
«Il n’existe pas de limite à la violence dont sont capables certains narcotrafiquants», a averti le procureur général Philippe Astruc, lors de l’audience solennelle de rentrée de la cour d’appel de Dijon, ce lundi 19 janvier.
À l’occasion de l’audience solennelle de rentrée de la cour d’appel de Dijon, ce lundi 19 janvier 2026, le procureur général Philippe Astruc a livré un discours dense, grave et sans détour. Face à la montée des violences, au narcotrafic et à l’érosion du lien social, il a appelé à une vigilance collective et à une réponse pénale ferme, tout en rappelant que la justice ne peut agir seule.
Deux priorités pénales clairement assumées
D’emblée, le procureur général a rappelé le rôle souvent méconnu que la loi lui confie : « animer et coordonner l’action des procureurs de la République », adapter les instructions générales du garde des Sceaux et en évaluer l’application sur l’ensemble du ressort.
Dans ce cadre, deux priorités guident l’action du ministère public : « la lutte contre les organisations criminelles et le narcotrafic » d’une part, et « la lutte contre les violences et l’aide aux personnes » d’autre part.
Les chiffres présentés à l’audience illustrent cette orientation. Sur les 968 personnes actuellement incarcérées dans les trois départements du ressort, 352 le sont pour des infractions liées au trafic de stupéfiants, soit plus de 36 %. À cela s’ajoutent 230 personnes détenues pour des violences intrafamiliales. « Si vous vous demandez qui va en prison aujourd’hui, 60 % y vont pour des infractions liées au trafic de stupéfiants ou pour des violences intrafamiliales », a souligné le procureur général Philippe Astruc.
Dans le milieu ouvert, près d’une personne sur deux est suivie pour ces mêmes infractions. Pour le procureur général, ces données « donnent une idée à la fois de l’intensité de l’action des enquêteurs, des juridictions et de l’administration pénitentiaire, mais également de l’ampleur des phénomènes sociaux dont il est question ».
Derrière les chiffres, les victimes
Refusant de réduire la violence aux statistiques, Philippe Astruc a tenu à rappeler la réalité humaine qui se cache derrière les dossiers judiciaires. « Je ne peux parler des violences faites aux femmes sans évoquer la mémoire des victimes d’homicides conjugaux que nous avons eu à déplorer l’an passé », a-t-il déclaré.
Il a notamment rendu hommage à Anzela, 55 ans, tuée le 12 mai 2025 à Chauffailles : « Il est essentiel, pour éviter la froideur des chiffres, de se souvenir des visages et des vies brisées. »
Dans cette logique, le renforcement de l’attention portée aux victimes figure parmi les priorités. Un conseil de juridiction consacré à ce sujet sera organisé fin janvier. « Au-delà des grands discours et des pétitions d’intention, je crois surtout aux politiques publiques qui se donnent des objectifs précis et vérifiables », a insisté le procureur général.
Narcotrafic : une violence « sans limite »
Sur le terrain de la criminalité organisée, le constat est sans appel. « Il n’existe pas de limite à la violence dont sont capables certains narcotrafiquants », a averti Philippe Astruc, évoquant des faits récents en Europe et des scènes de barbarie observées dans certaines procédures judiciaires.
Il a mis en garde contre « la capacité de corruption, l’intimidation des élus, des magistrats, des agents publics », estimant que ces dérives nourrissent « une gangsterisation de la société qui nous guette ».
Pour y faire face, le procureur général plaide pour une réponse pénale ferme : « Le prix pénal doit être lourd. J’y insiste. » Il a salué les évolutions récentes, notamment la création d’un parquet national spécialisé et d’établissements pénitentiaires de haute sécurité destinés à empêcher les trafiquants de poursuivre leurs activités depuis leur cellule, « dans une sorte de télétravail criminel ».
Frapper au portefeuille
Autre levier jugé essentiel : la saisie et la confiscation des avoirs criminels. « Nous savons que c’est une réponse efficace et crainte des délinquants », a rappelé le procureur général. En 2025, 683 procédures de saisies ont été engagées sur le ressort, en nette hausse.
Une récente vente aux enchères de biens saisis à Dijon, qui a rapporté près d’un million d’euros, en est une illustration concrète. « Il faut continuer dans ce sens avec détermination », a-t-il martelé, fixant pour 2026 l’objectif d’augmenter encore significativement les montants confisqués.
Drogue, société et responsabilité individuelle
Au-delà de la réponse judiciaire, le procureur général a ouvert une réflexion plus large : « Pourquoi une telle demande de produits psychoactifs dans notre société ? Pourquoi une telle banalisation ? » Pour lui, « la réponse à ce cancer social ne sera pas uniquement policière et judiciaire ».
Il s’est adressé directement aux consommateurs dits récréatifs : « J’invite ces consommateurs à ouvrir les yeux, à ouvrir leur cerveau et à accéder à une conscience de ce vers quoi cette consommation nous conduit collectivement. »
Le droit face à la justice d’opinion
Philippe Astruc est également revenu sur la réintroduction de la notion de consentement dans la définition des infractions sexuelles, qu’il a qualifiée de « progrès de civilisation ». Il a toutefois mis en garde contre les dérives de la vindicte publique : « La justice ne délivre pas d’attestation d’innocence. Elle dit si quelqu’un doit être jugé ou non, condamné ou non. »
Redoutant l’émergence d’une « surjustice d’opinion », il a rappelé que « la tentation de remplacer le droit par la force et la vindicte est toujours dangereuse ».
« Il n’y a aucune fatalité à l’inefficacité de l’État »
En conclusion, le procureur général a salué les renforts humains et budgétaires accordés à la justice ces dernières années, tout en appelant à poursuivre l’effort. « Il n’y a aucune fatalité à l’inefficacité de l’État », a-t-il affirmé, avant de rappeler que « le droit et la justice sont aussi une force, et que les ténèbres ne sont jamais une fatalité ».
Manon Bollery



