christophe Tardivon

NDLR : pour des raisons techniques, nous ne diffuserons pas de vidéo de cet acte XX

[Actualisé le 31 mars 2019 à 12h30 avec le bilan que les «street médics» communiquent : plusieurs personnes soignées pour calmer les effets des gaz lacrymogènes, un «coma éthylique» aggravé par les lacrymos à gérer, plusieurs soins pour des coups de matraque, une crise d'angoisse... Ils signalent que deux personnes se seraient rendues aux urgences du CHU de Dijon à la suite de l'intervention des policiers dans la brasserie : une côte cassée et un doigt cassé avec les tendons abîmés.]

[Actualisé le 31 mars 2019 à 14h30 avec l'information donnée par la Préfecture de Côte-d'Or que les actes de rébellion et de violence commis à l'encontre des policiers ont entraîné des incapacités temporaires de travail de 2 et 4 jours (lire le communiqué de la Préfecture sur le jet de cocktails Molotov dans la nuit du samedi au dimanche).]

[Actualisé le 1er avril à 20h20 avec l'information communiquée par le procureur de la République de Dijon : l'homme interpellé dans la brasserie a été condamné pour violences sur policiers et usage de stupéfiant à quatre mois de prison avec obligation d'effectuer 140 heures de travail d'intérêt général et à un an d'interdiction de manifester. Eric Mathais prend soin d'ajouter que, selon lui, l'interpellation «était nécessaire et légitime, dans le cadre d'une enquête judiciaire en flagrance. Elle s'est déroulée dans un lieu ouvert au public. L'interpellation aurait du reste aussi pu juridiquement avoir lieu dans un domicile privé». Il souligne que continuent les investigations concernant les violences commises sur trois policiers durant cet événement. De plus, l'enquête est en cours sur les jets de cocktail Molotov sur la Préfecture de Côte-d'Or, le ou les responsables encourent jusqu'à dix ans de prison.]