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12/06/2024 03:18

AGRICULTURE : Les agriculteurs face à la modernisation, entre productivité et réalité du terrain

«Il y a une tension entre le pression de l’endettement et la souffrance physique. Ils sont fiers, ils ont une culture du corps tout puissant. La surcharge de travail et la pénibilité ce sont des normes familiales intégrées», a expliqué Dominique Jacques Jouvenot lors de la conférence régionale agricole, ce mardi 11 juin, à Dijon.
L'arrivée de la mécanisation au 20ème siècle et le développement des nouvelles technologies au 21ème siècle ont permis des gains de productivité extraordinaires pour le secteur agricole. Toutefois, ces avancées n'ont pas suffi à alléger la charge de travail des agriculteurs, sur qui pèsent encore de nombreuses contraintes aujourd'hui. Derrière «Les agriculteurs sont des bosseurs » se cache un monde complexe de fierté, d'engagement, et de labeur. Les agriculteurs entretiennent-ils un rapport différent au travail ? Comment ce rapport évolue-t-il ? Ce mardi matin avait lieu la conférence régionale agricole au siège du conseil régional à Dijon. Une conférence à laquelle ont participé Christian Morel (Vice-Président de région), Didier Ciresa (President Cerfrance BFC), Marie-Jeanne Fotré-Muller (Directrice régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt en BFC), Mélissa Zennaf (Cerfrance Alliance Centre), Amrane Chabane-Chaouche (Chambre régionale d’agriculture BFC ) et Dominique Jacques Jouvenot (professeure émérite en sociologie et anthropologie à l’Université de Franche-Comté)


Didier Ciresa
Président Cerfrance 
« En tant qu’agriculteur, j’ai vu le travail changer en 30 ans. Pouvoir avoir une semaine de vacances, (chose que mes parents n’auraient jamais pu), ne plus avoir la contrainte de la traite grâce à l’automatisation.. (...) 
J’ai hérité la ferme de mes parents qui l’avaient hérité de mes grand-parents. Comment envisager la suite avec les repreneurs ?»

En matière d'organisation du travail, diverses stratégies se mettent en place : groupement d'employeurs, services de remplacement, associations (GAEC), salariat, prestataires de service, automatisation. La formation est également un levier crucial pour accompagner les chefs d'entreprise. Néanmoins, ces solutions, bien qu'existantes, peuvent se révéler insuffisantes et doivent évoluer pour s'adapter aux nouvelles exigences.
Le métier d'agriculteur a considérablement évolué au cours des 30 dernières années. Les tâches sont de plus en plus spécialisées, nécessitant une grande technicité et une capacité d'adaptation accrues. Cette évolution entraîne des tâches administratives supplémentaires, modifiant les gratifications et les désagréments du métier. De plus, la spécialisation a provoqué une scission entre les différentes professions agricoles, creusant les écarts entre les conduites techniques au sein d'une même production.

Une diversité de productions ancrées dans leur territoire


La Bourgogne-Franche-Comté illustre bien la diversité de l'agriculture française. Notre région, à fort ancrage agricole, se distingue par ses contrastes : élevage allaitant, productions céréalières et oléo-protéagineuses, et renommée internationale pour ses AOP fromagères et viticoles. S'étendant sur 4,8 millions d'hectares, dont 2,47 millions d'hectares de surface agricole utile (SAU), elle participe à hauteur de 4,1 % de la valeur ajoutée de l'économie régionale. En 2022, près de 40 400 personnes y sont employées en permanence dans le secteur agricole, soit 3,6 % de la population active régionale.
Malgré les difficultés, l’agriculture demeure un métier de passion. Cependant, mesurer l'évolution subjective de leur charge de travail, du plaisir, de la fierté et du sentiment d'accomplissement qu'apporte ce métier est complexe. Les agriculteurs font face à une surcharge administrative et un isolement croissant, renforçant une incompréhension avec le reste de la société. Toutefois, des aspects tels que l'autonomie, le lien avec la nature et la variété des tâches restent des atouts indéniables pour ce métier.

Dominique Jacques Jouvenot 
Professeure émérite en sociologie et Anthropologie à l'université de Franche-Comté
« La virilité est une norme transmise. Par exemple : le déni des douleurs physiques. Il faut pousser sa carcasse jusqu’au bout. Il y a une tension entre le pression de l’endettement et la souffrance physique. Ils sont fiers, ils ont une culture du corps tout puissant. La surcharge de travail et la pénibilité ce sont des normes familiales intégrées. Ils le disent « mon grand-père avait mal au dos, mon père a mal au dos, donc c’est normal que moi aussi j’aurai mal au dos. » Il y a un vrai déni des maux psychique. Pour eux « la dépression c’est un truc de femmelette ». Malheureusement on sait que la dépression des agriculteurs amène souvent au suicide…»

Une exploitation sur quatre spécialisée en grandes cultures


En Bourgogne-Franche-Comté, une exploitation sur quatre se spécialise en grandes cultures. En 2023, la région comptabilise près de 974 700 hectares dédiés aux céréales, oléagineux et protéagineux. Cependant, 87 % du territoire est classé en zone défavorisée, impactant les rendements agricoles. Par exemple, le rendement moyen en blé de la région en 2023 était de 63 q/ha, comparé à 74 q/ha au niveau national. Les coopératives locales, telles que Dijon Céréales et Bourgogne du Sud, jouent un rôle crucial en transformant et valorisant les productions régionales.
La baisse de la dimension familiale dans l'agriculture marque un tournant significatif. Aujourd'hui, le métier est souvent choisi par le repreneur, qu'il soit ou non de la famille, changeant ainsi le rapport au travail. Cette évolution offre aux nouveaux agriculteurs plus de liberté pour faire évoluer les modèles et les pratiques, bien que la transmission des savoir-faire soit moins fréquente.

Un métier comme un autre ?


Les métiers d'agriculteur se trouvent désormais en concurrence avec d'autres carrières. Les jeunes, qu'ils soient issus ou non du milieu agricole, évaluent les métiers en fonction de leurs attentes, qui incluent un travail bien payé, intéressant et équilibré. Bien que l'agriculture puisse offrir de la liberté et du sens, elle est aussi perçue comme prenante, risquée et souvent peu rémunératrice. En 2021, les agriculteurs travaillaient en moyenne 53 heures par semaine, contre 55 heures en 1980, alors que la moyenne pour les travailleurs français a diminué de 43 à 37 heures.
La course à l'agrandissement des exploitations a été une réponse à la baisse des marges et à la hausse des coûts, mais les bénéfices de la productivité ont souvent profité davantage aux consommateurs et aux acteurs des secteurs agricoles qu'aux agriculteurs eux-mêmes. Les éleveurs, en particulier, ont vu leurs revenus diminuer et leur temps de travail stagner.

Des solutions pour améliorer le temps de travail, le confort et la sérénité des agriculteurs existent et d'autres restent à explorer. Les améliorations techniques, organisationnelles et culturelles doivent profiter aux agriculteurs pour préserver leur santé et l'attractivité de leurs métiers.

Manon Bollery


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