Infos-dijon.com > Dijon Metropole > Dijon Metropole

ARCHITECTURE : À la rencontre des architectes pour mieux connaître leur métier

21/10/2019 03:13
Dans le cadre des Journées Nationales de l'Architecture qui se sont déroulées partout en France ce week-end, Infos-Dijon est allé à la rencontre de ces professionnels de la construction. Ils nous parlent coût d'une maison contemporaine, influence du développement durable, expérimentation sur de petits projets ou encore évolution historique des modèles.
Architecture à vivre, bâtiments emblématiques, projets expérimentaux... La 4ème édition des Journées Nationales de l'Architecture a permis aux esthètes et aux curieux d'aller échanger avec des architectes passionnés par leur métier les 18, 19 et 20 octobre 2019. Pour mieux faire connaître ce métier, le conseil régional de l'Ordre des Architectes de Bourgogne-Franche-Comté avait organisé plus cinquante animations dans toute la région, une «mobilisation sans précédent».

Dans la Côte-d'Or, expositions, conférences ou encore visites de bâtiment étaient au programme. Parmi les architectes rencontrés, plusieurs ont souligné comment l'influence de plus en plus grandes des techniques du développement durable se ressentait dans l'approche architecturale. Un ressenti qui fait écho aux propos du ministre de la Culture Franck Riester appelant à la «réduction de l’empreinte écologique des activités humaines» et à «sortir peu à peu de la logique du jetable au profit du recyclable et du réparable».

«On maîtrise parfaitement le coût de la construction»


À son agence de la rue du Tillot à Dijon, Éric Beyon a organisé plusieurs moments conviviaux en toute simplicité afin d'échanger avec des clients ou des amateurs. Pour Infos-Dijon, l'architecte a évoqué l'intérêt de participer à un tel événement : «on ne connaît pas bien notre travail, (…) je pense que la profession a besoin d'être défendue et présentée au grand public». Une défense impulsé par le conseil de l'Ordre des Architecte : «l'Ordre essaie toujours de rallier tous les architectes, de les faire participer à cette communication  Il souhaitait que l'on puisse «venir voir comment fonctionne une agence».

Les personnes venues rencontrer  Éric Beyon ont posé des questions concrètes sur les économies d'énergie, l'isolation, les bâtiments passifs. La transition énergétique induit nombre d'interrogations pratiques puisque la réglementation impose la réalisation de maison BBC ou passive avec une évolution vers la production d'énergie.  Éric Beyon constate que «la profession a énormément évolué sur ce plan-là». De plus, «il faut que l'on travaille avec les entreprises pour les faire évoluer en même temps que nous» car «le bâtiment devient vraiment technique» surtout concernant «l'étanchéité à l'air».

Le recours à un architecte est obligatoire pour les maisons de plus de 150 m² au sol mais même les plus petites constructions peuvent faire appel à tel professionnel : «on maîtrise parfaitement le coût de la construction donc on apporte un projet qui répond à leurs attentes spatiales et en même temps économiques, on leur apporte le projet au meilleur prix». Cela en consultant plusieurs entreprises du bâtiment pour obtenir le «prix le plus juste».

La construction d'une maison contemporaine avec des prestations de moyenne gamme coûte, hors foncier, environ 1.700 euros par mètre carré. Les honoraires d'un architecte correspondent à environ 10% du montant des travaux (variant selon la distance et la taille du projet). Cela implique «la mission complète de maîtrise d’œuvre» du premier rendez-vous jusqu'à la remise des clés, une mission qui peut éviter les dérapages de coût durant le chantier. La responsabilité de l'architecte est ensuite engagée pendant dix ans.

Comme une visite de fin de chantier à la Maison de l'enfance de Quetigny


Temps fort de ces JNA en Côte-d'Or : une animation façon «visite de fin de chantier» dans la Maison de l'enfance Maria Montessori de la Ville de Quetigny, accueillant bientôt une crèche de 60 enfants et un relais d'assistance maternelle de 15 enfants dans 980 m². La préparation du chantier a débuté en juillet 2018 soit, quinze mois de chantier. Le coût des travaux est de 1,6 millions d'euros. La Maison de l'enfance ouvrira début novembre 2019.

Le bâtiment est «représentatif de la concertation que l'on peut avoir avec la maîtrise d'ouvrage» explique Pierre-Étienne James, architecte de l'agence Topoïein Studio. En effet, la cuisinière a pu obtenir un changement de position des cuisines en échangeant avec l'architecte. Ce qui résulte d'un travail d'animation de la réflexion autour du projet amenant à «poser les bonnes questions aux directrices, aux équipes qui vont utiliser l'équipement par la suite pour arriver à le rendre le plus faciles d'usage pour elles».

Le bâtiment intègre plusieurs innovations architecturales ou techniques. La première étant à l'extérieur et concerne la sécurité : les façades vitrées sont protégées par des avancées et des bancs font aussi fonction de dispositif anti-voiture bélier. À l'intérieur, la déclinaison concrète des préoccupations énergétiques : poteaux en béton intégrés au mur pour éviter les ponts thermiques, ossature bois à des fins d'isolation, ventilation double flux pour l'échange de calories... La réalisation correspond à la réglementation RT 2012 améliorée de 50%.

Pierre-Étienne James souligne aussi un apport de l'architecte anticipant un durcissement des réglementations. Un travail tout particulier a été mené les produits intérieurs pour limiter les composés polluants et améliorer la qualité de l'air ambiant : linoléum avec des colles sans COV, peintures sans solvant...

«Les architectes se sont largement formés sur ces questions de développement durable»


Impliqué dans la représentation de la profession, Pierre-Étienne James est aussi vice-président de l'Ordre des Architectes de Bourgogne-Franche-Comté. Pour Infos-Dijon, il a expliqué l'intérêt de participer à ces JNA : «on a toujours un travail avec les particuliers mais je pense qu'il est d'autant plus important aujourd'hui de nous tourner vers eux» notamment pour ce qui est relatif à la transition énergétique.

Cette problématique «est un mouvement général, on peut dire que ça a été amorcé par la région Bourgogne en 2008 – qui avait lancé des appels à projets – qui a vraiment donné un élan à la préoccupation des architectes pour les questions énergétiques, principalement sur des bâtiments de logements collectifs, des équipements publics». Ensuite, «voyant l'engouement des maîtres d'ouvrage, des bailleurs, les architectes se sont largement formés sur ces questions de développement durable, de qualité énergétique, de contenu énergétique des matériaux». Aujourd'hui, ce sont des sujets sont partie intégrante de la formation initiale des architectes.

L'intérêt de ces JNA est aussi de faire savoir que les architectes sont ouverts à la réflexion avec «tous les utilisateurs des bâtiments» selon le vice-président de l'ordre : «aujourd'hui, on ne peut plus faire son projet dans son coin, c'est important d'écouter pour bien comprendre ce qui est demandé, là où sont les enjeux et là où on va être attendu quand on va livrer un bâtiment». «Il faut que l'on arrive à travailler en amont avec les maîtres d'ouvrage, avec leurs différents services et évidemment avec les particuliers, pour répondre au mieux à la commande».

Si le métier est méconnu, il fait pour autant rêver : «les jeunes ont envie d'être architecte, ils ont un intérêt énorme pour le métier». Pierre-Étienne James le constate lors de journées portes-ouvertes dans les lycées : «il faut que l'on oriente les jeunes vers les écoles d'architecture qui ne forment pas qu'à être architectes, elles peuvent former à des professions diverses et variées, l'architecture est un métier de la culture».

Les «petits projets» pour des expérimentations architecturales


Lauréat du prix «Culture, jeunesse et sports» de l’Équerre d'argent 2017, travaillant à Paris et Besançon, Adelfo Scaranello donnait pour ces JNA une conférence à Latitude 21, la Maison de l'architecture et de l'environnement de Dijon métropole. «Il y a tellement peu de gens qui s'intéressent à l'architecture» qu'il a recours aux conférences comme moyen de «communication d'une position» a-t-il souligné. En effet, Adelfo Scaranello défend «une architecture à petite échelle» dont «l'objectif est avant tout de faire de l'architecture, cela veut dire mener une recherche dans ce domaine et pas simplement de répondre à des programmes de manière économique et formelle avec des promoteurs». Sa conférence se tient dans le cadre de l'exposition «'Petits' projets d'architecture bois» visible jusqu'au 30 novembre 2019 à Latitude 21. Ces projets «à échelle réduite» sont «des laboratoires dans lesquels on va tester un certain nombre de problématiques».

Concernant les attentes des participants à ces JNA, Adelfo Scaranello reconnaît que «les questions tournent beaucoup autour de l'environnement». Une problématique qui n'est pas nouvelle pour les architectes : «il y a un moment qu'un certain nombre de gens qui travaillent sur les questions environnementales, notamment sur la question du matériau». Ce fut un des thèmes de sa conférence.

La conférence a été introduite par Gilles Garby, délégué de l'Union des syndicats d'architectes de Bourgogne-Franche-Comté, qui a précisé la notion de «petit projet» : «contrairement aux idées reçues, les architectes réalisent des projets de petites tailles : des extensions, des surélévations ainsi que des réhabilitations thermiques et des rénovations globales en maîtrisant les délais de livraison, la qualité des constructions et les coûts». Le délégué a défendu le bois comme «matériau d'avenir parce qu'il stocke le CO2». Selon lui, c'est «la qualité de l'architecture qui fait la promotion des matériaux employés», un message qu'il adresse régulièrement aux acteurs de la filière bois notamment.

«L'architecture du XXème siècle, c'est déjà du passé»


Dans un registre plus culturel, l'association Icovil a pour objectif de partager la connaissance de l'histoire des villes et de l'urbanisme. Elle est soutenue par Dijon métropole, son président est Jean-Pierre Gillot. Pour ces JNA, Icovil a choisi d'organiser une conférence initiant à l'architecture contemporaine car «l'architecture du XXème siècle, c'est déjà du passé, c'est déjà de l'histoire» selon Agnès Bournigault, coordinatrice culturelle d'Icovil.

La conférencière a donné des clés de lecture pour s'y retrouver dans les mouvements architecturaux du XXème siècle et du début du XXIème : moderne (Vélodrome de Dijon), post-moderne (montée de Guise de Manolo Nunez-Yanowsky à Dijon), high-tech (musée Pompidou de Renzo Piano, Richard Rogers, et Gianfranco Franchini à Paris), néo-classique (conseil économique et social d'Auguste Perret à Paris), déconstructivisme (musée des Confluences de l'agence Coop Himmelb(l)au à Lyon). À noter que, dans le quartier des grésilles, l'église Sainte-Bernadette datant de 1964 est le seul bâtiment de Dijon ayant reçu le label du ministère de la Culture «patrimoine du XXème siècle».

«Réinterpréter les classiques»


Agnès Bournigault a attiré l'attention du public sur la façon d'occuper l'espace : «quand on pense architecture, on pense 'volume' mais il faut aussi penser 'vide'» car «aujourd'hui encore plus qu'avant, ce qui nous fait du bien, c'est le creux parce que le creux va permettre de mettre en valeur une certaine perspective sur la ville». Autre facteur clé, «la couleur est un signal» qui «dès le plus jeune âge attire notre œil».

C'est le cas de la partie contemporaine ajoutée au Musée des Beaux-arts par Yves Lion en 2013. Une inscription actuelle dans un bâtiment de plus de 500 ans qui a déjà «des traces des architectes de toutes les époques» : médiévales, Renaissance, classiques et XIXème. De plus, l'alliage de cuivre fait référence au cuivre du dôme de l'église Sainte-Anne. Ce qui conduit à évoquer les produits utilisés : «le choix des matériaux dans l'histoire est lié principalement aux ressources locales» et, de nouveau, les contraintes environnementales amènent «les architectes éco-responsables» à privilégier «des filières courtes d'approvisionnement».

«Des progrès technologiques considérables»


Le secteur du bâtiment représenterait 30% des émissions de gaz à effet de serre en France. C'est donc un enjeu primordial. Néanmoins,«les progrès technologiques qui ont été faits dans les matériaux de construction sont considérables», des progrès qui vont parfois plus vite que la formation des acteurs du bâtiment a souligné Agnès Bournigault. La prochaine règlement RE 2020 favorisera la construction de bâtiments à énergie positive et à faible empreinte carbone (lire notre article sur la tour Elithis). Bâtiment du XVIIème siècle, l'hôtel Bouchu d'Esterno, siège d'Icovil mais aussi de services de la Ville de Dijon, consomme environ 150 kWh/m²/an.

Parmi les choix qui font retenir un architecte sur de grands projets patrimoniaux, il peut y avoir la façon de «réinterpréter les classiques ou les données régionales» ou d'«innover dans les nouvelles technologies». «Ceux qui conçoivent les bâtiments doivent avoir, si possible, une longueur d'avance sur leur temps». Agnès Bournigault a souligné que les bâtiments remarquables de ces vingt dernières années ont tous utilisés «les logiciels d'aviation parce que ça permettait d'utiliser un outil graphique à la pointe de la technologie qui permettait de concevoir des espaces qu'on ne pouvait pas concevoir avant».

Pour choisir, les décideurs sont accompagnés par des «conseils à la maîtrise d'ouvrage», les architectes des Bâtiments de France, les architectes des Monuments Historiques ou encore les urbanistes de l’État sans oublier les services techniques des collectivités. Les particuliers, eux , pouvant s'orienter vers les Conseils d'Architecture, d'Urbanisme et d'Environnement (CAUE présents dans chaque département). Choisir, c'est aussi écarter des projets et Icovil propose une exposition décalée avec la description de 27 projets qui n'ont pas été réalisés.

En plus de ces animations ouvertes au public, des architectes se sont relayés toute la journée de samedi pour tenir un stand place François-Rude où les passants pouvaient s'arrêter et échanger avec eux. Malgré la pluie, de nombreux curieux ont eu envie de discuter avec ces architectes joyeux et passionnés.

Jean-Christophe Tardivon