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20/02/2020 03:24

ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR : La future loi de programmation de la recherche contestée

L'organisation de la recherche en France influence l'organisation du travail dans les universités. Des enseignants-chercheurs s'inquiètent de leur avenir alors que la loi semble favoriser une course à «la performance» entre laboratoires. La Nuit de l'Enseignement ce mercredi à Dijon leur a permis d'exposer leurs critiques.
Alors que la Nuit de l'Enseignement bat son plein ce mercredi 19 février 2020 à Dijon (lire notre article), Pierre Deffontaines prend la parole devant une quarantaine de personnes installées dans l'amphithéâtre Roupnel. Il est maître de conférence en sociologie à AgroSup Dijon et s'est donné la lourde tache de décrypter un sujet ardu, l'organisation de la recherche pour les enseignants-chercheurs, qui plus est à partir d'une loi qui est encore en préparation.

La Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR pour les amateurs d'acronymes) devrait être présentée au Parlement au premier semestre 2020 pour une application en 2021. Les rapports de trois groupes de travail permettant d'avoir déjà une idée de son contenu.

«Un monde du travail un peu opaque»


D'emblée, Pierre Deffontaines le reconnaît, «l'université publique (…) est un monde du travail qui paraît parfois un peu opaque». Pourtant, cela concerne un grand nombre de personnes : 32.000 étudiants à l'Université de Bourgogne, 1.519 enseignants-chercheurs et chercheurs ainsi que 1.255 personnel d'appui à la recherche (BIATSS).

Un petit rappel historique montre la continuité des réformes. En 2005, l'Agence Nationale pour la Recherche est créée en 2005 et délivre des financements pour des projets de recherche. Environ 10 à 20% des projets présentés sont financés ce qui fait dire à l'intervenant que c'est «une perte nette d'argent public» dans le travail de préparation de projets qui ne sont pas retenus.

En 2007, la loi LRU institue l'autonomie budgétaire des universités, ce que l'enseignant traduit par «contraintes budgétaires à respecter». Cette loi incite aussi à la fusion des universités et aux financements d'excellence. Plus récemment, Parcoursup et la loi ORE introduisent la sélection à l'université.

Les enseignants-chercheurs français sont mal rémunérés


Le sociologue dénonce la diminution des statutaires accompagnée d'un recours accru aux vacataires et aux contractuels. À l'Université de Bourgogne, 38% des heures d'enseignement sont des heures complémentaires ou des heures faites par des vacataires.

Pourtant, les rapports préfigurant la loi LPPR font des constats qui intéressent l'intervenant. Les enseignants-chercheurs français sont mal rémunérés, le salaire moyen étant à 63% de la moyenne européenne. Une perte de 3650 équivalent temps plein a été relevée entre 2012 et 2016 tandis que le nombre d'étudiants a augmenté de 14% sur la même période.

«Les financements vont aller au plus riches»


Pierre Deffontaines retient que l'idée générale du texte serait de limiter la liberté de recherche et d'avoir, pour le gouvernement, un plus grand pouvoir de décision dans les orientations de recherche. Selon lui, «le Premier ministre va déterminer des orientations et les universités ne seraient plus que des opérateurs de recherche».

L'enveloppe de l'ANR augmenterait pour multiplier les financements par projets de recherche selon des critères de performance : «les financements vont aller au plus riches». Le mécénat privé serait développé, ce que Pierre Deffontaines traduit par «une inégalité renforcée entre les équipes et les établissements pour la recherche et par conséquent sur l'enseignement».

Pour rendre les carrières plus attractives, les rémunérations devraient être revalorisées par des primes liées à la performance et le recrutement de l'emploi scientifique permanent se ferait selon les procédures de recrutement internationales. Le recours aux contractuels serait encouragé et des CDI de mission scientifique seraient créés, «donc pas vraiment des CDI». On copierait le modèle des tenure-tracks américains par des contrats de 5-7 ans aboutissant à «un recul de la titularisation».

Une université publique à deux vitesses


Pour les enseignants-chercheurs, la référence aux 192 heures équivalent TD disparaîtrait. Là encore, Pierre Deffontaines traduit pour le public de la Nuit de l'Enseignement qui n'est pas censé être un spécialiste de l'organisation des universités. Il craint que cela induise une université publique à deux vitesses. D'un côté, des personnes qui obtiendraient des financements de recherche, considérés comme performants et amenés ainsi à se spécialiser dans la recherche. De l'autre, des personnes qui deviendraient enseignantes et n'auraient plus de temps pour faire de la recherche.

Pierre Deffontaines pronostique la fin du modèle des enseignants-chercheurs. À ses yeux, c'est «la fin d'un minimum de communauté scientifique» et «la fin d'une recherche de qualité» reposant sur la «coopération». Un constat qui est partagé par d'autres enseignants-chercheurs à Montpellier ou Bordeaux. Des universités où l'on réfléchit à la rétention des notes pour faire pression sur le Premier ministre.

Jean-Christophe Tardivon

Retrouver notre présentation de la Nuit de l'Enseignement