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07/09/2020 03:26

TOURISME : La crise accentue le malaise des guides-conférenciers

En grande difficulté du fait du ralentissement du secteur, ces acteurs du tourisme se sentent oubliés de la crise. Ils en appellent aux offices du tourisme afin de les soutenir. En Bourgogne-Franche-Comté, deux guides indépendants souhaitent alerter sur les relations avec l'office de tourisme de Dijon Métropole tandis qu'une initiative du conseil départemental de la Saône-et-Loire apparaît porteuse d'espoir.
«Je n'ai rien contre les bénévoles passionnés tant qu'ils restent dans leurs prérogatives» explique Charlotte Fromont, porte-parole des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté, un collectif informel réunissant 29 professionnels. Après avoir souffert de l'interruption de visites internationales dans la région dès février dernier, les membres de ce collectif regrettent le manque de soutien de la part de certains offices de tourisme en Bourgogne-Franche-Comté qui leur préfèrent des bénévoles aux méthodes parfois contestables.

«Ce n'est pas le moment ! En temps de surboum touristique où on n'arrive plus à suivre, au contraire. Mais là, laissez-nous bosser, laissez-nous juste nous en sortir» lance Charlotte Fromont aux salariés ou aux retraités qui proposent des prestations se rapprochant d'une concurrence déloyale.

Retraités et greeters se retrouvent accusés de prendre le travail de professionnels diplômés et expérimentés non seulement en matière d'histoire, de patrimoine mais aussi en termes de médiation et d'animation auprès de publics variés.

La problématique vaut aussi pour les visites théâtralisées. Les guides-conférenciers ne comprennent pas pourquoi ils sont écartés de cette forme de médiation alors qu'ils sont formés pour cela. Charlotte Fromont rappelle ainsi les visites costumées organisées en 2005 pour l'opération «Dijon fête ses ducs» où une ligue d'improvisation intervenait autour d'un contenu dispensé par les guides-conférenciers en costume participant ainsi à la mise en scène.

Un «détricotage» de la profession par le ministre Emmanuel Macron


Un autre membre des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté, Frédéric Augelon reproche carrément à Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie durant la présidence de François Hollande, un «détricotage» de la législation entourant les guides-conférenciers en la dérégulant en 2014 avec la loi pour la croissance et l'activité : «plus personne n'a d'obligation par rapport à rien».

L'objectif était d'augmenter le nombre de guides pouvant accompagner les touristes de la première destination mondiale. La dernière modification du Code du Tourisme survenue en 2016 avec la loi culture et tourisme ne dit plus dans quel cadre un guide-conférencier doit travailler.

Localement, Frédéric Augelon applaudit la collaboration avec le service patrimoine de la Ville de Dijon qui avait encore cours avant l'été 2020 : «c'est le seul qui nous propose du travail». Ce service municipal gère ce qui relève du label Ville et Pays d'art et d'histoire attribué à la commune par le ministère de la Culture. Des animations sont régulièrement proposées à un public local qui souhaite approfondir ses connaissances sur la ville. Des visites qui «sont pleines à chaque fois» souligne Frédéric Augelon.

Un changement a été relevé avec le passage de l'office de tourisme de Dijon en établissement public d'intérêt commercial à l'échelle métropolitaine, un EPIC dorénavant appelé Destination Dijon. «Depuis quatre ans, ils orientent tout vers de la vente de prestations rentables et qui n'ont plus rien à voir avec l'aspect strictement touristique et strictement culturel» analyse Frédéric Augelon. Cependant, la visite Dijon découverte est toujours au catalogue de Destination Dijon ainsi que certaines visites destinées aux familles.

La charte de la discorde avec Destination Dijon


Si les relations n'ont pas toujours été roses entre les guides-conférenciers et l'office de tourisme de Dijon, les deux lanceurs d'alerte identifient un point de bascule en début d'année. Le 22 janvier 2020, Destination Dijon convie l'ensemble de ses prestataires rémunérés à une réunion. Participent alors une vingtaine de personnes dont les trois-quarts sont membres du collectifs des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté.

La réunion commence par l'annonce d'une bonne nouvelle : une augmentation de l’achat des prestations aux micro-entrepreneurs de près de 15%. Pour les salariés-vacataires, l’augmentation est moindre et se base sur l'évolution en deux temps de la valeur du point d'indice en 2019, soit 0,5 % suivie de 0,4 %. Dans ce dernier cas, la rémunération d'une visite classique de ville passe de 28,32 euros à 28,60 euros, soit une hausse de près de 1%. La prise en compte de l'ancienneté à compter de 2020 est aussi annoncée. Cela correspondait à des revendications du collectif formulées en décembre 2019.

Une douche froide suit alors cette bonne nouvelle. Frédéric Augelon se souvient qu'«il a été précisé explicitement que, à partir de dorénavant, la priorité serait donnée aux micro-entrepreneurs sur les salariés». Le lanceur d'alerte traduit à sa façon : «en clair, ils annonçaient qu'ils n'embaucheraient plus personne comme salarié, sous-entendu que, si on était salarié, ce serait bien de se mettre micro-entrepreneur».  

De plus, les participants découvrent une nouvelle charte établie unilatéralement par l'EPIC avec un point de crispation : le délai d'annulation. En règle générale, si un office de tourisme annule une commande passée à un prestataire moins de 72 heures avant la prestation prévue alors le prestataire est rémunéré intégralement puisqu'il n'a guère le temps de trouver une autre commande. Pourtant, à Dijon, le délai d'annulation avait déjà été raccourci à 24 heures.

Dorénavant, avec la nouvelle charte, Destination Dijon entretient le flou puisqu'il n'est même plus question d'annulation. La charte aborde quasi uniquement les devoirs du guide sans esquisser ses droits. Tout au plus, en cas de modification des contours d'une visite, il est évoqué un «délai de prévenance raisonnable».

Cependant, les conditions générales de vente indiquent que, quand un client annule une prestation de forfaits individuels et groupe moins de 48 heures avant sa réalisation, il n'est pas remboursé et l'office de tourisme touche l'intégralité du tarif. Pour les prestations dans le vignoble le délai de non-remboursement des clients est même de 72 heures.

«La situation est bloquée»


À part quelques irréductibles, la plupart des prestataires rémunérés de Destination Dijon acceptent les nouvelles conditions de vente et signent la charte. Pour autant, la situation de Charlotte Fromont et de Frédéric Augelon n'est pas isolée. Plusieurs guides-conférenciers ont cessé de travailler avec l'office de tourisme de Dijon du fait de conditions tarifaires désavantageuses.

«La situation est bloquée» disent certains guides sous couvert d'anonymat. La facturation dépassant à peine 50 euros pour deux heures de visite serait un des plus bas de Bourgogne-Franche-Comté, ce qui ne cesse de surprendre eut égard au prestige de la capitale régionale. Selon une étude des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté, en France, la classique visite de ville de deux heures est facturée entre 120 euros et 210 euros avec un prix moyen de 135 euros en 2019.

Un autre grief a crispé les relations entre le collectif des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté et la Ville de Dijon : le droit de parole dans les musées dijonnais. Plusieurs villes en France ont instauré un droit d'intervention pour limiter les abus d'interventions non-professionnelles auprès de groupes dans les musées.

Le conseil municipal de Dijon a voté le 16 décembre 2019 l'instauration d'un droit d'intervention de 35 euros affecté aux guides extérieurs aux musées dijonnais, pour deux heures. Lors de la réunion du 22 janvier dernier, Destination Dijon a précisé que ses commandes seraient exemptées de ce droit d'intervention du fait d'un accord entre l'EPIC et la Ville de Dijon.

Craignant que cela n'élimine purement et simplement leurs interventions au sein du Musée des Beaux-arts, les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté ont interpellé François Rebsamen par écrit le le 13 janvier 2020. Le 18 février 2020, le maire de Dijon a suspendu jusqu'à nouvel ordre la mise en place de ce droit d'intervention considéré comme «modeste».

À cela est associée la vérification des cartes professionnelles des intervenants dans les musées dijonnais. Cela faisait vingt ans que les guides-conférenciers demandaient à ce que cela soit effectué.

Une précarité aggravée par la crise


Les prestataires de Destination Dijon peuvent relever de deux statuts : salariés-vacataires ou micro-entrepreneurs. Certains ont la carte de guides-conférenciers, d'autres non. Le collectif des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté déplore que des personnes n'ayant pas la carte de guides-conférenciers puissent intervenir auprès de l'office de tourisme.

Charlotte Fromont collabore avec l'office de tourisme de Dijon depuis 1992. En 1992, une visite de ville était rémunérée 144,66 francs (ce qui correspond à 32,28 euros de 2019). Depuis janvier 2020, la visite équivalente est donc rémunérée 28,60 euros. C'est à dire que les visites sont aujourd'hui moins bien valorisées qu'en 1992.

En faisant un parallèle avec l'augmentation du SMIC, la guide estime que la juste valorisation d'une telle visite devrait s'établir à 45 euros. D'où le sentiment de précarisation des guides-conférenciers entre statut fragilisé et perte de pouvoir d'achat. «On est des précaires depuis toujours et la crise sanitaire n'a fait qu'amplifier le phénomène» constate Charlotte Fromont.

Attentifs à leurs droits autant qu'à leurs devoirs Frédéric Augelon et Charlotte Fromont participent aux travaux d'associations et syndicats représentant les guides-conférenciers auprès des pouvoirs publics. Charlotte Fromont est membre de la Fédération nationale des guides-interprètes et conférenciers (FNGIC) qui compte 1.480 adhérents en France. Frédéric Augelon est adhérent du Syndicat professionnel des guides-interprètes et conférenciers (SPGIC). Par ailleurs, il existe aussi le Syndicat national des guides-conférenciers (SNGC) et Ancovar, la fédération des guides Caisse national des monuments historiques

Le soutien du ministère de la Culture


À l'occasion de la crise économique consécutive à la crise sanitaire, le ministre de la Culture a écrit aux offices de tourisme pour leur demander d'employer «en priorité» des guides-conférenciers, ce qui correspond à une revendication du SPGIC.

«Les guides conférenciers sont appelés à jouer un rôle majeur dans la reprise des activités culturelles et du tourisme» ont indiqué Franck Riester et Jean-Baptiste Lemoyne le 12 juin 2020 (lire le communiqué du ministère de la Culture). Et d'ajouter : «les opérateurs de l’État, ainsi que ceux des collectivités territoriales, sont d’ores et déjà mobilisés et invités à faire au maximum appel aux guides-conférenciers pour inviter le public à reprendre le chemin de nos musées, monuments et sites touristiques, partout sur le territoire».

Post-confinement, la situation empire


Lors de la mise en place du confinement qui a officiellement stoppé l'activité des acteurs du tourisme, «on a eu absolument aucun contact de l'office de tourisme de Dijon, à part nous dire que toutes les visites étaient annulées jusqu'à une date indéterminée» se rappelle Charlotte Fromont.

À titre individuel, en tant que salariée-vacataire, Charlotte Fromont demande alors de pouvoir bénéficier du dispositif d'activité partielle liée à ses visites supprimées, une demande appuyée par un courrier de la FNGIC : «fin de non recevoir» de la part de l'office de tourisme. «On pouvait essayer d'envoyer des mails, on n'avait pas de réponse, on essayait de téléphoner, ça ne répondait pas» se souvient-elle.

Post-confinement, tandis que Destination Dijon se targuait d'être un des premiers offices de tourisme de France à avoir rouvert au public, des visites initialement prévues les 23 mai et 6 juin sont «reportées» sans date. Devant l'absence de dialogue, Charlotte Fromont contacte alors l'inspection du travail, une démarche qui est en cours. La guide-conférencière estime avoir été «punie» faute d'avoir pris le statut de micro-entrepreneur et faute d'avoir signé la nouvelle charte.

De son côté, Frédéric Augelon déplore le fait de ne plus recevoir de commande de la part de l'office de tourisme de Dijon Métropole depuis 18 mois : «je ne fais plus partie de l'équipe, cela a été sous-entendu en public, mais on ne me l'a jamais dit officiellement». Frédéric Augelon s'est adapté : après quatre ans de collaboration avec Destination Dijon, l'EPIC ne représentait plus que 10% du chiffre d'affaires du guide-conférencier.

Alors qu'ils n'ont plus de contact et que leurs plannings restent vides, les réfractaires constatent que les visites de Destination Dijon reprennent et qu'«il y a des nouvelles têtes». Selon nos informations, l'accompagnement des visiteurs serait en partie confié à des salariés de l'office de tourisme brièvement formés par des guides-conférenciers.

«Mettre en valeur nos patrimoines, matériels et immatériels»


À contrario, les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté se sentent soutenus par les offices de tourisme de Beaune, d'Auxerre (Yonne), du Grand Vézelay (Yonne) ou encore de Mâcon (Saône-et-Loire).

À Beaune, une large communication est assurée sur les propositions des guides-conférenciers et l'expertise de ces derniers est associée aux réflexions sur l'évolution des produits de l'office de tourisme. De plus, la structure achète les prestations des guide-conférencier à un tarif 50% plus élevé que celui pratiqué à Dijon.

À ce jour, les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté demandent «simplement un peu de respect» à l'office de tourisme de Dijon Métropole. «On ne demande que de continuer à mettre en valeur nos patrimoines, matériels et immatériels, et d'assurer notre mission de transmission de la culture» insiste Charlotte Fromont.

«Maintenir le contact avec le public»


Pour continuer de travailler, les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté décident alors de s'organiser et, avec l'appui de la FNGIC, cherchent «à maintenir le contact le public» en faisant des propositions sortant de l'ordinaire destinées aux visiteurs individuelles et en ciblant des lieux peu fréquentés pour intéresser les personnes prenant des précautions sur le plan sanitaire. Leur communication s'est d'abord faite au travers des réseaux sociaux puis en sollicitant des partenaires comme l'office de tourisme de Beaune ou encore Côte-d'Or Tourisme. Certains hôtels relaient aussi les propositions de visite.

«Vous nous avez donné envie de découvrir toute la France et de prendre systématiquement des guides avec nous» tel est le propos d'une famille de Parisiens trentenaires, voyageant habituellement à l'étranger, que Charlotte Fromont a entendu récemment à l'issue d'une visite à Vézelay (Yonne). Signe que la crise sanitaire peut amener à percevoir d'une manière différente le tourisme en France pour peu que les visiteurs soient correctement accompagnés. Le propos réconforte la guide-conférencière qui a perdu 80% de son activité durant cet été 2020 du fait d'une clientèle habituellement américaine ou australienne.

De son côté, intervenant à Dijon, Frédéric Augelon constate que le public est au rendez-vous mais il a dû diviser sa jauge par deux, et donc son chiffre d'affaire suit la même tendance. Habituellement, Charlotte Fromont effectue environ 150 prestations dans une année dont une vingtaine pour l'office de tourisme de Dijon. Frédéric Augelon effectue normalement 80 prestations par an.

Une initiative du conseil départemental de la Saône-et-Loire


Post-confinement, les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté ont écrit à tous les présidents de conseils départementaux dans la région et à tous les directeurs des agences de développement touristique. Cela a induit deux réponses : la directrice de Côte-d'Or Tourisme et le président du conseil départemental de Saône-et-Loire.

À l'issue d'une rencontre ayant eu lieu le 11 août dernier, le conseil départemental de Saône-et-Loire a proposé aux guides indépendants une collaboration concernant le développement de nouveaux produits touristiques concernant la mise en valeur du territoire : «le Département a compris l'utilité de nos compétences de terrain» indique Charlotte Fromont.

En plus de ce travail de réflexion, les guides indépendants seraient amenés à intervenir auprès de publics dépendants directement du Département. Un tel partenariat pourrait se rapprocher de ce que les guides indépendants demandent depuis longtemps, c'est à dire une rémunération contribuant à prendre en charge les temps de recherche historique en dehors de la période touristique.

Jean-Christophe Tardivon

Sollicitée, la directrice de Destination Dijon n'a pas souhaité donner suite à nos demandes de rendez-vous.

Pendant le confinement, la galère des guides privés de visites


La profession de guide-conférencier

La Fédération nationale des guides-interprètes et conférenciers  (FNGIC) réalise régulièrement des enquêtes pour suivre l'évolution de la profession. La dernière date d'avril 2020. On estime à une centaine le nombre de guides-conférenciers en Bourgogne-Franche-Comté. La profession est très largement féminisée avec un taux de 80%. Une grande majorité des guides ayant répondu à l'enquête régionale résident en Bourgogne (85% contre 15% pour la Franche-Comté).

Le guidage est l'activité principale de 77% d'entre eux. 36% ont une licence, 47% un master et 3% un doctorat. Les nouveaux guides-conférenciers qui arrivent sur le secteur sont formés à l'université où ils passent une licence professionnelle ou un master.

37% sont salariés, 18% sont micro-entrepreneurs, 7% sont en profession libérale et 36% cumulent plusieurs statuts (salarié-vacataire et micro-entrepreneur). Les contrats courts et très courts sont la norme de la part des commanditaires.

50% des guides-conférenciers salariés de Bourgogne-Franche-Comté gagnent entre 3.600 et 12.000 par an en net et seulement 29% avoisinent le niveau du SMIC. La situation est à peine meilleure pour ceux qui ont un autre statut. La moitié songent à une reconversion, près de 10% ont déjà décidé d'arrêter.

Les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté
Collectif informel de 29 guides-conférenciers
4.175 prestations réalisées en 2019
110.000 visiteurs accueillis en 2019


Charlotte Fromont est porte-parole du collectif des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté


Frédéric Augelon est guide-conférencier