
À Wine Paris, les vignerons livrent un regard lucide sur l’état de la filière viticole bourguignonne. Entre aléas climatiques, tensions économiques et exigences de qualité, leurs témoignages traduisent à la fois les fragilités du secteur et sa capacité d’adaptation.
À Wine Paris 2026, ce lundi 9 février 2026, la parole des vignerons éclaire très concrètement les réalités du terrain. Entre contraintes climatiques, tensions économiques et adaptation aux marchés internationaux, leurs témoignages offrent un regard direct et sincère sur l’état de la filière viticole bourguignonne.
Hervé Kerlan, vigneron indépendant et passeur de vins de Bourgogne

« Je m’appelle Hervé Kerlan, Domaine Château Laborde. Je suis sur la commune de Meursanges, à une dizaine de kilomètres de Beaune, en plaine », explique-t-il. Un secteur loin des appellations les plus prestigieuses, puisque ses vignes sont classées en IGP. « Ce n’est pas un endroit réputé pour la vigne, mais j’ai développé un petit vignoble, morceau par morceau, de Marsannay-la-Côte jusqu’à Santenay. C’est une création. »
Né en Bretagne, Hervé Kerlan revendique un parcours atypique. « Ma grand-mère avait des vignes, donc je suis la cinquième génération, mais pas en Bourgogne. J’ai vécu au Canada, je m’y suis marié, puis on est venus s’installer ici il y a 34 ans. Je suis devenu bourguignon, mes enfants sont nés en Bourgogne. » Un sourire accompagne la formule : « Né breton et devenu bourguignon, c’est un beau mélange. »
Habitué des salons depuis plus de trente ans, il connaît bien Wine Paris. « J’ai dû faire la deuxième édition. Des salons, j’en fais depuis 30 ans. » En parallèle de son domaine, il a créé dès 1993 une société de distribution, spécialisée dans l’export des vins de Bourgogne, notamment vers l’Asie. « À l’époque, c’était compliqué. Il n’y avait pas beaucoup de candidats pour les vins de Bourgogne en Asie. »
Sur le millésime, le constat est sans détour : « 2025 est meilleure que 2024, c’est facile de dire ça. 2024 était une catastrophe. » Pour autant, la prudence reste de mise. « Ce n’est pas une année pléthorique. Il y a eu des problèmes de coulure, des zones où on a eu du mal à faire du vin. »
Économiquement, le contexte reste tendu. « Les marchés se resserrent. La situation mondiale pèse beaucoup, et à mon avis, ce n’est que le début. » Les tensions internationales, les variations monétaires et le ralentissement de certains marchés asiatiques impactent directement les ventes. « Les Chinois ont ralenti, les Japonais ont un taux de change délirant. Tout ça fait que le vin se vend moins bien. »
Il pointe aussi une forme d’excès dans la filière. « En Bourgogne, certains se sont vu pousser des ailes sur les tarifs. Il y a eu des abus, clairement. Et maintenant, il va falloir que ça se calme. » Sans renier l’excellence du vignoble, il appelle à la mesure. « On reste un tout petit vignoble, hyper qualitatif. On fait des vins fantastiques. Mais il faut aussi être capable de proposer des bourgognes régionaux avec un bon rapport qualité-prix. »
Pour lui, l’avenir passe peut-être par d’autres appellations. « Les Hautes-Côtes-de-Beaune ou les Hautes-Côtes-de-Nuits ont des rapports qualité-prix superbes. C’est peut-être là que les consommateurs vont se tourner. » Et de conclure avec lucidité : « Il ne faudrait pas qu’il y ait un Burgundy bashing. Certains commencent déjà à aller chercher ailleurs. »
Sur son stand, Hervé Kerlan présente des cuvées qui sortent des sentiers battus. « Je présente un blanc de pinot noir, un aligoté vinifié dans des fûts d’acacia, et puis des vins qui représentent bien leur appellation. J’aime proposer des choses un peu différentes. »
La Chablisienne : fidélisation, sagesse et vision long terme

Autre approche, autre échelle, du côté de La Chablisienne. Didier Berradja, directeur commercial France pour la distribution, représente une coopérative solidement implantée sur les marchés français et internationaux. « Je m’occupe à la fois de la grande distribution et du circuit traditionnel, cafés, hôtels, restaurants. »
Habituée de Wine Paris, La Chablisienne y reçoit chaque année l’ensemble de ses partenaires. « On accueille nos clients export, traditionnels et grande distribution. C’est un moment pour déguster, échanger et construire des partenariats existants ou futurs. »
Sur le plan de la production, le millésime 2025 marque une légère amélioration. « La vendange a été un peu plus généreuse que 2024, qui avait été compliquée. On a eu des vins un peu plus souples. » Mais sans excès. « On n’a pas fait le plein, on a surtout régénéré les stocks. Il y a toujours une tension. »
Commercialement, la coopérative se veut sereine. « Une bonne partie de nos volumes part à l’export. On maintient aussi nos marchés traditionnels et la grande distribution avec nos partenaires. » La stratégie repose sur deux marques distinctes, adaptées à leurs circuits respectifs. « On a su fidéliser nos clients, à la fois sur la marque et sur le niveau qualitatif. »
Sur les tensions internationales, notamment américaines, Didier Berradja adopte un regard pragmatique. « Le marché export reste prioritaire, mais les États-Unis, c’est devenu très épineux. Chaque jour, il y a une nouvelle annonce. » La philosophie de La Chablisienne reste claire : « Notre objectif, ce n’est pas de vendre à court terme, mais de construire des partenariats durables. Aujourd’hui, avec les États-Unis, ce n’est pas évident. »
Symbole fort de la maison, Château Grenouille occupe une place particulière. « C’est le seul château sur la côte des Grands Crus de Chablis. Depuis 2003, on y mène un travail très précis, très qualitatif. » Mais la coopérative ne se résume pas à cette cuvée emblématique. « Notre force, c’est aussi le Petit Chablis, le Chablis, le Bourgogne-Chardonnay et bien sûr les premiers crus. »
Sous l’impulsion de l’oenologue Estelle Roux, La Chablisienne revendique une approche mesurée. « On est dans la sagesse et dans le temps long. On apporte de l’élevage, du recul, pour proposer des vins prêts à boire. » Une ligne directrice assumée : « Ne pas être dépassé par les événements économiques, mais rester dans une résilience qualitative. »
Manon Bollery
Photos ©Manon Bollery






























