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05/08/2020 13:41

AGRICULTURE : Alerte sur la moutarde de Bourgogne

Les aléas s'accumulent sur la culture de graine de moutarde pourtant reconnue par une IGP Moutarde de Bourgogne. Les cultivateurs demandent à ce que l'usage d'un insecticide soit maintenu et que d'autres solutions techniques soient trouvées. Le préfet de la Côte-d'Or est allé à la rencontre des représentants agricoles le 29 juillet dernier à Marsannay-le-Bois.
La France est le premier pays producteur de moutarde en Europe. La relocalisation de la filière moutard a commencé en 1988, les agriculteurs ayant été encouragés par les débouchés potentiels auprès des industriels de l'agroalimentaire à proximité.

Unilever (qui étient les marques Maille et Amora), Reine de Dijon, Européenne des condiments et Moutarderie Fallot sont présents dans la Côte-d'Or. S'ajoute Charbonneaux Brabant à Reims. Ces cinq entreprises réalisent 95% de la pâte de moutarde commercialisée en France et 50% en Europe. Les industriels de l'agroalimentaire s'approvisionnent principalement au Canada pour fabriquer de la moutard. La production bourguignonne entre donc en concurrence avec la production canadienne.

Le travail de l'association des agriculteurs, des stockeurs et des industriels a été récompensé par l'obtention en 2008 d'une Indication Géographique Protégée «Moutarde de Bourgogne» auprès de l'Union européenne qui garantit ainsi au consommateur la provenance des graines entrant dans la fabrication du condiment. À noter que la mention «moutarde de Dijon» ne renvoie pas, elle, à une production géographique mais à une méthode de fabrication.

Le déclin de la production de graine de moutarde


Ce 29 juillet 2020, c'est le préfet de la Côte-d'Or, Bernard Schmltez qui va à la rencontre des représentants des agriculteurs sur la commune de Marsannay-le-Bois, au nord de Dijon, où il est accueilli par le maire, Christophe Monot. Un déplacement d'actualité puisque la moutarde se récolte en juillet.

Depuis deux ans, les agriculteurs bourguignons peinent à répondre aux engagements de livraison du fait de faibles récoltes. Alors qu'il y a eu jusqu'à 6.000 hectares de moutarde cultivés, la superficie est tombée à 2.000 hectares. Le maximum atteint par le passé a été de 12.000 tonnes. En 2019, 10.000 tonnes avaient été promises tandis que la récolte n'a été que de 5.000 tonnes. L'année 2020 pourrait même être pire et les perspectives pour 2021 se dégradent.  

Corrélativement, le nombre de producteurs a chuté de 300 à 200 membres compte tenu des difficultés de culture. Les marges des agriculteurs se sont effrondrées bien que les industriels aient accepté de relever leurs prix d'achats sur les premiers quintaux fournis.

«Si on ne produit plus de moutarde en France, on ira la chercher au Canada»


Les difficultés s'expliquent par la pression des insectes, l'altise notamment. Il n'y a plus qu'un insecticide homologué sur le colza et autorisé sur la moutarde, le Boravi. Fabrice Genin, président de l'Association des producteurs de graine de moutarde de Bourgogne (APGMD), explique que l'association a écrit en 2019 au ministère de l'Agriculture afin de demander d'étendre le nombre de produits homologués sur le colza pour un usage sur la moutarde.

La moutarde étant une plante crucifère oléagineuse, comme le colza, l'extension paraît possible, reste à définir une donnée technique, la limite maximale de résidus (LMR) adaptée à cette plante.

«On a des réglementations européennes ou nationales qui ne sont pas du tout adaptées à des petites productions locales» analyse Fabrice Genin qui demande des différenciations réglementaires : «on a des territoires différents, des productions différentes, il faudrait que l'on arrive à avoir des réglementations différentes».

«Si on ne produit plus de moutarde en France, on ira la chercher au Canada où on sait comment elle est produite, dans des conditions bien pire» ajoute Vincent Lavier, président de la chambre d'agriculture de la Côte-d'Or.

Pour autant, Fabrice Genin tient à encourager les producteurs de moutarde : «j'ai besoin que les agriculteurs qui sont encore dans les zones où potentiellement ça peut marcher, ils continuent à faire de la moutarde, il ne faut pas qu'ils lâchent l'affaire».

«Ce qui bloque les agriculteurs, c'est le manque d'insecticide»


La production de graine de moutarde issue de l'agriculture biologique serait marginale en France, une association Filière Moutarde Bio s'est constituée en 2018 en Nouvelle-Aquitaine. La problématique étant la pression des insectes liés au colza, pour Fabrice Genin, il serait peut-être possible de produire de la moutarde biologique dans un secteur ne cultivant pas de colza. «Peut-être que dans cinq ans, quand il n'y aura plus du tout de colza, on pourra relancer quelque chose» évoque-t-il passablement dépité par la situation.

Réglementation, gel tardif, sécheresse, diminution des solutions techniques... Les aléas s'accumulent pour les cultivateurs. Dans les zones pédoclimatiques défavorables, avec parfois du gel tardif et de la sécheresse, «les plantes n'arrivent pas à s'en sortir» constate Fabrice Genin. Les problèmes se cumulant aux sols présentant une faible épaisseur de terre. «Avant, il n'y avait pas de mois où il n'y avait pas d'eau. Là, on se retrouve avec des périodes de sec de deux mois, trois mois, et quand il va se mettre à pleuvoir, il va pleuvoir pendant deux mois. Ça n'arrivait pas en Côte-d'Or il y a encore cinq ans». Il poursuit sur la réglementation européenne : «il n'y a que nous dans le monde qui avons cette position-là. On nous ouvre un monde et il n'y a que la France, et un peu l'Europe, qui dit 'non, ce n'est pas bien'». Finalement, «ce qui bloque les agriculteurs, c'est que l'on n'a pas de solution technique, c'est le manque d'insecticide».

Les pistes de solutions seraient du côté de la sélection de variétés de moutarde tolérantes aux insectes, un travail «coûteux, long et aléatoire», ou du côté des produits phytosanitaires qui apportent des réponses «rapides» mais «si je peux dépenser zéro en termes de phyto, je suis content» précise Fabrice Genin.

L'agriculteur regrette que des solutions techniques n'aient pas été proposées avant l'interdiction des néonicotinoïdes.. Il évoque d'ailleurs les ruches d'apiculteurs professionnels qui jouxtent ses parcelles de moutarde : «ils savent que quand on fait attention comment on les utilise, ils n'ont pas de problème de mortalité avec leurs ruches».

«On est sans solution pour le colza et pour la moutarde»


«Il faut arrêter cette course à la suppression de molécules» rebondit Antoine Carré, président des Jeunes Agriculteurs de la Côte-d'Or. «Soit on a un message rapide qui nous dit qu'on ré autorise les néonicotinoïdes et si on ne ramène pas une molécule efficace, les peu qui restent ne plus efficaces sur les colzas, les colzas, c'est mort sur les zones intermédiaires» déclare-t-il.

Car la culture du colza connaît elle aussi des difficultés. Les surfaces de culture ont diminué d'un tiers par rapport à leur maximum, une baisse affectant principalement les zones intermédiaires dont la Côte-d'Or. «Il va y avoir des situations très tendues qui, humainement, dans certaines exploitations, vont être ingérables» évoque Christophe Monot.

«On est clairement en impasse, on revient aux jachères pour faire un blé après qui sera à peu près correct» déplore Antoine Carré. «Le colza, c'est ce qui sauvait les exploitations les années sèches» rappelle Fabrice Genin qui serait demandeur de produits phytosanitaires de synthèse ayant «un impact plus faible sur l'environnement».

«On est sans solution pour le colza et pour la moutarde» relaie Fabrice Faivre qui rebondit sur le très décrié glyphosate : «on n'a pas de solution pour remplacer le glyphosate aujourd'hui». Le président de la FDSEA 21 se dit pourtant ouvert à un encadrement en terme de quantité de produit utilisé par exploitation.

Pour Antoine Carré, c'est la production agricole qui est en jeu : «la chimie, si on ne fait pas un retour en arrière, on n'y arrivera pas ou il faut nous dire clairement d'arrêter de produire (…) et on fait des champs de panneaux photovoltaïques».

Des relais de croissance du côté des énergies renouvelables


Plusieurs exploitants agricoles songent effectivement à développer la production d'énergie afin de compléter les revenus. Jacques de Loisy, agriculteur et maire de Hauteville-lès(Dijon, évoque des systèmes innovants de panneaux photovoltaïques qui «peuvent s'apparenter en terme d'implantation à de l'agroforesterie» et «qui permettent réellement de continuer de cultiver entre ces panneaux».

Jacques de Loisy voit là des «relais de croissance» à proximité d'une métropole consommatrice d'énergie. Il demande aussi des «dérogations» liées à la production de moutarde ou de colza dans les zones intermédiaires. «L'agriculture a toujours eu une double vocation, nourricière et énergétique» tient-il à signaler.

Dans le cadre de cette concertation informelle avec les représentants des agriculteurs, le préfet de la Côte-d'Or demande «un engagement au nom de l'intérêt général» et incite à trouver «des voies et moyens pour réconcilier durablement le discours agricole et le discours environnemental».

Jean-Christophe Tardivon

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