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SANTE : Agnès Buzyn dénonce le scandale des médecins mercenaires

02/03/2018 05:45
En déplacement pour les États généraux de la santé dans la Nièvre, Agnès Buzyn a dû réaliser un exercice d'équilibriste en subissant la grogne des élus de zones rurales tandis qu'elle tentait de rassurer en zone urbaine. À Nevers, en réponse aux interrogations sur la menace de fermeture des urgences de nuit des hôpitaux de proximité, la ministre de la Santé a dénoncé le scandale des médecins mercenaires.
Pour ce déplacement en Bourgogne-Franche-Comté, ce jeudi 1er mars 2018, la ministre des Solidarités et de la Santé arrivait à Nevers en terrain miné. En février dernier, 70 élus ont démissionné pour protester contre la menace de fermeture des urgences de nuit de l'hôpital de Clamecy (Nièvre). Une délégation a été reçue par un conseiller du cabinet ministériel et par le directeur de l'offre de soins de l'Agence Régionale de Santé de Bourgogne-Franche-Comté (ARS). Plus de 250 manifestants ont néanmoins hué la ministre à son arrivée à la Maison de la Culture de Nevers où se déroulaient les États généraux de la Santé dans la Nièvre.

La pire situation sanitaire de Bourgogne-Franche-Comté ?


Si l'on en croit les élus de la Nièvre, ce département est le pire de Bourgogne-Franche-Comté quand on regarde les statistiques médicales. Plus de cancers, plus de suicides, plus d'alcoolisme... C'est pourquoi le Conseil Territorial de Santé de la Nièvre a souhaité organiser ces États généraux afin de faire émerger des propositions d'organisation innovante de l'offre de soins. Cela en partenariat avec l'ARS, le conseil départemental, Nevers Agglomération et Union Régionale des Professionnels de Santé Médecins Libéraux Bourgogne-Franche-Comté.

Le Dr Patrick Bouillot, président du CTS, se refuse de parler de désert médical. Il préfère évoquer une baisse de la démographie médicale. Toujours est-il que la Nièvre doit faire face à un problème d'attractivité médicale, de vieillissement de la population et de diminution de fréquentation des services qui deviennent déficitaires, d'où les menaces de fermeture par l'ARS. Le ministère de la Santé souhaite que des débats publics se déroulent dans tous les départements dans le cadre de la démocratie sanitaire. Il y aura donc sept autres débats publics en Bourgogne-Franche-Comté dans les prochains mois.

La ministre de la Santé huée


Alors que la matinée a été le temps des ateliers préparatoires afin d'élaborer des propositions, la pause méridienne a vu les manifestants affluer de Cosne-sur-Loire et de Clamecy principalement. Les CRS ont finit par les encadrer – les soignants et syndicalistes à gauche, les élus à droite – afin de laisser le passage libre pour Agnès Buzyn qui a gravi les quelques marches d'accès à la Maison de la Culture sous les sifflets et les huées.

Pourtant, une délégation d'élus avait été reçue en Préfecture auparavant pour échanger sur le dossier  des urgences de nuit de l'hôpital de Clamecy. Fer de lance de la mobilisation, Gilles Noël, le maire démissionnaire de Varzy a réagi à l'issue de la réunion : «Non, ça ne va pas le faire ! On demande un moratoire sur les services publics, notamment ceux de la santé et de se mettre autour de la table pour que cette organisation des soins publics 24 heures sur 24 soit de mise sur le territoire. Les élus locaux sont d'accord pour prendre leur responsabilité mais il faut nous garantir ce que l'on appelle la deuxième ligne de nuit aux urgences donc par un médecin urgentiste !»

Après avoir écrit au Premier Ministre le 26 février dernier, Gilles Noël maintient la pression : «on a besoin de continuer à mobiliser le monde entier aux côtés du monde rural. On a besoin de s'engager avec d'autres territoires, d'organiser une coordination plus générale parce qu'on a besoin de dialoguer et c'est bien ensemble qu'on y arrivera». De nouvelles réunions en mars ont été évoquées par l'ARS.

Retrouvez le courrier de Gilles Noël au Premier Ministre

Ne pas porter préjudice aux étudiants de Dijon mais favoriser les jeunes Nivernais


Dans la salle où se tenaient les 600 participants à la plénière des États généraux de la santé, Agnès Buzyn a rejoint les orateurs tandis que le maire de Nevers, Denis Thuriot, a pris la parole. Il a commencé son discours en citant Emmanuel Macron, «quand on parle de santé, on parle d'humanité», avant de rappeler l'engagement de celui qui était alors candidat à l'élection présidentielle d'agir pour «que nos territoires en souffrance bénéficient d'attractivité médicale partout pour attirer les professionnels de santé partout et anticiper une désertification médicale parfois annoncée». L'édile neversois a souligné qu'il faisait cause commune avec le conseil départemental de la Nièvre.

Denis Thuriot a appelé de ses vœux le développement de l'offre de formation sanitaire à Nevers avec l'instauration d'une PACES (Première année commune des études de santé qui regroupe les cursus de maïeutique, c'est-à-dire sage-femme, d'odontologie, de médecine et pharmacie, parfois de  masso-kinésithérapie). Le président de Nevers Agglomération rêve même d'un CHU ou d'un CHR à Nevers «sans porter préjudice aux étudiants de Dijon mais en favorisant les jeunes Nivernais». Pour lui, «l'idée est de gagner des étudiants pour gagner de futurs médecins».

L'enjeu pour la capitale nivernaise est de faire venir des médecins de toutes les spécialités, et surtout des internes car l'on sait que les jeunes médecins s'installent plus facilement sur le territoire où ils ont fait leurs études. Le Centre Hospitalier de l'Agglomération de Nevers Pierre-Bérégovoy a acté un nouvel internat. Le CHAN s'enorgueillit d'avoir parmi ses équipement une gamma caméra et un PET-scan de dernière génération. Parmi les innovations pour renforcer l'attractivité, la Ville a pensé aux conjoints de médecins avec le dispositif WIN, pour Welcome In Nevers : «la Nièvre a des atouts pour séduire, des richesses à partager».

Alors que les urgences de Clamecy sont menacées, Denis Thuriot a rappelé que le service d'urgences du CHAN était sous-dimensionné avant de se fendre d'un bon mot : «pour décoller, il nous faut aussi un hélicoptère sanitaire ou de la sécurité civil», outil pour lequel le maire de Nevers s'est dit assuré du soutien de la ministre. Soutien qui ne peut être le seul puisque les autorisations dans ce domaine viennent aussi du ministère de l'Intérieur.

Ce discours se tenait devant les parlementaires de la Nièvre : les députés Perrine Goulet et Patrice Perrot, les sénateurs Nadia Sollogoub et Patrice Joly, ainsi que devant la conseillère régionale déléguée à la santé Françoise Tenenbaum. Étaient évidemment présents, le Préfet de la Nièvre, Joël Mathurin, le directeur de l'ARS BFC, Pierre Pribile, et le président du CTS, le Dr Patrick Bouillot.

«Dites-nous que vous ne fermerez pas les urgences de nuits de nos hôpitaux périphériques»


Lorsqu'est venu son tour de parole, alors que l'on rappelait que le temps était compté, Alain Lassus, président PS du conseil départemental de la Nièvre a eu ce trait qui a régalé l'assistance : «Monsieur Thuriot est avocat, je suis médecin». Bon mot ou manière de se décaler du soutien d'Emmanuel Macron, ancien membre du PS ?

Le discours s'est fait plus incisif et Agnès Buzyn n'a pas manqué d'exprimer son désaccord par quelques signaux non verbaux. Quand Alain Lassus lui a dit qu'elle était ici «dans la France périphérique, celle qui compte moins que l'autre, la France mondialisée, métropolisée», Agnès Buzyn a fermement fait «non» de la tête.

S'appuyant sur le diagnostic préalable au Plan Régional de Santé, l'élu PS a égrainé les misères des Nivernais : plus de cancers, plus de suicides, plus d'alcoolisme, moins de médecins, moins de professionnels de santé paramédiaux... Une situation qui n'est plus supportée par les Nivernais qui «entrent en rébellion et n'acceptent plus d'être laissés pour compte dans le domaine de la santé. Ils n'acceptent plus que ce Projet Régional de Santé leur dise qu'ils sont les plus mal lotis de la région et que c'est chez eux encore que l'on va fermer des services hospitaliers et diminuer l'offre de soins». La tournure devenait dramatique. Le médecin généraliste de Decize, élu historique du Parti Socialiste, s'adressait à la spécialiste d'hématologie de l'hôpital Necker à Paris, ministre d'un président En Marche.

Dans un document «Pour une Nièvre en bonne santé», distribué à l'extérieur aux participants des États généraux de la Santé, Alain Lassus a remis une trentaine de propositions à la ministre, «fruits de réflexions des usagers et de leurs élus». Une autre façon d'occuper le terrain ?

En clôture de son propos, Alain Lassus s'est une nouvelle fois adressé à la ministre de la Santé : «dites-nous que vous ne fermerez pas les urgences de nuits de nos hôpitaux périphériques, dites-nous que vous allez activement aider le territoire de Cosne à réinstaller une maternité publique à l'hôpital même s'il faut pour cela un peu d'argent, un peu d'expérimentation». Malgré le ton ferme, il a néanmoins salué le courage démontré par la ministre en venant à Nevers en dépit de la manifestation annoncée. L'assistance a réagi par de longs applaudissements, saluaient-ils le courage de la ministre ou bien les propos d'Alain Lassus ?

«Se tourner vers l'innovation organisationnelle»


Son tour venant, le Dr Patrick Bouillot a tenu des propos se voulant plus constructifs en rappelant que la première des innovations à voir dans la Nièvre était justement ce forum dont le but affiché était de réunir tous les acteurs concernés par la santé, volontaires pour réfléchir ensemble et faire des propositions communes afin d'évaluer le système de santé nivernais «pour offrir des soins de proximité et de qualité que la population nivernaise est en droit d'attendre».

«Se tourner vers l'innovation organisationnelle pour palier l'insuffisance de compensation des départs de médecins», c'est «libérer du temps consacré à nos cœurs de métier, rééchanter notre exercice professionnel au service de la population et donner envie aux jeunes générations de venir travailler avec nous». Pour illustrer cette capacité d'innovation, le docteur Bouillot a rappelé que c'est dans la Nièvre, à Saint-Amand-en-Puisaye, qu'est née la première maison de santé pluridisciplinaire de France, en 2005. C'est aussi la Nièvre qui voit se bâtir aujourd'hui la première Maison des spécialistes, un concept nouveau de centre de ressources dont les portes seront ouvertes aux médecins spécialistes libéraux du département.

En s'adressant à la ministre, Patrick Bouillot a néanmoins lancé une pique : «nous espérons que la technocratie insidieuse et chronique venant du pouvoir central ne mettra pas à mal votre volonté d'impulser le changement avec les acteurs de terrain».

Glissant cette fois une pierre dans le jardin du Département, Patrick Bouillot a demandé aux interlocuteurs de la salle de se concentrer sur les propositions issues des ateliers des États généraux de la santé dans la Nièvre plutôt que de ressasser les difficultés rencontrées pour être soignés.

Comme ses prédécesseurs, Patrick Bouillot a formulé ses souhaits auprès de la ministre : «accepteriez-vous de nous aider à faire officiellement de la Nièvre un Territoire d'expérimentation et d'innovation et de revenir à Nevers dans deux ans pour en faire un bilan ? Accepteriez-vous un moratoire sur les décisions sans consensus concernant les structures de soins ?» Une autre façon de refuser l'éventuelle fermeture des urgences de nuit de Clamecy en somme.

«L'accès au bon professionnel, bien formé, au bon endroit, au bon moment»


Après toutes ces interventions, l'attente du discours d'Agnès Buzyn était grande. La ministre a commencé par rappeler qu'elle était présente pour entendre les acteurs de terrain et expliquer la politique qu'elle souhaite mener. Une manière de dire que l'écoute doit être partagée.

Pour Agnès Buzyn, «de Paris, nous ne voyons pas les difficultés locales, pas toujours, mais ne voyons pas non plus les initiatives locales et les forces locales». En revanche, elle voit l'angoisse liée aux départs à la retraite, aux refus de médecins ne pouvant prendre de patient supplémentaire, à l'isolement des infirmières ne trouvant pas de relais, à l'épuisement des urgentistes. Un système désorganisé qui périclite «et ne répond plus aux besoins des territoires». Territoires qui peuvent être urbains selon la ministre, cette angoisse n'étant pas réservée aux zones rurales.

Concernant la politique à mener, Agnès Buzyn a évoqué le Plan pour renforcer l'accès territorial aux soins, élaboré peu après l'élection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République et comportant 26 mesures «pragmatiques». Ces mesures visent à renforcer l'offre de soins par la présence soignante accrue (médicale et paramédicale) tout en se disant qu'il n'y aura pas un médecin dans chaque village du fait de la démographie médicale qui sera décroissante jusqu'en 2025. L'offre de soins actuelle n'est pas adaptée aux patients de plus en plus âgés avec des pathologies chroniques, il faudrait mieux répartir les taches entre soignants dont les pharmaciens et les infirmières.

Il s'agit de réaliser concrètement le virage numérique avec le constat que le dossier médical partagé, «n'est toujours pas partagé. Je peux vous assurer qu'il sera sur le territoire fin 2018. Il est opérationnel, il y a déjà un million de dossiers médicaux ouverts. Je souhaite que l'ensemble de la population française puisse bénéficier de ce dossier médical partagé pour que tous les professionnels puissent échanger des données et arrêter de perdre du temps à récupérer un scanner».

Toujours concernant le numérique, la ministre a décidé «dans la loi de financement de la Sécurité sociale, de mettre la télémédecine dans le droit commun. Cette année, la téléconsultation ou la téléexpertise qui sera faite par un professionnel sera financée par l'Assurance maladie comme un acte de consultation».

Est aussi prévu de mieux organiser les professions de santé afin de développer les coopérations interprofessionnelles (par exemple, les vaccinations anti-grippe faites par les pharmaciens).

Agnès Buzyn a insisté sur la Charte de responsabilité territoriale signée le 6 février 2018 : le médecin n'ayant pas jusqu'alors de responsabilité de territoire : «l'ensemble des syndicats médicaux, l'ensemble des fédérations hospitalières a considéré que c'était de leur devoir de répondre aux besoins des territoires». Les directeurs régionaux de l'ARS, les préfets, les élus, les caisses primaires d'Assurance maladie auront à discuter avec les professionnels de santé pour trouver des organisations innovantes.

En conclusion, la ministre a résumé sa démarche : «l'accès aux soins, c'est ma priorité numéro un aujourd'hui dans le ministère de la Santé. Ça veut dire l'accès au bon professionnel, bien formé, au bon endroit, au bon moment. Cela nécessite un changement culturel. Tout suivi, ne nécessite pas forcément un suivi purement médical. Il peut être protocolisé et paramédical, il peut se faire parfois par télésurveillance. On voit de plus en plus d'objets connectés qui sont de plus en plus performants». Un appel à la réorganisation de l'offre de soins qui a, lui aussi, été longuement applaudi.

Le scandale des «médecins mercenaires»


Questionnée sur les urgences de Clamecy, la ministre a jeté un pavé dans la mare : «il faut évidemment de la proximité, surtout quand l'offre de soins est rare, il est évident que nous ne pouvons pas fermer des établissements de proximité. Mais, aujourd'hui, nous avons des médecins mercenaires qui viennent se faire payer 3.000 euros la journée dans des hôpitaux exsangues pour faire tourner un bloc opératoire, pour faire tourner des urgences. Certains sont bons, certains sont moins bons. Ce que je dois aux Français, c'est la même qualité des soins».

«J'entends, partout en France, des élus qui réclament la proximité en allant se faire soigner ailleurs. Je souhaite pour tous les Français, quelque soit leur âge, la même qualité des soins que celle que je demande pour mes enfants. Si je considère qu'un service d'urgence, ou une maternité, n'est pas suffisamment sécurisé et que jamais je n'y mettrais quelqu'un de ma famille, eh bien, ce n'est pas ce que je souhaite à mon territoire.»

En novembre 2017, la ministre a signé un décret plafonnant le salaire brut à 1 400 euros par jour pour un médecin mis à disposition d'un établissement public par une entreprise de travail temporaire, avec dégressivité jusqu'à 1 170 euros par jour en 2020. Un rapport parlementaire de décembre 2013 avait estimé à 500 millions d'euros par an le coût de l'interim en hôpital.

Garantir la même qualité à Clamecy qu'à Dijon


Concernant spécifiquement Clamecy, Agnès Buzyn a poursuivi : «les solutions, ce n'est pas forcément la fermeture, ça peut être des mutualisations, ça peut être une autre réflexion sur la chaîne des soins programmés où participeraient des médecins libéraux. Vous dire, 'je ne vais fermer aucun service de proximité dans les dix ans qui viennent nulle part sur le territoire' et continuer à accepter que des médecins mercenaires de qualité inégales viennent soigner nos concitoyens alors que nous n'offrons pas une sécurité suffisante, c'est ma responsabilité de ministre de vous dire que je ne l'accepterai pas».

En conclusion de son propos sur le sujet, la ministre de la Santé a synthétisé les pistes de travail : «il faut que l'on trouve des transports efficients, des mutualisations efficientes et que je vous garantisse que si vous allez aux urgences de Clamecy vous avez autant de chances de sortir en bonne santé que si vous allez au CHU de Dijon».

Avant de rejoindre les États généraux de la santé dans la Nièvre, Agnès Buzyn avait été reçue ce jeudi matin par Alain Delgutte, président du Conseil central de la section A de l'ordre des pharmaciens, dans son officine du centre commercial des Bords de Loire pour échanger sur la lutte contre le tabagisme. Plus tard, c'est l'EHPAD Château Morlon de Cercy-la-Tour qui a été inauguré pour clore ce déplacement ministériel.

Jean-Christophe Tardivon