Recherche
Pour nous joindre
redaction.infosdijon@gmail.com
SMS au 07.86.17.77.12
> Bourgogne - Franche-Comté > Bourgogne - Franche-Comté
13/04/2021 03:28

CULTE : Conjuguer le confinement et le mois de ramadan

Comment concilier les pratiques spirituelles, familiales et sociales alors que s'appliquent le couvre-feu et les mesures de freinage de l'épidémie de coronavirus ? Le président du Conseil régional du culte musulman de Bourgogne-Franche-Comté apporte des réponses parfois étonnantes.
Dans le culte musulman, le jeûne du mois de ramadan constitue un des cinq piliers de l'islam. Le calendrier hégirien étant basé sur les phases de la lune, chaque année ramadan avance d'une douzaine de jours par rapport au calendrier grégorien. À son terme, l'Aïd el-Fitr fête la rupture du jeûne.

Alors que la période commence ce mardi 13 avril et durera jusqu'au 12 mai 2021, le président du Conseil régional du culte musulman en Bourgogne-Franche-Comté (CRCM), Mohamed Khomri, apporte son éclairage sur le déroulé du mois et de la fête finale au regard des circonstances sanitaires.

Représentant des musulmans auprès de la préfecture


Le Conseil français du culte musulman (CFCM) est une association placée sous l'égide du ministère de l'Intérieur. À partir d'un réflexion initiée par Pierre Joxe, durant la présidence de François Mitterrand en 1990, le CFCM a été créé en 2003 alors que Nicolas Sarkozy était ministre de l'Intérieur, durant la présidence de Jacques Chirac.

Le CRCM est la déclinaison régionale du CFCM. Depuis janvier 2020, Mohamed Khomri est l'interlocuteur des autorités préfectorales. Il préside également l'Union des mosquées de la région Bourgogne-Franche-Comté. Imam-prêcheur dans une salle de prière à Talant, il est aumônier-hospitalier au sein du CHU Dijon Bourgogne depuis février 2021.

De plus, à Quetigny, en périphérie de Dijon, Mohamed Khomri a contribué à la fondation de la mosquée Assalam («la paix»). Les travaux ont débuté en 2002 pour une mise en place en 2006. En temps normal, le lieu de culte est fréquenté par environ 600 fidèles.

Ses activités cultuelles et associatives s'ajoutent à son occupation professionnelle : assistant de recherche dans le secteur pharmaceutique. Originaire de Casablanca (Maroc), Mohamed Khomri est venu faire ses études à l'université de Bourgogne. Il habite Quetigny depuis 1981 : «la terre de Bourgogne m'a capté». Mohamed Khomri est marié et père de famille.

«Je suis l'interlocuteur légitime de la préfecture. Pour tout ce qui a trait au culte, ils font appel à moi. Cela peut aller de la représentation d'une manière générale jusqu'à des points pratiques tels que participer à l'organisation des événements comme l'aïd du sacrifice», explique le président du CRCM.

Cela passe par des présences aux manifestations républicaines, aux temps protocolaires où des représentants des différents cultes sont invités ou encore lors de réunions préfectorales venant suite à des événements dramatiques.

Un confinement dur à vivre en 2020


En 2020, le mois de ramadan a débuté en plein milieu du confinement du printemps. Le mois a duré du 23 avril au 23 mai. «C'était très dur pour les musulmans», se souvient Mohamed Khomri.

«Le rôle joué par les responsables des mosquées et les imams, c'était d'orienter les fidèles pour qu'ils puissent transformer cette situation qui était pesante en un moment bénéfique où les familles organisent chez elles des moments spirituels, de partage. C'était à travers des exhortations que les imams essayaient d'apaiser les esprits», explique-t-il.

«Les responsables des mosquées ont toujours été respectueux des directives du gouvernement. On ne peut pas transgresser les décrets. L'année dernière, c'était simple, c'était zéro culte et restez chez vous», ajoute-t-il.

«Dans tous les cas, le musulman doit suivre les consignes sanitaires»


Les lieux de culte étant rouverts, la nouvelle jauge est matérialisée au sol des deux salles de prière. Deux places vides entre chaque place et une rangée vide sur deux. Qui plus est, les places sont alternées en quinconce. La fréquentation est ainsi réduite de 85%. Le port du masque de protection est obligatoire. L'hygiène des mains est pratiquée à l'entrée et à la sortie. Les accolades ou poignées de mains sont proscrites.

«Ces consignes sont complètement adéquates avec ce que préconise l'islam. (…) C'est une situation qui est connue pour nous musulmans, qui est tracée dans l'histoire. Il y a eu des préconisations de la part du prophète», souligne Mohamed Khomri qui évoque une situation épidémique historique.

La peste d'Amwas, ou peste d'Emmaüs, est une épidémie de peste bubonique qui a touché la Syrie en 638-639 en tuant au moins 25.000 soldats de l'armée musulmane. Les théologiens ont alors fondé des réponses pratiques proches d'un confinement puisque l'interdiction était faite d'entrer dans les secteurs en question ou de les fuir.

«Dans tous les cas, le musulman, aujourd'hui, doit suivre les consignes sanitaires. La préservation de la vie humaine vient au-dessus de tout. C'est un principe dans l'islam. Quand il s'agit de préservation de la vie humaine, même les obligations dans l'islam, on peut passer outre. Ça nous pose aucun problème, les gens ont intégré ça. Arrivé dans un lieu sacré, je n'ai jamais vu quelqu'un entrer sans masque, ou le masque en-dessous du nez», indique Mohamed Khomri.

«J'encourage les gens à faire des veillées spirituelles dans leur petite famille»


L'application du couvre-feu, de 19 heures le soir à 6 heures le matin, fait que trois prières sont annulées dans les mosquées. «On dit aux gens : 'faites la prière chez vous'. On est pénalisé de trois prières sur cinq : la prière du matin parce qu'elle est à six heures moins quatre minutes, les deux du soir, à 20 heures 30 et à 21 heures 41», ainsi que le précise l'afficheur de la mosquée pour ce lundi 12 avril 2021.

Il reste la prière de la mi-journée – quand l'ombre d'un objet égale sa taille –  à 13 heures 45 et celle du moment qui va vers le coucher du soleil – quand l'ombre d'un objet fait le double de sa taille – à 17 heures 26. La prière collective du vendredi qui se situe en milieu de journée peut être respectée.

«En tant que représentant du culte musulman, je n'ai pas sollicité Monsieur le préfet pour nous accorder une dérogation à l'occasion du ramadan pour faire quelques prières nocturnes, même si on les fait d'une manière courte, parce que j'estime que ça fait prendre des risques alors que les prières nocturnes sont surérogatoires, qui ne sont pas obligatoires, et que j'encourage les gens à faire des veillées spirituelles dans leur petite famille. On l'a répété : pas de regroupement le soir», avertit Mohamed Khomri.

«Ce sont des moments qui sont vraiment très forts où l'émotion est sacrée mais la situation fait qu'on ne peut pas les vivre comme si on était dans une période normale donc c'est en petite famille. Moi, ma femme, mes enfants. Les gens qui sont normalement confinés ensemble en temps habituel», précise-t-il.

«Ce qui est dommageable aussi, c'est quand on pense aux jeunes enfants qui vont commencer cette année le jeûne pour la première fois, ils n'auront pas cette joie de papi-mamie qui vont être fiers parce qu'ils ont fait la première journée ou partager avec eux ces moments. Ils vont en être privés de ces moments mais ce n'est pas que les petits musulmans par rapport à ça, c'est tous les enfants par rapport à leurs papis-mamies», envisage-t-il.

Dès le début de l'épidémie, des imams ont expérimenté les outils de visioconférences pour réaliser les exhortations à distance. «Quand on est responsable, on vient soulager un petit peu même si on ne va pas remplacer le présentiel. Une dose de spiritualité introduite ainsi dans les foyers – on l'a fait l'année dernière, on va le faire cette année – ça fait toujours du bien et les gens sont demandeurs», constate le représentant.

«On va essayer de se rapprocher avec les cœurs et pas avec les corps»


«La fin du ramadan, c'est la fête, c'est une grande joie pour le musulman. On va faire avec, c'est  dire qu'on va essayer de se rapprocher avec les cœurs et pas avec les corps. C'est compliqué : on a l'habitude de se prendre dans les bras et de se serrer fort, de se pardonner. Je pense qu'il y aura moins de problèmes parce que les gens sont habitués à cette distanciation depuis un an», anticipe Mohamed Khomri.

En temps normal, «ce jour-là, on se lève le matin, on prend une douche, on met les plus beaux habits, on se parfume et on sort en famille, (…) on se dirige vers la mosquée, on fait la prière, on écoute le prêche, on partage des gâteaux, des boissons. Au niveau de la mosquée, il y a un stand où les enfants peuvent avoir des friandises. Et après, on va visiter la famille, les voisins».

Cette année, «on va être privé de ce moment de visite des proches. L'organisation de la prière est autorisée donc on va la faire avec les précautions sanitaires». Le CFCM préconise également de multiplier, si besoin est, les temps de prière collective comme c'est déjà le cas à la mosquée du quartier des Grésilles, plus fréquentée que la mosquée Assalam.

«Les personnes vulnérables ont compris et ne viennent pas prendre de risque, sachant que, dans ces conditions-là, ils ne commettent pas d'interdits dans la religion. Même si l'obligation est d'aller à la mosquée, s'il y a un empêchement comme celui-là, ils ne sont pas pécheurs en quelque sorte. Nous, on s'adapte à chaque fois selon les situations», souligne-t-il.

Mohamed Khomri «souhaite un bon ramadan à tous les musulmans et les musulmanes. Que la spiritualité les accompagne et que la miséricorde de Dieu les couvre et qu'Allah protège tous nos concitoyens et qu'il préserve notre pays et qu'il lève cette épreuve. Que la bénédiction et la paix de Dieu soit sur toute l'humanité».

«La générosité vient de la société»


Si les conditions sanitaires limitent drastiquement la fréquentation des mosquées, les actions solidaires en lien avec le mois de ramadan ne ralentissent pas. Déjà durant le confinement du printemps 2020, les opérations de solidarité ont perduré

«Il y avait cette générosité des donateurs, pas forcément que musulmans, qui étaient sensibles à ce genre d'opérations. À partir d'ici, on nourrissait tous les jours 365 personnes. En bas, c'était carrément un supermarché», se souvient Mohamed Khomri.

«La générosité vient de la société. Les Français vont vraiment généreux. C'est notre point fort. Heureusement qu'il y a cette générosité, sinon il y a beaucoup de gens qui restent sur le carreau», constate Mohamed Khomri.

«Ce sont des actions que l'on fait tous les mois de ramadan», rappelle le représentant. Ainsi, la mosquée Assalam notamment se trouvait prête à intervenir quand a débuté le confinement du printemps 2020.

Une centaine de personnes participaient à la préparation et à la distribution de colis de produits première nécessité allant de l'alimentation à l'hygiène des enfants. Les associations Aider agir et Richesse de deux mains ont également participé.

Les bénéficiaires étaient des familles signalées par des connaissances, des étudiants éloignés de leurs familles signalés par le CROUS, des personnes âgées isolées, des demandeurs d'asile dans des squats, des SDF dans la rue...

«Le menu change chaque jour»


Pour ramadan 2021, les équipes de la mosquée Assalam ont identifié 270 bénéficiaires des actions de solidarité. De nouveau une centaine de personnes sont prêtes à intervenir.

Une véritable logistique a été mise en place pour acheter des produits chez des grossistes ou stocker des dons. Mohamed Khomri souligne ainsi le partenariat avec 911 Pizza ou encore encore la boucherie Cinar. Produit phare du mois de ramadan, les dattes figurent en bonne place dans les colis alimentaires.

Des équipes  préparent, cuisinent et conditionnent les plats dans des contenants individuels. «Le menu change chaque jour» signale Mohamed Khomri puisque certaines résidences de Dijon et sa périphérie sont livrées quotidiennement. Une cagnotte a été mise en place sur Hello Asso pour recueillir des dons.

Propos recueillis par Jean-Christophe Tardivon



















Infos-dijon.com - Mentions légales