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10/11/2025 20:22

AGRICULTURE : Annie Genevard admet «un peu moins d'efficacité économique s'il y a plus d'efficacité environnementale»

«Il faut combiner l'innovation et la nécessité de la production», a analysé la ministre de l'Agriculture en déplacement en Côte-d'Or, ce vendredi 7 novembre. «L'agriculture n'est pas le problème mais la solution», a-t-elle martelé en écoutant des producteurs et des scientifiques.
Entre deux crises sanitaires, la ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire Annie Genevard a effectué un déplacement en Côte-d'Or, ce vendredi 7 novembre 2025, sur le thème du «développement d'alternatives aux produits phytosanitaires».

Une première séquence s'est déroulée dans une exploitation en polyculture-élevage, à Moloy, à l'ouest d'Is-sur-Tille, – où la ministre a été rattrapée par l'actualité concernant l'accord avec le Mercosur – et une seconde dans une unité expérimentale de l'INRAE, à Bretenière, au sud de Dijon.

Une exploitation de 350 hectares dans le sud du Châtillonnais


Le GAEC Colson comprend quatre associés – deux binômes père-fils – et emploie une salariée ainsi que deux apprentis. L'exploitation s'étend sur 350 hectares dans une zone de transition vallonnée et forestière entre Morvan, plaine de la Saône et plateau de Langres.

La production se répartit quasiment à moitié entre élevage – quelques taurillons et surtout 130 vaches, tous de race Brune des Alpes – et productions végétales (colza, blé, orge, maïs, pois...). 

«La race Brune est historiquement arrivée en France dans le Châtillonnais», précise Matthias Colson, interrogé par Infos Dijon. Les moines de l'abbaye de Clairvaux ont effectivement introduit ces vaches au XVIIIème siècle pour améliorer les cheptels existant.

Développement des circuits courts


Depuis 2018, la ferme se diversifie en valorisant 10% de son lait. «L'idée était d'aller jusqu'au bout du produit pour rencontrer le consommateur et communiquer sur notre métier», indique Matthias Colson. 

Les fromages blancs, yaourts et crèmes glacées sont particulièrement appréciés. La moitié est commercialisée en vente directe, l'autre moitié approvisionne des cantines scolaires côte-d'oriennes. L'objectif du GAEC est de tendre vers 20% de valorisation du lait car «ça a pris une ampleur phénoménale». «Avoir le retour du client final, c'est de la motivation. Échanger avec le consommateur, c'est un plaisir.»

Les 90% restant sont transformés en yaourts pour la grande distribution par une coopérative de l'Yonne.

Matthias Colson a également pour objectif de «produire un maximum d'alimentation des animaux sur l'exploitation avec des aliments qui ne font pas concurrence à l'alimentation humaine». D'où le recours à des sous-produits de productions d'huile, lait et bière ainsi que de la culture de luzerne pour atteindre 85% d'autonomie alimentaire, en comptant les pâturages.

Précaution sanitaire avant la visite de la ferme


Tout juste accueillie par les différents associés du GAEC Colson, Annie Genevard doit se plier à une précaution sanitaire : passer des sur-bottes, comme l'ensemble des membres de la délégation et des observateurs. «Je suis une ministre de terrain», glisse-t-elle.

Autour de la ministre sont présents notamment Paul Mourier, préfet de la Côte-d'Or, Florian Paquet, maire de Moloy, Hubert Brigand (LR), député de la Côte-d'Or, Charles Barrière (LCOP) et Catherine Louis (LCOP), vice-présidents du Département de la Côte-d'Or, Vincent Lavier, président de la chambre d'agriculture de Bourgogne-Franche-Comté, et Jacques de Loisy, président de la chambre d'agriculture de la Côte-d'Or ainsi que des représentants des syndicats agricoles Coordination rurale, FNSEA et Jeunes Agriculteurs. Invitée, la Confédération paysanne est excusée.

«Je crois beaucoup au modèle polyculture-élevage»


«Elles ont un regard très doux», commente Annie Genevard en découvrant les vaches brunes. Les bêtes sont installées dans un bâtiment construit, en 2014, «pour le bien-être animal et on s'y sent bien pour travailler». Elles ont accès aux prairies voisines d'avril à octobre.

«Je ne les approche pas trop», glisse-t-elle en revanche à l'approche des taurillons. Massifs et bruyants, les jeunes taureaux se montrent pourtant curieux de la délégation qui déambule et recherchent le contact avec leur éleveur.

Durant les échanges improvisés, la ministre de l'Agriculture salue «une exploitation assez exemplaire» et approuve la «bonne stratégie sur le plan environnemental comme sur le plan économique» de réduction du recours aux engrais menée par les quatre exploitants. «Je crois beaucoup au modèle polyculture-élevage, ne serait-ce que pour l'autonomie fourragère» qui permet de «ne pas importer une alimentation coûteuse et qui n'est pas toujours vertueuse».

Jacques de Loisy salue le «courage» de la ministre pour son soutien à la loi Duplomb


La délégation s'installe ensuite entre ombre et soleil pour un temps d'échanges qui deviendra rapidement technique, sur le modèle des réunions entre chambre d'agriculture et services déconcentrés de l’État sauf que les agriculteurs ont le luxe de pouvoir s'adresser directement à la ministre.

Celui qui a porté la liste de la FNSEA aux dernières élections consulaires félicite la ministre pour son soutien «avec beaucoup de courage» de la loi Duplomb (lire notre article) ainsi que pour la loi sur la diversification. 

Au passage, il salue l'action du conseil départemental de la Côte-d'Or alors que la compétence relève pourtant de la Région Bourgogne-Franche-Comté qui n'est pas représentée à cette réunion.

La production de moutarde reste «fragile»


«J'ai une attention particulière pour la moutarde», signale Annie Genevard
qui souhaite «restaurer en France ce qui permet de faire de la moutarde».

Comme le rappelle Vincent Lavier, à partir de 1992, la profession a travaillé à la remise en culture de la moutarde, qui avait disparu. Désormais, 10.000 hectares sont cultivés. 

«Mais cela fragile par rapport à la problématique des insectes», glisse-t-il au regard de la thématique du déplacement ministériel. «Plutôt que d'importer de la moutarde du Canada nourrie avec du glyphosate, on souhaite produire de la moutarde en France avec les insecticides adaptés.»

Alerte sur «l'état psychologique des éleveurs»


Le propos s'oriente aussitôt sur les sujets sanitaires. Antoine Carré, président de la FDSEA de la Côte-d'Or, rappelle que la Côte-d'Or connaît de longue date des épizooties de tuberculose bovine.

Les échanges s'orientent ensuite sur la dermatose contagieuses bovine (DNC) (lire notre article). Antoine Carré alerte sur «l'état psychologique des éleveurs» car, en cas d'abattage de lot pour cause de DNC, «les bêtes partent à l’équarrissage» contrairement à la tuberculose où «la viande est consommée».

«On est en train de tuer notre système productif français»


Ayant suivi un vêlage en pleine nuit, Clément Babouillard (FNSEA) tire «la sonnette d'alarme» car «à chaque réforme successives de la PAC nos exploitations ont perdu des aides». «On est en train de tuer notre système productif français, on a de fortes attentes vis à vis du gouvernement», ajoute-t-il en référence aux charges qui augmentent. «On est en train de rendre malade tout un système économique qui était performant auparavant.»

Jacques de Loisy précise que les agriculteurs de la Côte-d'Or ont connu des baisses de compétitivité en raison des modifications concernant les zones intermédiaires : une partie pour la Mutuelle sociale agricole, une partie pour l’État, une partie pour accompagner des mises aux normes d'exploitations. Une exploitation moyenne de 200 hectares peut avoir vu ses aides européennes diminuer de 30.000 euros par an.

«L'agriculture n'est pas le problème mais la solution»


Là, la réunion s'interrompt un instant car Annie Genevard a dû prendre un appel téléphonique. La suite de la journée permettra de comprendre que la ministre est sollicitée pour réagir à une déclaration faite par Emmanuel Macron au Brésil à propos de l'accord avec le Mercosur (lire notre article).

Pour trouver de nouveau soutien, Vincent Lavier indique que les agriculteurs voisins de la source de la Seine se sont tournés vers le Grand Paris qui, de son côté, cherchait à anticiper d'importantes inondations en mettant en place des zones d'expansion des crues.

En contrepartie, le Grand Paris valorise la viande et le lait produits sur ces prairies dans les cantines scolaires parisiennes.

«L'agriculture n'est pas le problème mais la solution», s'enthousiasme la ministre, une oreille à Moloy, une oreille au Brésil.

Dans la foulée, Jacques de Loisy remet le «Manifeste pour une eau au service de la souveraineté agricole et alimentaire» de la chambre d'agriculture de la Côte-d'Or (retrouver le document).

Travailler à diminuer les droits de douane sur les engrais hors-Russie


Antoine Carré lance le sujet du coût des engrais : «il n'y a plus de rentabilité sur les grandes cultures». «Chaque exploitation s'est diversifiée. Aujourd'hui, on n'y arrive plus. Il faut redonner des perspectives aux jeunes pour s'installer serait-ce que sur la production de base. On n'est pas des producteurs d'énergie solaire. Il faut absolument nous redonner la capacité de produire. Il ne faut pas nous retirer des moyens de production sans solution.»

«Le dispositif de taxe carbone sur les engrais va renchérir dans des proportions considérables le prix des engrais», anticipe Annie Genevard, «il faut éteindre les droits de douane sur d'autres engrais». «L'Irlande va présenter une résolution [européenne] que nous allons soutenir.»

«La France n'est pas en capacité de produire des engrais verts et pas cher», déplore-t-elle. 

«Une recrudescence» de fièvre catarrhale ovine


Du côté des ovins, Antoine Carré alerte sur «une recrudescence» de fièvre catarrhale ovine (FCO) avec jusqu'à 50% d'agneaux morts-nés dans certains élevages.

Président du Syndicat d’élevage ovin de Côte-d’Or, Julien Pané se dit inquiet de la FCO et du coût des vaccins. «On les a mis gratuitement à disposition pour la FCO 8», réagit Annie Genevard. «On les a payés», proteste Vincent Lavier.

«La transition suppose le temps de faire le passage de l'un à l'autre»


«Nous travaillons avec l'INRAE pour bâtir des stratégies alternatives aux produits phytonsanitaires», indique la ministre en s'orientant vers le thème du jour. 

«On a toujours présent à l'esprit qu'ils doivent être utilisés quand il n'y a pas d'autres solutions, dans des proportions raisonnables et qui ne contreviennent pas à la santé – santé des sols, santé humaine», développe-t-elle. «Dans transition écologique, il y a transition, la transition suppose le temps de faire le passage de l'un à l'autre.»

«Cela suppose que l'on puisse apporter aux productions des solutions, qu'elles soient de biocontrôle ou qu'elles soient en produits phytosanitaires», ajoute-t-elle, «tout cela est très contrôlé». «Il y a beaucoup de produits qui ont été interdits – c'est une bonne chose parce qu'ils étaient mauvais – mais il y a des produits qui sont autorisés – et qui doivent continuer à l'être – parce que, sans cela, on ne peut pas produire d'alimentation.»

Parmi les «impasses» constatées dans ce temps de transition, figurent les productions de betteraves, cerises ou encore noisettes (retrouver le rapport de l'INRAE). «On ne peut pas tout éliminer d'un coup pour tout le monde», considère la ministre, «on se met dans la main des producteurs étrangers qui, eux, ont parfois des pratiques déréglementées en la matière.»

Point de situation en bout de champ d'un site expérimental de l'INRAE


Une astucieuse organisation d'étapes successives en bouts de champ permet alors à Annie Genevard de faire un point de situation sur différentes recherches pour réduire le recours aux produits phytosanitaires de synthèse menées par l'unité expérimentale de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) du domaine d’Époisses, à Bretenière (lire notre article).

La délégation comprend maintenant Nicolas Schoutih, maire de Bretenière, Anne-Catherine Loisier (divers centre), sénatrice de la Côte-d'Or, Christian Morel (divers gauche), vice-président de la Région Bourgogne-Franche-Comté, Sébastien Sordel (LCOP), conseiller départemental de la Côte-d'Or, Philippe Lemanceau (PS), vice-président de la Métropole de Dijon, Philippe Mauguin, PDG de l'INRAE, et Cécile Détang-Dessendre, présidente du centre INRAE de Bourgogne-Franche-Comté.

«L'INRAE est engagé dans la recherche de solutions d'avenir»


La ministre se félicite ainsi de «voir dans les champs ce que donne la recherche en matière d'alternatives aux traitements phytosanitaires avec le recours de l'agronomie, du machinisme agricole adapté, de la recherche en matière de variété génétique». «Ici s'élabore une agriculture expérimentale qui est destinée à se mettre au service de l'agriculture, des agriculteurs qui doivent s'adapter en permanence au changement climatique, parfois au manque d'eau, parfois au dépérissement des variétés. (…) Même si nous sommes dans la recherche expérimentales, il y a aussi des applications concrètes dans des conditions de grandes exigences.»

«Nous sommes engagés dans une évolution qui, progressivement diminuera la part de phytosanitaire dans la production agricole», assure-t-elle, «pour se préparer au retrait de certaines molécules, il faut des expérimentations. (…) L'INRAE est engagé dans la recherche de solutions d'avenir en utilisant aussi toutes les ressources du passé parce que l'agronomie est la science ancestrale des hommes. On n'oublie pas non plus ce qui a fait la prospérité de l'agriculture de toujours.»

«C'est à la fois le trait d'union entre un avenir qui sera plus technologique – une agriculture de précision, connectée, avec un machinisme innovant, avec des recherches génétiques qui utilisent toute la panoplie des possibilités scientifiques et, en même temps, qui pratique la rotation des cultures, l'enrichissement du sol», s'enthousiasme-t-elle, «il y a des recettes fondamentales en agriculture : la protection et l'enrichissement du sol, c'est une des grandes leçons de l'agriculture de toujours.»

«Il faut qu'il y ait un intérêt économique à agir différemment»


«Il faut combiner l'innovation et la nécessité de la production», analyse Annie Genevard, «agronomie et économie». «Il faut qu'il y ait un intérêt économique à agir différemment. Moins d'intrants, c'est moins de charges. Il faut que ce soit à somme quasiment nulle. On peut admettre qu'il y a un peu moins d'efficacité économique s'il y a plus d'efficacité environnementale et plus de résilience climatique.»

«Je considère qu'il faut une agriculture qui soit durable mais aussi souveraine et compétitive», poursuit-elle en alertant sur le fait que la balance commerciale agricole de la France pourrait ressortir négative en 2025. Une première depuis 1978. Jusque là, la France voyait ses exportations l'emporter sur les importations grâce aux vins et spiritueux.

«La radicalité ne nous aide pas, elle nous freine»


«Aidez-nous à donner à ces questions fondamentales à ce que le concitoyen porte un regard un peu plus ouvert, un peu moins radical», conclut Annie Genevard après avoir échangé avec les chercheurs, «la radicalité ne nous aide pas, elle nous freine». 

«Ne restez pas dans le secret de vos labos et dans la limite de vos parcelles. Aidez-nous à faire comprendre à l'opinion publique que ce que vous faites exige un peu de temps de transition et portera ses fruits», exhorte la ministre. «Je n'oppose pas les agricultures en elles et surtout pas les agriculteurs entre eux. Il ne faut pas laisser le débat public le faire. Vous êtes des acteurs de la pacification de ce débat. (…) On a tous intérêt à être les promoteurs de cette transition que vous et moi jugeons si importante.» 

Jean-Christophe Tardivon

Dermatose des bovins, influenza aviaire, loup, Mercosur, FEADER... Annie Genevard répond aux crises agricoles







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