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02/06/2020 03:27

CORONAVIRUS : «Masque et solution hydroalcoolique, vous ne faites pas mieux en tant que moyen de prévention» selon un médecin hygiéniste du CHU Dijon Bourgogne

Le CHU de Dijon comporte une équipe opérationnelle en hygiène hospitalière qui a été particulièrement mobilisée avant même le début de la crise sanitaire. Les docteurs Serge Aho et Karine Astruc reviennent sur leur engagement pour la prévention des risques infectieux tant des patients que des professionnels de l'établissement.
Comment et surtout pourquoi en vient-on à travailleur sur l'hygiène à l'intérieur des hôpitaux plutôt que d'être au contact direct des patients ? À quel moment le parcours bifurque-t-il dans les études ? Comment la santé publique a évolué vers plus de prévention au bénéfice des personnes hospitalisées ?

Médecins hygiénistes au CHU Dijon Bourgogne, les docteurs Serge Aho et Karine Astruc présentent leurs parcours et leurs visions de la prévention des risques. Le choix des mots comptent car, en français, «l'hygiène renvoie à du domestique mais ça ne renvoie pas à l'image de prévention et maîtrise de l'infection». Car c'est bien de cela dont il s'agit. Non pas que l'hôpital soit propre, même si c'est important, mais que les patients ne ressortent pas avec une pathologie contractée durant leur admission constituant les désormais célèbres maladies nosocomiales (ou infections associées aux soins).

En anglais, la discipline en question s'appelle infection control, et non pas hygiene, ce qui apparaît bien plus pertinent au docteur Serge Aho. Serge Aho et Karine Astruc travaillent à mi-temps pour le CHU Dijon Bourgogne et à mi-temps pour le Centre de prévention pour les infections associées aux soins qui est une structure régionale. Ils interviennent au Centre Georges-François-Leclerc ou encore à l'hôpital d'Auxonne. En tout, l'équipe opérationnelle en hygiène est composé de quatre médecins, un assistant de santé publique ainsi que neuf infirmières et aides-soignantes.

Un professeur de médecine digne d'un roman de San Antonio


Après avoir obtenu son bac au lycée militaire à Autun en 1977, Serge Aho a entamé des études à la faculté de médecine à Dijon tout en étant inscrit en math sup bio au lycée Carnot. À cette époque, le Bourguignon n'avait pas une idée précise de son orientation. Il songeait à être ingénieur, peut-être agronome, ou médecin.

Une fois la première année passée, son inclination l'incitait à devenir généraliste. «J'ai rencontré celui qui a été mon père spirituel, le professeur André Gisselmann qui a parlé d'épidémiologie à un cours de santé publique» se souvient-il. «Humainement, il détonnait : J'aime les gens qui sortent du lot. M. Gisselmann était un professeur atypique qui parlait comme quand on lit un roman de San Antonio, qui allait voir ses internes travailler à la maison, ça ne se fait plus. Je trouvais que cela renouait avec le compagnonnage».

Après un internat de médecine générale, Serge Aho renonce finalement à la médecine clinique et finalement se décide pour la santé publique. Le nouveau docteur est arrivé au CHU de Dijon dont il fut le premier titulaire du poste de praticien hospitalier en hygiène hospitalière en 1993. La nomination correspond alors à un changement de mentalités : «c'était important que la France s'occupe des préventions des infections car on était à la traîne par rapport aux autres pays. Dans les pays nordiques, il y avait des épidémiologistes dans tous les domaines».

La santé publique, une approche transversale de la médecine


Avec quelques années de décalage, le parcours de Karine Astruc est assez semblable si ce n'est que la jeune femme a fait ses études de médecine à Marseille sans souhait d'orientation précis au sein de ce vaste champ. Au moment de l'internat, par élimination, Karine Astruc opte pour la santé publique qui apparaît un domaine transversal pouvant correspondre à son tempérament.

Un des principaux enjeux de la médecine est le contact avec les patients mais la future praticienne hospitalière s'est dit qu'elle aurait «d'autres types de contacts dans le milieu médical et en dehors» sur la voie de la santé publique. À partir de 1998, la suite du chemin se fait au CHU de Dijon au sein du service d'hygiène hospitalière développé par le docteur Serge Aho.

«Notre premier but, la lutte contre les infections nosocomiales et la prévention du risque infectieux tourné vers les patients, mais aussi envers les professionnels et toutes les personnes qui interviennent dans l'établissement, a pris de l'essor dans les années 1990» se souvient le docteur Karine Astruc. Il était donc difficile, auparavant, d'avoir la vocation pour une discipline peu valorisée : «je ne savais pas que c'était une discipline à part entière».

Les médecins hygiénistes, ressources de gestion des risques infectieux


Parmi les composantes de la prévention du risque infectieux, on trouve la surveillance pour relever le taux d'infections associées aux soins, l'établissement de protocoles de soins ou encore l'information et la formation. Cela concerne pas que les grands centres hospitaliers, la prévention du risque infectieux est de plus en plus déclinée en médecine de ville et dans les établissements médico-sociaux. Récemment, la surveillance de la résistance aux antibiotiques a été intégrée à la discipline.

Si, dans les années 1990, «il était parfois difficile d'entrer dans un service pour pouvoir travailler avec nos collègues» se souvient le docteur Karine Astruc car les médecins hygiénistes pouvaient être perçus comme «des empêcheurs de tourner en rond», ensuite, dans les années 2000 est survenu «un changement culturel du point de vue de la gestion des risques et de la qualité des soins». L'approche par la contrainte a évolué vers une approche par la ressource du fait du travail accumulé pendant plusieurs années par les médecins hygiénistes.

Précaution versus prévention


Alors que, politiquement, la France a été volontariste en intégrant en 2005 le principe de précaution à la Constitution de la Vème République, les deux médecins hygiénistes tiennent à bien distinguer les notions de prévention et de précaution d'autant plus que le principe de précaution a plusieurs fois été brandi lors des débats concernant la gestion de l'épidémie de Covid-19.

«La prévention, c'est avoir des outils validés scientifiquement pour les appliquer à beaucoup de personnes. Il faut avoir de la hardiesse pour avoir des idées, de la rigueur pour innover et essayer de prendre de l'avance pour le bien des patients» indique le docteur Serge Aho.

«Pendant la gestion de cette crise, cela a été notre cheval de bataille de, bien sûr, avoir les mesures de prévention qui nous mettent en sécurité (patients, professionnels, visiteurs) mais, justement, de ne pas obéir à un principe de précaution qui nous fait faire parfois des choses qui sont inadaptées voire dangereuses» insiste le docteur Karine Astruc.

La praticienne développe son point de vue : «j'aime bien cette notion de gestion des risques où l'on a des risques que l'on sait de différents niveaux avec des mesures de préventions qui vont être plus ou moins efficaces et notre métier, c'est adapter à la situation précise les mesures de prévention qui sont nécessaires». «Si on ne faisait que du principe de précaution, quelque soit la maladie, on irait voir les patients en scaphandre» ajoute le docteur Serge Astruc qui «se refuse à cela».

«Adapter au plus près du risque et de la situation notre attitude»


Quand l'épidémie de Covid-19 a véritablement démarré en France, courant février 2020, les médecins hygiénistes du CHU Dijon Bourgogne étaient préparés à faire face. Cette préparation étant le résultat des procédures rodées durant les années précédentes et d'exercices effectués régulièrement. Par exemple, une simulation d'une épidémie de maladie à virus Ebola avait eu lieu en 2015. «On savait ce que cela pouvait être mais je ne pensais pas que cela prendre cette ampleur-là» confie néanmoins le docteur Serge Aho à propos de la maladie Covid-19.

Les cas positifs sont arrivés progressivement au CHU Dijon Bourgogne tandis que le CHRU de Besançon a d'emblée reçu des patients par dizaines. La préparation du CHU a commencé mi-février en instaurant une cellule de crise. Les protocoles pour les soignants ont été ajustés : se protéger, s'habiller, prendre en charge un patient suspect, prendre en charge un patient positif avéré... Installation de sas, mises en dépression de certains locaux... les médecins hygiénistes ont participé à la prise de décision de l'installation de ces mesures au sein de la cellule de crise.

Pour cela, les praticiens de la prévention du risque infectieux se sont d'abord appuyés sur les protocoles liés aux «virus émergents» où la précaution face à l'inconnu devient la règle. Ensuite, ils ont suivi les recommandations nationales de la Société Française d'Hygiène Hospitalière. Le docteur Karine Astruc a mené un travail de lecture critique et de synthèse des recommandations qui n'étaient parfois pas concordantes pour «adapter au plus près du risque et de la situation notre attitude». La rapidité de la circulation des informations scientifiques facilite ces adaptations avec efficacité.

«Donner du sens aux mesures de préventions»


L'information a été diffusée à l'ensemble du personnel : soignants, administratifs, techniciens... Cela avant même l'apparition des premiers cas avec des informations générales. «On s'est attaché, tout au long de cette gestion de crise, à donner du sens aux mesures de préventions et aux protocoles mis en place dans l'établissement» souligne le docteur Karine Astruc. Au tout début de la crise, avant le confinement, la praticienne a pu s'adresser à 2.000 personnels avant de se rendre dans chaque service.

Les médecins hygiénistes signalent que leur approche a pu être parasitée par les informations diffusées par certains médias «pas toujours justes ou pas toujours pertinentes». Les informations pour l'ensemble de la population ne valant pas pour la situation spécifique des soignants. Ainsi, les recommandations sanitaires globales qui n'étaient pas focalisées sur l'emploi du masque chirurgical ont pu apparaître aux yeux de certains soignants comme une dévalorisation d'un outil de protection pourtant incontournable en milieu hospitalier.

Des vidéos pour diffuser les bonnes pratiques


On le voit, les praticiens hospitaliers en prévention des risques infectieux ont été des acteurs fondamentaux dans la gestion de crise. Même si l'épidémie de SARS-CoV-2 tend à se résorber, le virus circule toujours et les établissements de santé doivent continuer d'adapter leurs mesures sanitaires. Pour capitaliser sur les ressources constituées pendant la crise, le CHU Dijon Bourgogne a produit des vidéos destinés aux professionnels et aux patients afin de diffuser les bonnes pratiques.

Ces vidéos reviennent sur la circulation du virus car «si on comprend bien les modes de contamination du virus, on va appliquer correctement les mesures de prévention» indique le docteur Karine Astruc. Manipulation du masque de protection, pertinence du port de gants et hygiène des mains sont passées en revue.

«Le masque, c'est efficace, ça marche dans les deux sens, c'est très intéressant. Masque et solution hydroalcoolique, vous ne faites pas mieux en tant que moyen de prévention et, en plus, il y a plein d'autres infections qui disparaissent» insiste le docteur Serge Aho en se référant aux études concernant les habitudes déjà prises du port du masque par les populations des pays d'Asie.

Jean-Christophe Tardivon