
En 2020, les Régions ont vu la compétence apprentissage leur échapper. Le nombre d'apprentis a plus que triplé mais «ça ne marche pas», a avancé le vice-président, ce jeudi 30 avril, en session à Dijon, en référence au «bilan qualitatif». Et l’État réduit encore la dotation de la collectivité en 2026.

De la formation à l'apprentissage, il n'y a qu'un pas et Willy Bourgeois (PS), vice-président chargé de ce sujet, a pris le relais d'Isabelle Liron, ce jeudi 30 avril 2026, lors du second jour de session à Dijon, afin d'établir le bilan de la stratégie régionale pour l'accompagnement de l'apprentissage en 2025.
Le sujet est délicat pour la majorité régionale. Mésestimé par le passé, l'apprentissage est désormais considéré comme «une voie d'excellence» depuis la réforme Pénicaud qui a permis une envolée du nombre d'apprentis. Ne pouvant contester le bilan quantitatif, l'exécutif régional – qui a vu le gros des budgets être confié aux entreprises et aux branches professionnelles – s'est donc attaché à critiquer le bilan qualitatif.
Bilan 2025 en Bourgogne-Franche-Comté de la réforme de l'apprentissage
En 2018, la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, portée par Muriel Pénicaud, alors ministre du Travail dans le gouvernement d’Édouard Philippe, a permis à tout dispensateur de formation déclaré, de mettre en œuvre des actions d’apprentissage.
Les Régions se sont donc vues retirer la compétence apprentissage en 2020. Toutefois, la loi permet que les Régions puissent intervenir par un financement complémentaire des CFA quand des besoins d'aménagement du territoire et de développement économique le justifient.
D'autorités organisatrices qui recevaient des recettes pour mettre en œuvre la politique en question, les Régions sont donc devenus complémentaires, dépendant des crédits désormais attribués par l'opérateur France Compétences.
Triplement du nombre de CFA en Bourgogne-Franche-Comté entre 2018 et 2025
Au niveau national, d'environ 300.000 en 2020, le nombre d'apprentis a été atteint 1,2 million en 2023 avant de plafonner autour d'un million ensuite.
La Bourgogne-Franche-Comté est passée d'une cinquantaine de CFA en 2018 à 160 établissement aujourd'hui. Les créations se sont concentrées dans les agglomérations de Besançon et de Dijon.
En Bourgogne-Franche-Comté, on est passé de 24.112 apprentis en 2012 à 37.979 apprentis en 2025 (-5,22% par rapport à 2024), la moitié dans des niveaux infrabac et bac. En moyenne, 36 % sont des femmes avec des disparités selon le secteur professionnelle et le niveau. 50% des apprentis relèvent de l'industrie ou de l'agriculture.
En 2025, la Région a soutenu 87 CFA
En 2025, France Compétences a attribué à la Région Bourgogne-Franche-Comté 10,3 millions d'euros pour réaliser des investissements et 4,4 millions d'euros pour contribuer au fonctionnement des établissements par une majoration du coût contrat.
En 2025, la Région a soutenu 87 CFA totalisant 323 dossiers de subvention : 101 dossiers d'investissement, 87 dossiers d'abondement de coût contrat et 135 dossiers répondant à l'appel à projets de la collectivité.
La collectivité a également accompagné 1.151 contrats d'apprentissage pour des jeunes en situation éloignée de l'emploi ou dans des secteurs coûteux pour les entreprises ainsi que 7 dossiers de valorisation de l'apprentissage, pour un total de 1,9 million d'euros.
Willy Bourgeois déplore l'absence de contrôle des créations de CFA
«Quantitativement, le résultat est là», relève donc Willy Bourgeois qui nuance aussitôt, «qualitativement, la Cour des comptes est nettement plus sévère». Le propos fait écho à celui de Jérôme Durain (PS), président du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, qui, la veille, avait critiqué «un système libéralisé» (
lire notre article).
«L'apprentissage s'est démultiplié dans tous les secteurs d'activité, sans aucun contrôle, la concurrence entre les CFA, sans aucun contrôle, les niveaux de formation en apprentissage, sans aucun contrôle, à grand renfort d'argent public qui a permis la constitution de grands groupes de formation en apprentissage qui sont venus concurrencer les CFA dits historiques sur nos territoires régionaux», analyse le socialiste.
«Le pilotage financier change chaque année», déplore Willy Bourgeois. Les crédits apportés par France Compétences s'élevaient à 20 millions d'euros en 2023 puis ont été «drastiquement diminués».
Pour autant, le vice-président revendique une «culture de l'apprentissage» au gré de «politiques avant-gardistes» en Bourgogne-Franche-Comté, notamment dans les secteurs du sanitaires et social dans le public ainsi que de l'industrie, de l'agriculture, du BTP et du commerce dans le privé.
Muriel Ternant : «Le développement de l'apprentissage accentue les inégalités d'accès aux qualifications»
Présidente du groupe des élus communistes, Muriel Ternant (PCF) critique «les sommes pharaoniques allouées, sans grande efficacité, à l'apprentissage» : «50% des apprentis perdent leur poste à l'issue de l'apprentissage et sont remplacés par de nouveaux apprentis, (…) 25% des contrats d'apprentissage sont rompus avant leur terme, (…) 30% des élèves des lycées professionnels sont des jeunes évincés».
Cela conduit l'élue communiste à caractérisé «une main-d’œuvre quasi gratuite pour les entreprises», ce qui fait protester Océane Godard hors-micro.
«Le développement de l'apprentissage n'a que peu d'effet sur l'insertion des jeunes sortis prématurément du système scolaire sans diplôme ni qualification», poursuit Muriel Ternant, «au contraire, loin de faire mieux que les formations sous statut scolaire, il accentue les inégalités d'accès aux qualifications».
Celle qui soutient l'exécutif régional appelle donc à «s'attacher aux réalités sociales des apprentis » pour obtenir «les effets attendus en termes d'accès à la qualification, à l'insertion professionnelle et à l'emploi en CDI» et incite à intégrer les syndicats de salariés dans l'évaluation des politiques de l'apprentissage.
Claude Mercier appelle à «un peu moins de libéralisme»
Au nom du groupe Écologistes et solidaires, Claude Mercier (LE) fait l'historique de l'apprentissage depuis la Révolution française. «Il faut voir dans l'apprentissage aussi une porte ouverte sur d'autres voies», poursuit-il, «un certain nombre de jeunes ne sont pas adaptés à notre système scolaire et le monde de l'entreprise peut y répondre».
L'élu écologiste appelle à «un peu moins de libéralisme» – constatant «un tassement» du nombre d'apprentis en 2025 – et incite à «faire un diagnostic»pour «définir des priorités et une méthodologie».
Océane Godard : «Il y a des effets d'aubaine» mais «il y a de belles histoires»
«L'apprentissage est en train de devenir une fracture», insiste Frédéric Poncet (PS) qui considère qu'«on a ouvert le système sans régulation». «Est-ce que l'apprentissage est un outil de formation ou un outil de gestion de l'emploi ?»
«Oui, on regrette la libéralisation de l'apprentissage ; oui, il y a des effets d'aubaine ; oui, l'apprentissage ne bénéficie pas assez aux jeunes des quartiers politique de la ville et les zones rurales», lance Océane Godard en forme de réponse à Muriel Ternant, avançant toutefois qu'«il y a de belles histoires».
Alain Joyandet appelle à privilégier «l'argent utile» plutôt que «la mécanique administrative»
«On ne peut pas se plaindre de changement de politique quand on passe de 300.000 à un million d'apprentis», réagit Alain Joyandet (LR), au nom du groupe Rassemblement de la droite, du centre et des écologistes indépendants. «Il y a forcément quelques dommages collatéraux.»
«Il faut avoir le courage de réformer le système pour que les crédits d'intervention soit toujours plus importants que les crédits qui servent à financer la mécanique», revendique l'opposant. «Il faut vraiment qu'on ait de l'argent qui soit utile avec un minimum d'argent dans la mécanique administrative.»
«Le temps de la formation est un temps long», répondra Muriel Ternant à l'adresse d'Alain Joyandet. «Il est illusoire de possible de rendre instantanée la formation pour répondre à des besoins immédiats des entreprises.»
Sylviane Mourot alerte sur «les défaillances artisanales, commerciales et PME», en lien avec «la situation économique national». Selon l'opposante qui craint des problèmes de transmission d'entreprise à des repreneurs passés par l'apprentissage, «l'artisanat est la vache à lait de l’État».
Nathalie Fritsch : «On développe l'apprentissage mais pas forcément où il faut»
Au nom du Rassemblement national Bourgogne-Franche-Comté, Nathalie Fritsch (RN) fait également la critique de la réforme de l'apprentissage : «on développe l'apprentissage mais pas forcément où il faut et pour ceux qui en ont le plus besoin».
Dans la foulée, l'élue national-populiste en vient à la Région : «vous vous adaptez à la contrainte mais vous renoncez à l'ambition».
Rémy Rebeyrotte : «La loi Pénicaud a eu le mérite de redonner un avenir à l'apprentissage»
Au nom du groupe des élus progressistes, Rémy Rebeyrotte historicise lui aussi. Il rappelle le temps de «l'effondrement des effectifs dans les CFA» et de l'apprentissage vécu «comme une voie de déclassement».
«Au moins, la loi Pénicaud a eu le mérite de redonner un avenir à l'apprentissage», considère le soutien d'Emmanuel Macron. «Quand on change de modèle, il faut pouvoir le rééquilibrer».
«Ce changement profond a changé également la vision de l’Éducation nationale, (...) le lien entre la formation et les entreprises est beaucoup plus poussé qu'il ne l'était il y a dix ans», conclut-il.
Willy Bourgeois déplore «un pilotage par les entreprises elles-mêmes»
«La droite et l'extrême-droite sont favorables à la libéralisation», résume Willy Bourgeois à l'issue de ce débat nourri. «La question qui demeure c'est à quel prix il y a plus d'apprentis. (…) On reproche que le pilotage politique de l'apprentissage ne soit plus un pilotage par les Régions mais par les entreprises elles-mêmes et par les branches professionnelles.»
Au moment du vote du rapport, les élus du Rassemblement national votent contre, Gilles Platret et Audrey Lopez s'abstiennent. La majorité, les membres du groupe RDCEI et les élus progressistes votent favorablement.
Pas de nouveau projet d'investissement dans les CFA en 2026
Les débats se poursuivent avec la suppression d'investissements auprès des CFA pour les années 2026 et 2027.
En effet, en novembre 2025, le conseil d’administration de France Compétences a acté la décision de diviser par deux les dotations versées aux Régions au titre du soutien à l’apprentissage en 2026, conduisant à la démission des deux représentantes de l'association d'élus Régions de France.
Pour 2026, la nouvelle enveloppe prévisionnelle dédiée à la Région Bourgogne-Franche-Comté pour les CFA est estimée à 7,3 millions d’euros.
Selon la collectivité, si «la Région pourra honorer les engagements pris de 2020 à 2025 sur des investissements pluriannuels, soutenant la rénovation de l’appareil de formation», «il ne sera plus possible pour la Région de soutenir les nouveaux projets d’investissement dès 2026».
L'exécutif propose donc de flécher 1,5 million d'euros en 2026 vers le fonctionnement de CFA délivrant des formations «sur des secteurs en tension avec des difficultés de financement, notamment en milieu rural, certaines formations sanitaires et sociales», ainsi que vers «des aides à destination des apprentis en difficulté».
Willy Bourgeois appelle à «un changement l'an prochain»
«C'est l'aboutissement de la loi, (…) c'est l'aboutissement de la logique de marché», maugrée Willy Bourgeois qui ne décolère pas contre la réforme de 2018 et qui appelle à «un changement l'an prochain pour revoir les choses», en référence à l'élection présidentielle de 2027.
«Le million d'apprentis a été capté par les grands groupes capitalistes», analyse le socialiste, «les crédits d’État ne seront plus fléchés dans l'intérêt du développement économique de notre Région et dans l'intérêt de l'aménagement du territoires».
Alain Joyandet : «Il faut faire confiance aux milieux économiques»
«Il faut accompagner la réforme» reprend Alain Joyandet «ce qui compte, c'est le résultat». «Maintenant, l'apprentissage, ça marche. C'est normal qu'il y ait des choses à rectifier. (…) Il faut faire confiance aux milieux économiques. (…) Là où il y a eu des exagérations, on peut corriger.»
Président du groupe des élus progressistes, Denis Thuriot (REN) salue le «rattrapage du retard» au regard des autres pays européens en matière d'apprentissage.
Géraldine Grangier : «Si on ne peut plus soutenir les CFA, soutenons les apprentis»
«Vous êtes en train de coorganiser le recul de l'apprentissage dans notre région avec l’État», tempête Géraldine Grangier (RN), au nom du groupe Rassemblement national Bourgogne-Franche-Comté.
«Le succès de l'apprentissage, vous ne pourrez plus vous l'approprier», poursuit l'opposante. «Si on ne peut plus soutenir les CFA, soutenons les apprentis. (…) Vous faites le choix de réduire l'ambition au lieu de défendre ce qui fonctionne. (…) L'apprentissage n'est pas une variable d'ajustement budgétaire, c'est un investissement stratégique pour notre jeunesse.»
Ensuite, Thomas Lutz (RN) intervient pour réfuter «l'apprentissage comme main-d’œuvre gratuite» et évoque des situations variées d'apprentis dans les entreprises.
Willy Bourgeois : «Quand nous disons ça ne marche pas, c'est le bilan qualitatif»
«Ce n'est pas parce que vous avez un bilan quantitatif de plus d'un million d'apprentis qui fait que ça marche», insiste Willy Bourgeois notamment à l'adresse d'Alain Joyandet.
«Quand nous disons ça ne marche pas, c'est le bilan qualitatif. Année après année, il y a toujours autant de tensions dans les métiers qui font réellement vivre l'activité économique en Bourgogne-Franche-Comté : l'agriculture, l'industrie, le BTP, le sanitaire et social. C'est là que les moyens de l'apprentissage devaient être concentrés», développe le vice-président.
Le vote de ce rapport est similaire au précédent, ce qui permet son adoption.
Jean-Christophe Tardivon











