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12/06/2020 05:57

APPRENTISSAGE : «L'accompagnement de l'entreprise n'intervient pas dans le discours du gouvernement» selon Océane Charret-Godard

Attachée aux thématiques de l'emploi et de la formation, la socialiste réagit aux mesures du plan de relance de l'apprentissage présenté par la ministre du Travail. Pour l'élue de Dijon Métropole et du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le rôle des intermédiaires entre les entreprises et les publics n'est pas assez pris en compte par le gouvernement.
Un milliard d'euros pour l'apprentissage, c'est ce qu'a annoncé le gouvernement le 9 juin dernier alors que le projet de loi de finances rectificative pour 2020 était examiné en conseil des ministres. Cela couvre des aides aux entreprises qui recruteraient un apprenti.

Entre le 1er juillet 2020 et le 28 février 2021, ce plan de relance de l'apprentissage comportera donc des aides financières : 5.000 euros pour embaucher un mineur et 8.000 euros pour un majeur. «Cela revient à faire en sorte que tous les apprentis de moins de 20 ans ne représenteront aucun coût pour les entreprises» a indiqué la ministre du Travail, Muriel Pénicaud.

Une condition est posée pour les entreprises de plus de 250 salariés : respecter l'obligation légale de 5% d'alternants au sein des effectifs. Sinon, l'aide devra être remboursée à l’État. Parallèlement, les stagiaires sans contrat pourront rester rattachés aux centres de formation des apprentis (CFA) durant six mois au lieu de trois mois actuellement. De plus, les CFA pourront financer l'achat d'ordinateurs portables destinés aux apprentis.

Océane Charret-Godard est conseillère municipale de Dijon, conseillère de Dijon Métropole déléguée à l'emploi et vice-présidente du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté en charge de la formation continue. Par ailleurs, elle préside Creativ' (ex-Maison de l'emploi et de la formation du bassin dijonnais) et la Mission locale de Dijon. De plus, elle siège au bureau national du Parti Socialiste. Pour Infos Dijon, l'élue réagit aux annonces du gouvernement et revient sur la réforme de l'apprentissage initiée en 2018.

«La crise a frappé notamment les jeunes qui sont impactés par des ruptures de contrat»


Un plan d'apprentissage était-il attendu ou est-ce une surprise ?

«Ce n'est pas une surprise dans le sens où la crise a frappé notamment les jeunes qui sont impactés par des ruptures de contrat. (…) Ce qu'a annoncé Muriel Pénicaud, ce sont des mesures économiques et en aucun cas basées sur de l'accompagnement des CFA, des jeunes ni des familles. (…) Oui, des mesures économiques attendues mais l'apprentissage, ce n'est pas que de l'économie.»

Est-ce pour l'instant une mesure d'urgence pour éviter une baisse des embauches à la rentrée ?

«C'est l'écueil dans lequel on peut tomber, on l'a vu dans d'autres domaines. On est dans une crise, effectivement, et on a le réflexe d'avoir la main sur le portefeuille. Très bien sur le chômage partiel, sur le fonds de solidarité pour les entreprises, c'est un effet amortisseur. Ces mesures-là sur l'apprentissage, ça amortit le choc.»

«On voit bien quand même qu'il y a autre chose qui se joue, notamment chez les jeunes, où il y a un besoin de sens, un besoin de confiance, un besoin d'avenir aussi. Je ne crois pas que ces mesures-là parlent aux jeunes.»

«Ça ne sécurise pas les parcours des jeunes»


Annuler le coût de l'apprentissage peut-il suffire à encourager les chefs d'entreprise à recruter un apprenti ?

«Ça participe. Aujourd'hui, des entreprises doivent faire face à leur propose organisation en interne, au souci du carnet de commande. Elles ont peu d'indicateurs encourageant pour la suite. Effectivement, là, elles sont encouragées à faire des contrats d'apprentissage néanmoins la question, encore une fois, de l'accompagnement de l'entreprise n'intervient pas dans le discours du gouvernement, on est encore sur du hard si je puis dire et on voit bien que l'on a besoin du soft et du care pour reprendre une expression qui a été à la mode pendant la période.»

Ce plan sera-t-il un véritable soutien à l'apprentissage ou un effet d'aubaine pour les entreprises ?


«Ce n'est pas un effet d'aubaine pour les jeunes, les familles et les CFA. (...) Les entreprises ne rechignent pas à aller vers de l'apprentissage, on le voit bien dans l'artisanat, au contraire, ils recherchent. Les entreprises sont responsables, elles ont besoin d'être rassurées. Ça sécurise les entreprises qui souhaitent recruter en apprentissage mais ça ne sécurise pas les parcours des jeunes.»

«La réforme sur l'apprentissage est une erreur»


Quid des conditions associées à ces aides ?

«L'aide est versée sans aucune condition pour les entreprises de moins de 250 salariés. Potentiellement, on peut voir un effet d'hyperflexibilité ou de libéralisation de l'apprentissage. S'il n'y a aucune condition, si ça ne se passe pas bien avec un jeune, l'entreprise peut faire une rupture de contrat et embaucher un autre ensuite et bénéficier à nouveau de l'aide. Il n'y a rien qui garantit ça. Ça manque de conditions. J'espère qu'ils y ont pensé.»

«Je pourrais prendre d'autres exemples de réforme. Les Régions ont revendiqué de vouloir conserver la compétence apprentissage. Justement, dans la période, je pense que cela aurait été très intéressant d'avoir ce rôle de péréquation, de contact de proximité avec les CFA pour répondre encore plus aux besoins, cette proximité aussi avec les familles, avec les jeunes, avec les entreprises sur les territoires. On s'aperçoit que cette réforme sur l'apprentissage est une erreur.»

«C'est la raison pour laquelle la Région, au regard des mesures qui ont été dites, a souhaité vraiment être complémentaire aux aides en lançant un appel à projets tout récemment pour que les CFA disent ce dont ils avaient besoin sur du fonctionnement. Là, on est vraiment sur de la territorialisation et du cousu-main. L'enveloppe est de 6,5 millions d'euros.»

Les CFA sont-ils à même de conserver six mois les jeunes ?

«Pendant six mois, le CFA touche 50% de la rémunération pour garder le jeune et l'accompagner. Si le jeune trouve un contrat au bout de six mois, le CFA touche les 50 autres pourcents. Mais s'il y a rien ? Quel est le statut du jeune ? Est-ce qu'il bascule en demandeur d'emploi, est-ce qu'il bascule Éducation nationale ? Vers quoi il bascule en termes de rémunération ? Aujourd'hui, il n'y a pas de réponse.»

«Cette période de Covid a mis une loupe sur le sens du travail»


On entend souvent les responsables d'entreprises émettre des critiques concernant les jeunes qui candidatent pour un apprentissage, pourquoi ont-ils l'air aussi craintifs ?

«Je ne dirais pas craintifs, je dirais responsables. C'est du temps de former et d'accompagner les jeunes. (…) Ces mesures-là ne tiennent pas compte des ressources humaines, de l'accompagnement, du tutorat, du management...»

S'agit-il d'un fossé de générations, d'un préjugé à l'encontre d'un système éducatif peu tourné vers les entreprises ou d'une inadéquation entre les ambitions des jeunes et les propositions des entreprises ?
 
«Quand on parle de la formation, c'est aussi toute cette question des savoir-être. Les entreprises le disent toujours, pour recruter, elles préfèrent quelqu'un qui a les compétences transversales, sociales, d'adaptation, les codes de l'entreprise quand bien même il faudrait un peu plus de temps pour aller sur les compétences techniques.»

«C'est aussi une histoire de rencontre entre un jeune et son tuteur. Souvent, on parle de l'employabilité des jeunes. Dans la période, qu'est-ce que l'on fait aussi pour traiter de la question de l'employeur habilité. [NDLR : une notion mise en avant par Jean-Marc Borello en 2018 lors d'une mission chargée de repenser les politiques en direction des publics les plus éloignés de l'emploi]»

«C'est comment chacun fait un petit pas vers l'autre. C'est le rôle des politiques publiques. Ce n'est pas toujours faire porter la responsabilité des précaires de leur précarité, aux chômeurs de leur chômage, aux jeunes du fait que ce soit compliqué leur rapport au travail. Cette période de Covid a mis une loupe sur tout ça, c'est à dire le sens du travail, le rapport que l'on peut avoir au travail, les valeurs que l'on veut porter.»

«C'est ce que l'on fait à Créativ' pour les personnes très éloignées de l'emploi. Ce n'est pas parce que ça fait dix ans qu'elles n'ont pas travaillé, qu'elles n'ont plus forcément les codes et surtout plus la confiance, comment est-ce qu'on peut faire pour leur remettre le pied à l'étrier et, en même temps, donner aussi les clés aux entreprises pour leur permettre d'accompagner et d'intégrer dans leur équipe des personnes qui n'ont peut-être pas bosser depuis dix ans ? Parfois, il suffit de pas grand chose, de laisser un peu de temps, le temps de la rencontre et de ne pas être dans quelque chose de brutal.»

Des outils territoriaux intermédiaires entre les milieux économiques et les publics


L'employabilité des jeunes, gros mot ou sésame ?


«L'employabilité toute seule ? Gros mot ! Qui plus est pour des jeunes, c'est lourd à porter. (…) Dans la vie professionnelle, un jeune qui rentre aujourd'hui va potentiellement occuper sept-huit métiers. Il y a pleine de métiers auxquels on ne pense pas encore. C'est une question de paradigme, de permettre à l'entreprise de mettre les lunettes du jeune et aux jeunes de mettre les lunettes du chef d'entreprise.»

«Se pose la question de l'intermédiation. Message au gouvernement qui a quand même supprimé beaucoup d'intermédiaires, je pense aux Maisons de l'emploi qu'il ne soutient plus : cela peut faire partie de ces outils territoriaux qui peuvent faire l'intermédiaire entre les milieux économiques et les publics.»

«Employabilité oui mais pas que. C'est trop lourd. Libérons ces énergies, créons les conditions de la rencontre et je suis persuadée que, en gardant l'intermédiation, en donnant un petit peu de temps à tout le monde, ça peut le faire !»

On parle d'une accélération de la transition numérique, faudra-t-il faire monter en compétences numériques les jeunes avant de prétendre trouver un emploi ?

«Auparavant, il y avait une action très forte de la Région sur du numérique sur le fonctionnement et sur l'investissement aussi. Aujourd'hui, il n'y a pas d'info sur le numérique. Les CFA sont un peu dépourvus.»

Quels secteurs du bassin dijonnais semblent prêts à jouer de jouer le jeu de l'apprentissage ?

«L'artisanat notamment. Ils sont très en attente sur l'apprentissage. Je pense à d'autres secteurs, le BTP notamment. Les entreprises ne rechignent pas, elles font aussi en fonction de la situation. À nous de continuer à promouvoir l'apprentissage, de rassurer et les entreprises et les familles.»

«Il y a une dimension qui est extrêmement importante, c'est ce sujet de l'orientation. Aujourd'hui, c'est une compétence qui est notamment portée par la Région. On lance avec la Région et le rectorat des rendez-vous avec les professeurs principaux de 3ème qui doivent gérer l'orientation sans forcément connaître les besoins économiques de leur territoire. On va faire se rencontrer les secteurs économiques structurants (agriculture, industrie, BTP...) et professeurs principaux de 3ème.»

Comment Creativ' va s'adapter face à la crise économique ?

«Creativ', c'est vraiment une passerelle, un intermédiaire. C'est le cluster emploi-compétences de la métropole dijonnaise. Le rôle de Creativ', c'est d'être le pivot entre les milieux économiques et les publics les plus éloignés de l'emploi.»

«Creativ' va garder ce rôle d'intermédiaire et le renforcer en accompagnant les entreprises. Je prends l'exemple des clauses d'insertion : c'est rassurer les entreprises qui s'engagent sur les marchés publics, (…) c'est continuer à travailler sur les pratiques de ressources humaines des entreprises.»

«L'apprentissage n'a jamais été aussi vertueux que si ça aboutit sur un emploi»


Est-ce que la crise amène à reconsidérer la question de l'emploi ?

«C'est l'occasion aussi de redessiner aussi un nouveau pacte social avec les entreprises (lire notre article), que les pouvoirs publics travaillent main dans la main avec les milieux économiques pour construire les formations – on le fait déjà, on adapte les formations aux besoins des territoires – et pour aller loin : comment on adapte le contrat de travail. Ainsi, on ne fait pas porter la responsabilité à ceux qui n'ont pas de boulot ou aux entreprises qui recruteraient mal, qui discrimineraient.»

«Il va falloir à un moment donné considérer l'idée d'un contrat de travail rebond pour permettre aux personnes d'avoir une période donnée, peut-être douze mois, des périodes en CDD, des périodes de formations, et d'intégrer ça dans un contrat de travail et ne plus considérer uniquement l'activité en tant que telle comme étant un revenu et considérer les périodes de rupture comme un rebond pour pouvoir développer des compétences (lire le communiqué).»

«Il va falloir, à un moment donné, avoir une vision très systémique. L'apprentissage n'a jamais été aussi vertueux que si ça aboutit sur un emploi.»

«La question de l'emploi n'est pas qu'une question de rencontre sinon on ferait des job datings et tout le monde aurait plus ou moins un job. On travaille pour que les formations, pour que les contrats de travail soient adaptés au marché du travail et qu'on puisse avoir une vraie politique emploi inclusive pour toutes et tous.»

Propos recueillis par Jean-Christophe Tardivon


Océane Charret-Godard est élue PS de Dijon Métropole et de la Région, en charge des questions d'emploi et de formation