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10/07/2020 03:21

RÉGION : La rocambolesque histoire des masques chirurgicaux made in Bourgogne-Franche-Comté

D'une machine abandonnée en Turquie, le conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté a fait un outil pour constituer un stock stratégique de masques chirurgicaux pouvant équiper les soignants en cas de nouvelle crise sanitaire. Un défi pour les services régionaux qui ont étudié le dossier en plein pendant le confinement.

Le 25 juin dernier, lors de l'assemblée plénière du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, Marie-Guite Dufay annonçait que la collectivité s'équipait d'un outil de production de masques chirurgicaux afin d'être indépendante concernant ces équipements de protection (lire notre article).

Alors que le confinement a relancé le débat sur les relocalisations et sur la souveraineté sanitaire de la France, la décision de la collectivité va dans ce sens. Pourtant, la Région Bourgogne-Franche-Comté est une des rares, si ce n'est la seule, à investir dans un outil en propre. C'est le fruit d'une opportunité, d'un travail des services juridiques de la Région et d'une histoire rocambolesque.

Une machine de masques abandonnée en Turquie

Selon nos informations, tout démarre en avril quand un importateur sollicité par la collectivité pour faire venir des masques chirurgicaux depuis la Chine fait une étonnante proposition, de ces propositions trop belles pour être crues. À l'époque, la Région s'était fait souffler une commande de masques sur l'aéroport même où l'avion effectuait sa livraison (lire notre article). Pour éviter cette dépendance, toutes les pistes pouvaient donc être intéressantes à suivre même si la prudence régnait autant la confusion.

La société OMV Systems est basée à Thyez (Haute-Savoie), dans la vallée de l'Arve, et commercialise des automatismes dont du matériel médico-chirurgical et dentaire. Parallèlement, depuis quelques années déjà, elle avait développé une activité d'importation de masques chirurgicaux du fait des contacts en Chine d'un de ses directeurs. Par exemple, en avril 2020, OMV vend pour plus de 4 millions d'euros de masques chirurgicaux à la Région Grand Est.

L'idée d'un stock stratégique de masques chirurgicaux


La Région Bourgogne-Franche-Comté s'est retrouvée en contact avec cette société pour faire de même. Là, OMV évoque une machine abandonnée neuve en Turquie, du fait du désistement de son commanditaire, et propose à la Région de l'acquérir. Les services enquêtent, vérifient le sérieux de la proposition et étudient la faisabilité tant pratique que financière. Marie-Guite Dufay, présidente de l'exécutif régional, voit là la possibilité de constituer de façon autonome un stock stratégique pouvant approvisionner le système de santé et le système médico-social.

Les services découvrent que la machine existe bien, qu'elle est effectivement neuve mais qu'il n'est pas possible de la convoyer par avion. Le transport routier amenant à traverser toute l'Europe centrale. Cependant, la machine était prévue pour fonctionner avec de multiples opérateurs alors que la Région ne veut pas se muer en organisme faisant travailler des ouvriers dans une usine de masques.

Les ingénieurs savoyards d'OMV réfléchissent alors à automatiser cette ligne de production pour d'un côté mettre la matière première et de l'autre récupérer des masques emballés dans un carton prêt au transport. Ils se prennent au jeu, relèvent le défi et font part des améliorations au conseil régional. La présidente donne alors son feu vert.

Un modèle économique pour rentabiliser l'acquisition


Parallèlement, les services de la Région envisagent, dans des locaux de l'agglomération dijonnaise, un entrepôt pouvant accueillir la ligne de production. Cette fois, la collectivité propose à OMV d'acquérir effectivement la machine, de l'installer dans ses locaux dijonnais mais de déléguer à OMV les opérations de production.

En étant ainsi propriétaire de la machine et en contractualisant avec OMV, la collectivité assure son indépendance sans pour autant devenir un fabricant de masques à proprement parler. OMV deviendrait locataire des locaux et de la machine en question. Deux opérateurs de l'entreprise savoyarde suffisant à faire fonctionner l'outil. OMV adhère alors au modèle économique, intéressée par la possibilité de produire des masques et de les vendre.

Pour la Région Bourgogne-Franche-Comté, il s'agit de conserver une part de la production afin de pouvoir faire don de masques aux établissements qui en auraient besoin en cas de nouvelles crise sanitaire. Dans le modèle définit, le coût de revient d'un masque pour la collectivité serait équivalent au coût de la matière première nécessaire, le metlblown, soit moins de dix centimes par masque. Mieux, la collectivité touchera un pourcentage de ce qui sera vendu par OMV.

Du côté des services de la Région, on espère rentabiliser l'investissement en 18 mois. En mars 2020, au plus fort de la crise, la collectivité avait débloqué des crédits à hauteur de trois millions d'euros pour importer des masques (lire le communiqué). La machine avec sa livraison a coûté 300.000 euros et les travaux d'installation dans les locaux régionaux 100.000 euros. La mise en route de la ligne de production de masques chirurgicaux made in Bourgogne-Franche-Comté et agréé AFNOR est prévue pour début septembre 2020.

L'enjeu de la relocalisation d'une filière complète


Après avoir relocalisé la production de masques, OVM Systems envisage de contribuer à développer une filière française de production de meltblown, cet intissé que l'on trouve au cœur des masques chirurgicaux mais aussi dans des couches pour bébés. Conçu à partir de polypropylène, la fabrication de meltblown relève d'un processus industriel à forte intensité capitalistique que peu d'usines françaises mettent aujourd'hui en œuvre.

La Direction Générale des Entreprises du ministère de l’Économie a donc lancé au printemps dernier un appel à manifestation d'intérêt afin de travailler au développement d'une filière française de meltblown et ainsi éviter d'être tributaire des tensions sur le marché mondial de cet intissé. Les projets retenus pourront bénéficier d'un accompagnement allant jusqu'à 30% des coûts d'investissement  liés aux équipements de production.

Jean-Christophe Tardivon


Marie-Guite Dufay, présidente du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, portant un masque chirurgical lors de l'assemblée plénière du 24 avril 2020 (photographie JC Tardivon)