Recherche
> Côte d'Or > Côte d'Or
07/08/2020 16:00

CÔTE-D’OR : Les agriculteurs livrent un bilan alarmant de la moisson d’été en zone intermédiaire

Les acteurs de la filière végétale livrent un lourd bilan d’une mauvaise récolte. Des chiffres inquiétants sont donnés et des revendications appuyées.
Une grosse partie de la zone intermédiaire se situe en Côte-d’Or. Cette zone intermédiaire, pour résumer, est limitée et contrainte par plusieurs facteurs gravitant autour des exploitations (caractéristiques de la zone à voir plus bas). À l’heure du bilan de la moisson d’été 2020, on peut très clairement parler de zone dans l’impasse, d’une zone dans le rouge au regard des récoltes. Celles-ci sont assez significativement en-deçà des années précédentes.

«On est à 130 millions d’euros de pertes, c’est phénoménal»


Sur les cultures d’orges d’hiver, moins de 30 quintaux par hectare seulement ont pu être récoltés sur certaines parcelles. Et le rendement moyen, de 47 quintaux par hectare, est «13 à 15 quintaux inférieur au potentiel du département». La perte financière pour la Côte-d’Or est évaluée à plus de 8 millions d’euros.
Plus de 9 millions d’euros, c’est celle évaluée pour ce qui est du blé, avec cette année une moyenne récoltée de 59 quintaux par hectare (juste 40 quintaux par hectare sur certaines parcelles).
Concernant le colza, la récolte a «fondu» d’une dizaine de quintaux en quelques années (20 aujourd’hui). «Les surfaces de culture ont quasiment été divisées par trois» (moins de 30.000 hectares en 2020, perte de 50 millions d’euros sur La Ferme Côte-d’Or). La perte financière sur le département est évaluée à près de 46 millions d’euros.

Suivant un bilan chiffré reprenant chaque nature de culture (tableau à consulter dans les visuels en bas de l’article), «on est à 130 millions d’euros de pertes, c’est phénoménal». Dans le mauvais sens du terme évidemment. Par exploitation, les pertes sont évaluées à près de 60.000 euros.

Dans leur chiffrage, les acteurs de la filière végétale en Côte-d’Or ont estimé, à ce stade, la perte de recettes liée à cette moisson entre 85 millions et près de 100 millions d’euros à ce stade. « C’est un chiffre qui cumule 73 millions d’euros de perte de vente de grains, avec les mauvais rendements, et entre 12 et 26 millions d’euros liés au déficit en paille » reprend Jacques de Loisy, pour la FDSEA 21.
Double peine donc en Côte-d’Or qui compte environ 2/3 d’exploitations cumulant ateliers grandes cultures et élevage, il faudra acheter ailleurs cette paille manquante. La facture est estimée à 32 millions d’euros supplémentaires pour la ferme Côte-d’Or sur ce point.

Le coup de gueule des Jeunes Agriculteurs


Président des Jeunes Agriculteurs de Côte-d’Or et administrateur de l’association interprofessionnelle Terres Univia, Antoine Carré insiste sur «la grosse problématique» qu’est l’impasse technique dans laquelle les agriculteurs se retrouve avec le colza, «tête de rotation historique» dont les surfaces de culture se réduisent par la pression des insectes couplée à la suppression d’insecticides.

Antoine Carré pousse d’ailleurs un coup de gueule : «On a perdu tous les leviers chimiques qu’on avait jusque-là. On n’est plus au pied du mur, on est dans le mur aujourd’hui. Quand on décide de l’assolement des années prochaines, On ne sait plus comment faire. Et cette situation, elle est clairement due aux mesures gouvernementales. On supprime les insecticides sur le colza et ce n’est pas un hasard s’il y a très peu de colza bio… On ne sait pas gérer les insectes, on ne va pas faire de miracles. Et nous retrouvons ces problématiques sur les céréales et la paille. En tant que président des JA, je me demande si on n’est pas en train d’installer des jeunes sans avenir… Que font nos politiques ? La passion, c’est ce qui nous guide mais ça va bien un, deux, trois, quatre ans… Si derrière, il n’y a pas de retour économique, ce n’est pas possible».

Les acteurs de la filière végétale indiquent aujourd’hui : «Il y a encore dix ans, la Côte-d’Or se situait avec l’Yonne sur le podium des départements producteurs de colza en France. Depuis 2011, progressivement, le colza avait déjà perdu 10% de ses surfaces. Le décrochage est criant depuis 2018 où la sole des colzas a reculé de plus de 50% : elle se situe aujourd’hui avec 27 000 ha contre 63 000 ha en 2011. La production de moutarde, plante cousine du colza, est elle aussi en train de disparaître en Bourgogne pour les mêmes raisons».

La moutarde en danger


La moutarde est «une filière en danger voire en voie de disparition» pour les agriculteurs de la région, et le recours des industriels aux imports de moutarde depuis le Canada est autant une évidence qu’une crainte. Fabrice Genin, au nom du groupement des producteurs de moutarde de Bourgogne, alerte : «C’est une filière emblématique ici… La chance qu’on a, c’est que la valeur ajoutée se faisait sur notre territoire en lien avec les industriels, contrairement à d’autres récoltes qui partent directement ailleurs. La situation est catastrophique, ça fait trois années de suite qu’on n’arrive pas à répondre aux commandes des industriels».

Trouver des solutions face au climat


Pour l’Association pour la promotion des productions végétales (APPV), «on arrive à un niveau de rupture qui devient important dans bon nombre d’exploitations. Les solutions financières et techniques deviennent compliquées», avec le sentiment que l’Etat «désorganise les structures».
Face au dérèglement climatique, les acteurs de la filière, dont les organismes stockeurs, sont mobilisés pour trouver des solutions avec les agriculteurs des secteurs en zone de faibles potentiels. « Cela se joue sur le front de l’agronomie et de la recherche génétique, avec des variétés plus résistantes au sec notamment, mais aussi en innovant dans de nouvelles productions. Nous attendons beaucoup de projet comme la méthanisation du seigle fourrager porté par la coopérative Dijon Céréales en secteur Châtillonnais et au nord de Dijon », assure Didier Lenoir président de l’APPV et vice-président de Dijon Céréales.

Fabrice Faivre, président de la FDSEA de Côte-d’Or, revient aussi à l’un des facteurs plombants de la zone intermédiaire : le climat. Cela en notant que les jours consécutifs sans pluie se répètent et en appelant à repenser les modèles pour le stockage de l’eau notamment. C’est l’une des revendications affirmées à l’occasion de ce bilan 2020 : des adaptations législatives afin de faciliter ce stockage l’hiver notamment.

Mieux répartir les aides venant de la PAC


Premier vice-président de la FDSEA 21, Jacques de Loisy fait le point sur ces revendications. La première évoquée est «un meilleur accompagnement de nos régions via la PAC».

Des critères remontant à une trentaine d’années ont fixé un soutien à l’hectare en fonction de la productivité des exploitations. Alors que celles de la zone intermédiaire et en l’occurrence de Côte-d’Or ont grandi pour combler un manque de productivité par rapport à d’autres régions moins impacts par le climat, les aides à l’hectare ont été rabotées lors de la dernière décennie.

Jacques de Loisy relève donc de très fortes disparités dans la répartition : «La PAC représente au niveau national 9 milliards d’euros. L’Etat français en redistribue sur 26 à 27 millions d’hectares de terres cultivables et prairies. Dans nos régions, les aides sont souvent inférieures à 200 euros par hectare alors que dans d’autres pays comme la Roumanie, c’est plutôt 250 euros par hectare, et que la moyenne française est à 350 euros par hectare. On a globalement 40% d’aides en moins que la moyenne française». Et le vice-président de la FDSEA ajoute : «Le budget est aujourd’hui fléché depuis Bruxelles. Une meilleure répartition en France ne coûtera pas un centime de plus au contribuable».

Accompagner les projets agricoles


Au registre des investissements, Jacques de Loisy se permet de faire remarquer : «Dans le grand plan d’investissement de l’Etat, on entend parler de milliards et, dans l’agriculture, on entend parler de millions… Peut-on participer à la relance économique du pays ? On en a cette ambition».
«On souhaite continuer à entretenir le territoire, à produire de l’alimentation et de l’énergie», affirme le premier vice-président de la FDSEA, en plaidant pour «un assouplissement de la réglementation, au moins sur la protection des semances» tout en laissant entendre qu’il faut accompagner les exploitations agricoles dans leurs potentialités à développer des alternatives autour du photovoltaïque ou bien de la méthanisation évoquée par Didier Lenoir.

Vincent Lavier, président de la Chambre d’agriculture de Côte-d’Or, appuie ces propos en soulignant l’importance de l’agriculture dans l’aménagement du territoire : «Accompagner et renforcer les exploitations agricoles, ça coûtera moins cher à la collectivité que d’avoir des territoires vierges et livrés à eux-mêmes…». Des aides aux zones intermédiaires à la manière de celles existantes en zones de montagne ? Pour Vincent Lavier, la question mérite d’être étudiée, de même que des projets expérimentaux pouvant permettre à l’agriculture de se réinventer ou de s’étendre dans l’ère de la transition écologique, mais autrement que par les contraintes.
La venue du ministre de l’agriculture en Côte-d’Or est toujours fortement souhaitée.

Chez Philippe Gransagnes, Ferme du Bois de Change, Chemin du Carcot à Quetigny, le projet de bassin multi-usages pour la retenue d’eau est mis en avant.

Alix Berthier
Photos : Alix Berthier

Alerte sur la moutarde de Bourgogne


Des collectivités tentées par la réalisation de retenues d'eau multi-usages