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19/04/2020 03:18

TOURISME : La galère des guides privés de visites

Plus de touriste, plus d'activité. Mais les guides continuent d'innover. Bien connue des Dijonnais ou des Beaunois, Charlotte Fromont évoque les effets de la crise sanitaire sur ces professionnels diplômés et explique comment est venue l'idée de «visites confinées» en vidéo.
Les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté forment un collectif informel réunissant 29 professionnels diplômés. Leur saison touristique se déroule habituellement de Pâques à la vente des vins des Hospices de Beaune avec un creux en juillet-août. L'hiver n'est pas une période de vacances pour cette profession mais de travail consistant à se former et à préparer les visites de la saison à venir. Les publications de scientifiques et d'historiens sont alors passées en revue. Les visiteurs apprécient les interventions mais ne «voient pas tout le travail qu'il y a en amont» regrette Charlotte Fromont.

L'hiver est aussi une période de communication interne dans le collectif, afin de se retrouver, de faire le bilan de la saison passée et d'imaginer de futurs événements. Cela s'inscrit pleinement dans l'objectif de ce rapprochement : dépoussiérer l'image des guides, assurer la communication, travailler à la cohésion de la profession au niveau régional et national.

110.000 personnes ont suivi les visites en 2019


Parmi ces Guides indépendants, Charlotte Fromont est la «locomotive» du collectif. Basée à Avallon (Yonne), elle travaille principalement en Bourgogne. Les visites de sites patrimoniaux constituent son cœur de métier. Le lien avec les clients est fait par l'Office de tourisme de Beaune notamment et, plus généralement, par les agences réceptives françaises, les agences étrangères, les associations ou même des écoles.

Concernant l'ensemble des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté, 4.175 prestations de guidage ont été proposées en 2019, représentant ainsi 110.000 personnes accueillies. 56% des visites en 2019 ont été faites en français, 27% en anglais, 13% en allemand, 2% en espagnol et 2%.

Jusqu'à ce mois de mars, la clientèle de Charlotte Fromont étaient principalement française, anglaise et américaine. La guide n'a pas de clientèle asiatique. «Le marché chinois est comme le marché japonais il y a trente ans, il n'y a pas de culture française» explique Charlotte Fromont qui ajoute «on ne peut pas s'adresser à ce type clientèle comme à une clientèle de culture judéo-chrétienne». D'après elle, «tous les textes ou audio-guides sont traduits littéralement et ne sont donc pas du tout adaptés». Alors que l'on n'explique déjà pas les choses de la même manière à des Américains ou à des Français, «les Chinois en sont à venir découvrir la France et acheter».

«Tout s'est arrêté, du jour au lendemain»


Dès ce mois de janvier 2020, Charlotte Fromont a surveillé ce qui se passait en Chine, consciente des effets potentiels d'un problème international sur le tourisme. Début février, une prestation d'une demi-journée s'est retrouvée annulée préventivement par ses clients. Et les choses n'ont fait qu'empirer. Pourtant, la saison s'annonçait belle, les plannings d'avril à juin étaient pleins comme rarement.

Malgré l'attention pour ce phénomène, «on n'imaginait pas que ça allait débarquer à ce point là chez nous» confie Charlotte Fromont. Le déclencheur de la crise a été, le 12 mars dernier, l'annonce du président Donald Trump de la fermeture des frontières des États-Unis : «tout s'est arrêté, du jour au lendemain, on a reçu des dizaines d'annulations». En deux jours, la guide a perdu plusieurs milliers d'euros d'activité prévisionnelle.

L'effet domino a continué. À chaque mesure, les annulations concernaient des mois plus éloignés dans la saison. La guide signale que dans le sud de la France, les Américains ont annulé leurs croisières pour l'ensemble de l'année 2020. Avec l'annonce du confinement par Emmanuel Macron, les annulations courraient jusqu'en août. Le manque à gagner commençait à concerner la moitié de l'activité annuelle.

«On n'a pas de visibilité»


Pour autant, les guides disent avoir des difficultés à bénéficier du Fonds de solidarité pour les indépendants. Malgré le report des Grands jour de Bourgogne à 2021 (lire le communiqué), quelques journalistes étaient venus dans la région et avaient commandé des prestations début mars dernier afin d'approfondir leurs connaissances sur la Bourgogne. De ce fait, le différentiel sur un mois, entre mars 2019 et mars 2020, critère d'éligibilité au fonds de solidarité, n'est pas révélateur des annulations sur le semestre dans un secteur soumis à une très forte saisonnalité.

Si les guides espèrent néanmoins pouvoir bénéficier de la mesure en avril (lire notre article), ce qui les préoccupent le plus, «c'est l'après, quand le confinement sera levé, quand les choses reprendront en matière de circulation». De quoi les Français auront-ils envie ? Souhaiteront-ils prendre des vacances ? Souhaiteront-ils redécouvrir leur territoire ?

«On n'a pas de visibilité, on ne sait pas où l'on va» soupire Charlotte Fromont. Après un rapide sondage au sein de collectif, la morosité a touché 50% des guides qui «réfléchissent à abandonner».

Des ambassadeurs des territoires


La crise vient toucher une profession déjà précarisée. Citant une enquête nationale, Charlotte Fromont indique que, sur 1.000 professionnels interrogés, 60 ont un CDI, les autres ont un contrat précaire, «plusieurs mélangent des statuts pour aller chercher du travail là où il y en a». La fourchette des rémunération évolue entre 12.000 et 20.000 euros annuellement soit à peine un SMIC pour des niveaux de formation allant de la licence au doctorat.

La situation inquiète les directions de service du patrimoine dans les collectivités locales : «si on n'a plus de guide, on fait comment pour valoriser notre patrimoine» relaie Charlotte Fromont. Les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté invitent les acteurs du patrimoine et du tourisme à «se remettre autour de la table».

«On est des ambassadeurs de trottoir» lance Charlotte Fromont. Le guide-conférencier, «c'est l'image de la ville, du département, de la région, du pays tout entier». «Les étrangers ont une perception de la France à cause ou grâce à nous» souligne-t-elle.

Les Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté ont un message à faire passer aux collectivités : «quand vous organisez des réflexions au niveau du développement touristique invitez-nous !». Ils connaissent les attentes des visiteurs, «on est dans des métiers de transmission de contact et d'échanges». Au-delà, c'est sans doute le modèle économique de la rémunération de ces ambassadeurs qui sera à repenser dans le monde d'après la crise sanitaire.

L'innovation des «visites confinées»


Les contacts et les échanges ont donc été mis à mal par le confinement. Cela a obligé les Guides indépendants à faire preuve d'inventivité pour continuer de transmettre leur passion, bénévolement, durant cette période particulière. Le collectif a continué de phosphoré et l'idée a surgi de «faire des visites guidées de nos intérieurs» car «tout est matière à parler d'histoire, de traditions, de patrimoine» s'enthousiasme Charlotte Fromont. C'est toute une histoire qui est racontée à partir d'un objet, permettant de partir d'un patrimoine individuel pour étendre au patrimoine collectif.

Ainsi ont été réalisées de petites vidéos de quelques minutes diffusées via YouTube qui est «accessible à tout le monde». Dès la mise en ligne du teasing, le 28 mars dernier, le concept a séduit. Plusieurs offices de tourisme de la région et même au-delà relaient les vidéos à présent. Cela contribue à maintenir un lien avec des acteurs du secteur comme les hôteliers ou les sites touristiques. Un des clips est en allemand, un autre en anglais est en préparation.

Parmi les vidéos qui ont été très regardées, on retrouve celle qui évoque les scènes du film «Cyrano de Bergerac» avec Gérard Depardieu tournée à Dijon et à l'abbaye de Fontenay ou encore «Une saison par la fenêtre» qui fait le lien avec la cathédrale d'Autun (Saône-et-Loire). Pendant le confinement, les vidéos sont mises en ligne les lundis, mercredis, vendredis à 10h. Ensuite, les diffusions devraient être prolongées avec un rythme différent.

Pour Charlotte Fromont, il s'agit de «montrer aux gens qu'il y a des choses qu'ils ne connaissent pas en Bourgogne en dehors des classiques»et de «donner l'idée l'envie de s'arrêter la prochaine fois qu'ils passent par le secteur». Le format permet aussi d'évoquer des sujets «dont on a rarement le temps de parler en visite».

Autre innovation pour réagir à la perte d'activité, les guides-conférienciers d'Auvergne-Rhône-Alpes ont lancé une campagne de communication maintenant reprise nationalement sur les réseaux sociaux avec le slogan #2020JeVisiteLaFrance avec les #GuidesConférenciers. C'est, en quelque sorte, le circuit-court du tourisme.

Jean-Christophe Tardivon

La vidéo de la «visite confinée» du Clos de Cîteaux à la cathédrale d'Autun


Les scènes de «Cyrano de Bergerac» à Dijon et à l'abbaye de Fontenay


La présentation des guides indépendants



Charlotte Fromont, guide-conférencière diplômée, est la locomotive des Guides indépendants en Bourgogne-Franche-Comté (image d'archives)


Durant la crise sanitaire, les visites touristiques sont interrompues et les «visites confinées» en vidéo prennent le relais (image d'archives)