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20/02/2020 03:25

ENSEIGNEMENT : «La part du local devient énorme dans ce baccalauréat» selon Amélie Hart-Hutasse

Lors de la Nuit de l'Enseignement, ce mercredi à Dijon, des syndicats ont dénoncé la «marchandisation des savoirs et de la pédagogie». Enseignante à Semur-en-Auxois, Amélie Hart-Hutasse a décrypté la réforme du lycée sous l'angle du «creusement des inégalités» géographiques et sociales.
Une Nuit de l'Enseignement pour débattre des réformes de la maternelle à l'université, tel était l'appel à venir échanger ce mercredi 19 février 2020 de 18 à 22 heures dans une partie du bâtiment Droit-Lettres du campus dijonnais de l'Université de Bourgogne. L'invitation avait été lancée par la CGT Educ'action, la FSU, Solidaires, FO et la CNT. C'est-à-dire par des syndicats enseignants, interprofessionnels et anarchiste.

Dans le milieu enseignant, les critiques de la réforme du lycée se sont additionnées à la contestation de la réforme du système de retraite. Sans oublier la future loi de programmation de la recherche. Des réformes du gouvernement qui sont vues par les syndicats au travers d'une seule logique : «casser le service public de l'Enseignement afin d'entrer dans l'ère de la marchandisation des savoirs et de la pédagogie».

Se sentant incompris des médias, les syndicats ont envisagé cette Nuit de l'Enseignement pour porter des argumentaires plus élaborés que les messages entendus lors des manifestations. Conférences dans un amphithéâtre, ateliers dans plusieurs salles, buffet et chorales étaient prévues pour permettre de passer une bonne soirée militante. Environ une centaine de personnes ont participé, l'amphithéâtre apparaissant parfois bien dégarni tandis que certaines salles faisaient le plein notamment à propos des sujets concernant les étudiants étrangers ou le droit d'asile.

«La réforme du lycée était dans les cartons du gouvernement précédent»


Alors que la nuit tombe à peine, la première à se lancer aborde ce qui est sans doute le sujet le plus attendu de la soirée, «les réformes Blanquer» du nom du ministre de l’Éducation nationale. Amélie Hart-Hutasse est enseignante en histoire-géographie à Semur-en-Auxois et adhérente du SNES-FSU. D'emblée, elle souligne ce qui semble être le point de cristallisation des mécontentements syndicaux : la sélection des élèves dans l'enseignement supérieur, instauré avec Parcoursup.

La réforme du baccalauréat et du lycée en découle : il s'agirait de «mettre le lycée en cohérence avec cet état d'esprit de sélection». Une approche en phase avec la réforme du collège datant du quinquennat de François Hollande : «la réforme du lycée était dans les cartons du gouvernement précédent qui a juste pas eu le temps de la mettre en place».

Tranquillement, dans un propos très structuré, l'enseignante rappelle les aspects pratiques que les nouveaux bacheliers auront à connaître dès 2020. Et même depuis le mois de janvier dernier avec le contrôle continu. Des aspects qui influent aussi sur le travail des professeurs, voire leurs conditions de travail.

«Quand les libéraux veulent nous libérer, on doit s'alerter»


Le nouveau bac va réduire le nombre d'épreuves terminales nationales : français, histoire-géographie, enseignement moral et civique, deux langues, sport, humanités numériques et scientifiques, philosophie, grand oral et deux épreuves portant sur deux «enseignements de spécialité». Les élèves passeront des partiels deux fois en première et une fois en terminale dans les matières du tronc commun. Tout cela aurait «considérablement compliqué le calendrier».

Une des principales critiques d'Amélie Hart-Hutasse est la fin du caractère «national» du bac avec des évaluations «locales» réalisées par les enseignants mêmes des élèves dans leur établissement. Comptant le grand oral dans les évaluations locales, cela fait 50% des points du bac relevant des enseignants habituels des élèves : 10% des points venant du grand oral, 10% des notes et bulletins tout au long de l'année et 30% des E3C pour «épreuves communes de contrôle continu». Pour ces dernières, l'enseignante insiste sur des sujets «différents d'un établissement à l'autre», sans barème national ni corrigé de référence. «La part du local devient énorme dans ce baccalauréat» résume-t-elle.

«Quand les libéraux veulent nous libérer, on doit s'alerter» lance la syndicaliste. La disparition des séries dans les lycées d'enseignement général (S, ES, L, etc.), présentée comme une plus grande liberté par le ministère, est interprétée comme «la liberté du renard libre dans le poulailler libre», c'est-à-dire une «liberté de choix que nous impose notre situation sociale».

Vers un «bac local» ?


Les douze enseignements de spécialité ne seront pas tous dispensés dans tous les lycées : arts, écologie-agronomie et territoires, histoire-géographie-géopolitique-sciences politiques, humanités-littérature-philosophie, langues et littératures étrangères, mathématiques, numérique et sciences informatiques, sciences de la vie et de la terre, sciences de l’ingénieur, sciences économiques et sociales ainsi que physique-chimie.

Amélie Hart-Hutasse fustige la «répartition opaque» de ces enseignements. Ayant observé à la loupe la carte de répartition des sciences économiques et sociales, elle a constaté qu'il n'y en a pas «dans les petits lycées et les lycées ruraux». De plus, elle avance que «les options artistiques ont disparu des lycées ruraux». Selon elle, «c'est un creusement des inégalités géographiques en plus de creuser les inégalités sociales» : «tu t'adaptes à ton lycée de secteur, c'est pas le lycée de secteur qui s'adapte».

En première, les élèves choisiront trois enseignements de spécialité et n'en retiendront que deux en terminale pour les présenter au bac. Les choix des enseignements de spécialité seront très largement dictés par les demandes des établissements supérieurs pour accéder à leur formation, via Parcoursup.

Là où le ministère parle d'une réforme dans un sens «ambitieux», la syndicaliste entend «élitiste». Les programmes sont vus comme «lourds» et «complexes» ne tenant pas compte des élèves que les enseignants ont en face d'eux partout en France : «on n'élève pas le niveau des élèves quand on les noie et qu'on en perd la moitié avec des programmes infaisables».

Après le côté élèves, le versant enseignants. Les enseignements de spécialité ne correspondent pas aux disciplines de recrutement de l’Éducation nationale. Une certaine confusion apparaîtrait dans les établissements sur le choix des enseignants pour dispenser telle ou telle matière. Pour Amélie Hart-Hutasse, cela pose de «de vrais problèmes didactiques, d'organisation et de postes». De plus, la préconisation des établissements d'enseignement supérieur pourrait influer sur les éventuelles pertes de postes d'enseignants dans le secondaire puisque les établissements auront à s'adapter aux choix des élèves qui eux-mêmes s'adapteront aux demandes.

Pour évoquer les implications de ce «bac local» estampillé du lycée où l'élève a été inscrit, l'enseignante prend l'exemple de l'Allemagne. La Bavière est réputée très exigeante pour les épreuves de l'équivalent du bac. Ainsi, pour accéder à l'enseignement supérieur, les élèves de Bavière passeraient avant les autres. Revenant à une situation dijonnaise, elle envisage un futur ou le bac obtenu à Charles de Gaulle ou à Carnot n'aurait pas la même valeur sur le marché de l'enseignement supérieur par rapport à un bac passé au Castel.

Jean-Christophe Tardivon

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