
La mèche de ce sujet explosif a été allumée par un écologiste, ce jeudi 30 avril, en session à Dijon, alors que l'assemblée traitait de la réduction de crédits alloués à la formation des demandeurs d'emploi. «J'appelle la gauche à travailler sur le sujet de l'immigration», a exhorté Jérôme Durain en réponse au Rassemblement national.

L’État met un coup au PRIC et ce sont les travailleurs immigrés qui trinquent. Ce jeudi 30 avril 2026, réunis en session à Dijon, les élus régionaux ont notamment abordé le sujet de la formation professionnelle continue des demandeurs d'emploi qui fait l'objet d'une réduction de dotation de 25 millions d'euros en 2026.
«Nous aurons besoin d'une main-d’œuvre venue d'ailleurs», a lancé tout à trac Claude Mercier depuis les rangs de la majorité. La mèche allumée, cela a fait exploser Julien Odoul, les autres opposants constatant les dégâts avant que Jérôme Durain, président du conseil régional de Région Bourgogne-Franche-Comté, ne reprenne la main et de la hauteur.
«Ces réductions de crédits ont des conséquences humaines»
Après avoir précédemment dénoncé l'«incohérence dans les politiques de l'emploi» (
lire notre article), Jérôme Durain (PS) ouvre le premier débat de ce second jour de session en renouvelant ses protestations devant «les réductions de crédits» attribués par l’État et ses opérateurs.
«Ces réductions de crédits ont des conséquences humaines – il y a des demandeurs d'emploi dans cette région qui ne pourront pas participer à des formations qui auraient pu leur ouvrir un nouvel avenir professionnel, (…) il y a des entreprises qui ont besoin de ces salariés-là – et des conséquences économiques sur des opérateurs de formation», développe le président de la Région, «c'est la même chose d'ailleurs pour les conséquences en cascade sur les travaux que nous ne pourront pas financer, en termes d'investissement, dans les CFA».
25 millions d'euros de moins pour le PRIC en 2026
L'enveloppe du Pacte régional d'investissement dans les compétences (PRIC) pour 2026 diminue de 25 millions d'euros de plus que prévu pour s'établir à 101,3 millions d'euros, dont 31,6 millions d'euros financés par l’État. Cela conduit à la suppression de 1.700 places de formation.
Pour les formations restantes, 80 % des entrées seront réservés à un public cible : les infra bac, les jeunes chercheurs d’emploi de moins de 26 ans diplômés jusqu’à bac + 2 non obtenu et sans condition de diplôme, les allocataires du RSA, les seniors de plus de 55 ans et les travailleurs handicapés.
Isabelle Liron défend «une bonne gestion des fonds publics»
«Le désengagement de l’État est plus rapide que prévu et impacte forcément plus rapidement des personnes bénéficiaires des actions de la Région en matière de formation», indique Isabelle Liron (PCF), vice-présidente chargée notamment de la formation professionnelle des demandeurs d’emploi, en présentant la convention financière du PRIC pour 2026, passée entre l’État, la Région, France Travail, le réseau des Missions locales et le Cap emploi.
Au moment de faire le bilan 2025, la rapporteure défend toutefois «une bonne gestion des fonds publics et une utilisation quasiment à 100% des fonds alloués». «Nous avons des listes d'attente en ce qui concerne le dispositif amont de la qualification et les formations linguistiques. Le travail régional est fait. Cela correspond à nos objectifs de s'adresser aux personnes qui en ont le plus besoin.»
Muriel Ternant : «La formation d'un bon soudeur de précision prend plusieurs années»
«L’État fait payer à la formation professionnelle continue la libéralisation financière de l'apprentissage», proteste Muriel Tenant (PCF), présidente du groupes des élus communistes et républicains, qui déplore le choix de «faire [de la formation professionnelle continue] un outil au service exclusif de l’employabilité immédiate». «C'est une très grave faute politique de la part du gouvernement.»
L'élue communiste considère que «des investissements dans l'industrie» nécessitent «des actions de formation très importantes pour pourvoir les emplois» dans un contexte de «perte des savoir-faire industriels». «La formation d'un bon soudeur de précision sur nos grands équipements régionaux prend plusieurs années», donne-t-elle comme exemple.
Celle qui soutient l'exécutif régional appelle à «engager maintenant des plans de formations initiale et continue très ambitieux» pour éviter «des rendez-vous manqués» et et incite «la Région à s'engager beaucoup plus fortement».
Claude Mercier : «Nous aurons besoin d'une main-d’œuvre venue d'ailleurs»
«C'est un choc sans précédent», réagit Claude Mercier (LE), au nom du groupe Écologistes et solidaires, qui critique «des choix politiques erratiques de l’État» et appelle à «renouveler la perspective avec l’État» d'ici 2028.
L'élu écologiste défend le dispositif amont de la qualification et les formations linguistiques destinées aux demandeurs d'emploi non-francophones : «nous aurons besoin d'une main-d’œuvre venue d'ailleurs et nous leur souhaitons la bienvenue, nous aurons bientôt besoin tout simplement d'eux».
Ce faisant, le soutien de la majorité inclut le sujet de l'immigration de travail dans le débat de la formation professionnelle continue avant que les élus du Rassemblement national n'en aient éventuellement parlé. Le sujet fera florès.
Océane Godard : «Il serait cohérent que les Régions puissent expérimenter la compétence emploi»
Au sortir d'une table-ronde qu'elle a organisée pour «parler travail» (
lire le communiqué), Océane Godard (PS) insiste sur l'état du marché de l'emploi «fracturé, précarisant» qui ne permet pas «la rencontre» entre les demandeurs d'emploi et les employeurs.
«Oui, la formation, bien sûr, la formation, il faut former», poursuit la députée qui, en raison des compétences de développement économique, d'orientation et de formation des demandeurs d'emploi dévolue aux Régions, considère qu'«il serait cohérent que les Régions puissent expérimenter la compétence emploi».
Par ailleurs, la socialiste appelle à «un plan d'investissement dans les compétences managériales».
«Travailler plus, c'est démago», conclut Océane Godard qui préfère envisager de «travailler mieux», insiste sur «la qualité du travail» et exhorte les dirigeants des secteurs du bâtiment, des travaux publics, de la santé ou encore de l'aide à domicile à «dire ô combien on a besoin de |la] main-d’œuvre étrangère».
François-Xavier Dugourd : «La gouvernance des dispositifs reste extrêmement lourde sans garantie opérationnelle»
Au nom du groupe d'opposition Rassemblement de la droite, du centre et des écologistes indépendants (RDCEI), François-Xavier Dugourd (LR) constate «une baisse dramatique» des crédits mais fustige «l'absence d'anticipation et des stratégie d'adaptation claire de la part de la Région».
Malgré l'assurance d'Isabelle Liron, l'opposant soulève «un problème de lisibilité» et demande d'être informé sur «les données consolidées sur les sorties vers l'emploi durable» ainsi que «l'évaluation comparative des dispositifs» alors que l'action régionale en matière de de formation mobilise plus de 100 millions d'euros.
«La gouvernance des dispositifs reste extrêmement lourde sans garantie opérationnelle», insiste-t-il, déplorant «un pilotage administratif» et appelant à «recentrer les formations sur les métiers en tension identifiés par les entreprises».
Alain Joyandet : «Il faut qu'on soit capable de répondre à l'instantanéité des besoins des entreprises»
Dans la foulée, Jacques Grosperrin (LR) appelle à «être plus agile» et à «s'inspirer des réorientations nationales» car «on sait que l’État baissera ses financements et ce n'est pas fini». «La réorientation doit se faire par rapport aux Missions locales, à l'insertion par l'activité économique et à l'aide aux employeurs [pour les] apprentis.»
«Il faut qu'on soit capable de répondre à l'instantanéité des besoins des entreprises», glisse Alain Joyandet (LR), «c'est [elles] qui font l'essentiel de l'emploi, à côté de l'emploi public».
Julien Odoul : «Seulement 17% des immigrés légaux viennent en France pour le travail»
Président du groupe d'opposition Rassemblement national Bourgogne-Franche-Comté, Julien Odoul (RN) préfère souligner «les charges qui empêchent les chefs d'entreprises d'embaucher» et renouveler sa critique contre le versement mobilité régional et rural.
L'élu national-populiste saisit la perche tendue par Claude Mercier à propos du «fameux appel aux immigrés» : «seulement 17% des immigrés légaux viennent [en France] pour le travail et travaillent, 83% ne viennent pas pour le travail». «Vos sources», lance alors Sylvain Mathieu (PS) hors-micro. [NDLR : selon le ministère de l'Intérieur, en 2024, 17 % des demandes de titres de séjour – tous pays confondus hors Grande-Bretagne – avait un motif d'ordre économique. Le motif étudiant est le premier avec 32% suivi de la famille avec 26%]
L'opposant considère donc les 4 millions d'euros de la formation linguistique comme «un gaspillage» à «l'effet sur l'économie quasi nul».
70 % des demandeurs d'emploi formés trouvent un emploi
À la suite de ce tour de l'assemblée – durant lequel les soutiens du gouvernement se sont prudemment faits oublier –, Isabelle Liron répond à François-Xavier Dugourd que l'exécutif est dans «l'incapacité» de fournir un objectif d'entrée en formation en 2026, refusant ce que l’État tente d'«imposer», pour privilégier «l'aspect quantitatif de la formation».
Par ailleurs, la vice-présidente renvoie l'opposant aux travaux en commission thématique et au bilan annuel des instances de concertation portant sur les question de formation, comme le CREFOP.
«Les engagements financiers atteignent bien leurs cibles», assure-t-elle en rappelant que 70 % des demandeurs d'emploi trouvaient un emploi à l'issue d'une formation accompagnée par la Région.
L'élue communiste répond ensuite à Julien Odoul : «les charges, ça s'appelle le salaire différé, la Sécurité sociale, la retraite et le pouvoir de vivre dignement».
Jérôme Durain : «J'appelle la gauche à travailler sur le sujet de l'immigration»
«Ce qui est devant nous, c'est une refonte de notre système de formation», analyse Jérôme Durain.
«J'appelle la gauche à travailler sur le sujet de l'immigration», exhorte cependant le socialiste. «L'absence de position claire de la part de la gauche laisse la place à d'autres», ajoute-t-il en faisant référence au Rassemblement national. «Entre ''foutons les immigrés dehors'' et ''c'est l'armée de réserve du capitalisme'', il y a peut-être de la place pour un peu de subtilité.»
«Il y a des gens qui sont là – il ne s'agit pas de faire venir des gens –, qui ne demandent qu'à s'intégrer, (…) qui ont envie de travailler, qui rendent service à une communauté locale, qui sont apprécier par leurs patrons, pourquoi vous voulez emmerder ces gens-là ?» demande-t-il en s'adressant aux élus du Rassemblement national et en rappelant la proposition de loi qu'il avait portée au Sénat, en 2021, pour sécuriser le parcours des jeunes apprentis étrangers. «Les employeurs sont favorables à ça, la société est favorable à ça.»
Jean-Marie Sermier s'insurge de «propos esclavagistes»
Sortant la carte d'explication de vote, Julien Odoul remet une pièce dans la machine à débattre pour ne pas laisser le point à Jérôme Durain : «la convention ne correspond pas à l'immensité des besoins des entreprises qui demandent à former elles-mêmes leurs apprentis et leurs futurs salariés».
«L'immense majorité de nos concitoyens ne veulent pas plus d'immigration», insiste l'opposant qui cite la DARES, avançant que «seulement 15% des aides à domicile sont occupés par les immigrés». «25 % des praticiens hospitaliers», lance Sylvain Mathieu, toujours hors-micro, ajoutant «ça fait un siècle qu'on se construit sur l'immigration».
Avançant, lui aussi, la nécessaire explication de vote, Jean-Marie Sermier (LR), président du groupe RDCEI s'insurge devant des interventions de la majorité «à la limite de propos esclavagistes» et déplore «un débat surréaliste».
À l'issue des débats, les membres du RDCEI votent contre, ainsi que les élus progressistes – sauf Rémy Rebeyrotte (TDP) qui s'abstient – et les non-inscrits Gilles Platret (divers droite) et Audrey Lopez (divers droite). Le rapport est donc adopté à une large majorité.
Jean-Christophe Tardivon



























