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14/04/2020 03:23

ÉDUCATION : La «pseudo continuité pédagogique» en question

Alors que les écoles rouvriront à partir du 11 mai, des professeurs se montrent critiques vis à vis de la continuité pédagogique vantée par le ministre de l’Éducation nationale. Pour avoir un éclairage, Infos-Dijon a interrogé deux enseignantes de lycées très différents : Charles-de-Gaulle à Dijon et Antoine à Chenôve.
Le ministre de l’Éducation nationale met en avant les principes de la «continuité pédagogique» et de  la «Nation apprenante» pour que les élèves, de la primaire au lycée, reçoivent des enseignements même pendant la période de confinement. Relais du ministère dans le territoire, la rectrice de l'Académie de Dijon a bien reconnu quelques déboires de connexions aux outils numériques dans la semaine du 17 mars. Des dysfonctionnements qui avaient été résolus alors que la charge de travail tout autant été décriée par les élèves, les parents et les enseignants avaient été allégée.

Qu'en est-il du point de vue des enseignants ? Comment vivent-ils cette période qui intervient après une importante réforme du baccalauréat introduisant des épreuves de contrôle continu dans cet examen ? Infos-Dijon a demandé à deux enseignantes représentatives leur éclairage.

Chantal Bonnot enseigne les lettres modernes au lycée international Charles-de-Gaulle à Dijon et est membre du bureau académique du syndicat enseignant SNALC. Sandrine Bernard est professeure de lettres-histoire au lycée professionnel Antoine à Chenôve et co-secrétaire académique du SNUEP-FSU. Toutes les deux, à des degrés divers, pointent des failles dans l'organisation de la fameuse «continuité pédagogique». Toutes les deux soulignent la défiance d'une partie du corps enseignant à l'égard du ministre de l’Éducation nationale.

«Les élèves ont eu l'impression d'être noyés sous un flot de travail à faire»


«On n'a pas du tout été préparé à ça» soupire Chantal Bonnot en revenant sur la semaine du 17 mars dernier qui «a été un bricolage». Les enseignants de Charles-de-Gaulle utilisent la version «éducation» de la plateforme d'exploration de contenus numérique Pearltrees. Certains professeurs  ont reçu une brève formation de deux heures sur les outils en distanciel mais, pour Chantal Bonnot, ce n'est pas l'ensemble de l'équipe pédagogique qui maîtrise les outils numériques.

En revanche, un outil est entré dans les usages, des enseignants comme des élèves, il s'agit du logiciel de gestion de vie scolaire, Pronote. «Un ancien système qui fonctionne assez bien» selon Chantal Bonnot. Il fait office de cahier de texte par exemple et les élèves retrouve là les tâches à effectuer ainsi que le contenu des cours. Quelques ordinateurs ont été prêtés par l'établissement à des familles qui n'en avaient pas.

Dès les premiers jours, enseignants et élèves se sont mis au travail. Tellement que «les quinze premiers jours, les élèves se sont plaints d'avoir beaucoup trop de travail parce que tous les enseignants ont vraiment donné des instructions très précises. Les élèves ont eu l'impression d'être noyés sous un flot de travail à faire» explique la professeure de français. Un message qui a été entendu par le rectorat qui a demandé à alléger la charge de travail (lire notre article). La syndicaliste souligne donc un certain décalage entre la réalité vécue par les enseignants et la communication du ministre Jean-Michel Blanquer.

«On voit bien les limites des outils technologiques»


Les enseignants doivent tout à la fois préparer des nouveaux cours du fait des changements de programme de cette année scolaire 2019-2020, les taper à l'ordinateur pour être transmis informatiquement, faire des classes virtuelles (c'est à dire en visioconférence) et contacter les «décrocheurs», ces élèves qui ne répondent plus.

Chantal Bonnot a deux classes de 35 élèves de première à qui elle a demandé cinq devoirs en trois semaines. Seuls deux élèves ne rendaient pas rendu leur travail. «Ils ont essayé de bien faire leur travail, ils ont vraiment bien joué le jeu».

Pour cette continuité pédagogique, les enseignants travaillent avec leurs outils personnels et leur connexion domestique. On parle de «fracture numérique» chez les élèves mais elle peut exister chez les enseignants aussi qui ne sont pas nécessairement organisés pour répondre pratiquement à cette situation ou qui n'habite pas nécessairement un endroit desservi par une liaison permettant les visioconférences.

L'enseignante évoque ses collègues de langues vivantes qui «essaient de faire des visioconférences» sans trouver le dispositif satisfaisant. «On voit bien les limites des outils technologiques : c'est complètement haché, déjà en français on a du mal à tout entendre». Qui dit classe virtuelle, dit chahut virtuel ce qui a nécessité un rappel à l'ordre de la part du proviseur auprès des élèves.

À ce jour, pour le bac par exemple, les conseils de classe ont eu lieu par téléphone, les élèves de terminale ont donc deux trimestres de notes en contrôle continu. Il sera aussi stipulé d'être précis sur les appréciations. Il apparaîtrait aussi très difficile de demander aux enseignants de travailler en juillet et août «compte-tenu du passif» : «on nous demande de faire de la continuité pédagogique, on travaille autant que d'habitude». En résumé, le ministère ne peur pas «invoquer le coronavirus pour faire tout et n'importe quoi».

«On n'attend plus rien de l’Éducation nationale»


«On garde en mémoire la problématique des retraites, les salaires qui n'ont pas été augmentés, la réforme du lycée» indique la syndicaliste. Une défiance en arrière-plan qui pèse sur le moral des enseignants. «Demander du soutien pendant les vacances de printemps tout en annonçant qu'on allait faire cours jusqu'au 4 juillet, trop c'est trop». Il n'y aura donc pas de soutien à Charles-de-Gaulle.

«On n'attend plus rien de l’Éducation nationale» exprime un rien désabusée la syndicaliste. «On ne travaille plus pour l’Éducation nationale, on travaille pour les élèves, pour l'aspect humain, pour les préparer aux examens. Je continue à travailler pour préparer les oraux mais peut-être qu'ils seront annulés». «Il y a une perte confiance complète» qui serait due à la «dichotomie entre le discours officiel et la réalité de terrain».

Chantal Bonnot fait le parallèle avec les infirmières de l'hôpital public : «ça fait trop d'années qu'elles manifestent, qu'elles n'obtiennent rien, qu'elles ont des salaires misérables et aujourd'hui, on leur demande d'aller au front et de sacrifier». «On ne risque pas nos vies, mais on est dans la même configuration» analyse-t-elle.

Le retour de la confiance serait lié à la prise en compte des revendications du SNALC : augmentation des enseignants à hauteur de 1.000 euros mensuels supplémentaires pour être au niveau de pays comme l'Allemagne et abandon de la réforme du système de retraite. «On ne fait pas la mendicité, on voudrait juste être rémunéré correctement. (…) La seule chose qui pourrait une forme de confiance, ce sont des actes» lance Chantal Bonnot.

Les élèves ont envie de revoir leurs professeurs


La professeure conserve un certain espoir dans l'évolution de la relation parents-enseignants qui est transformée du fait de contacts plus réguliers avec les familles. «Les parents au téléphone remerciaient» l'enseignante dont ils ont pu voir le sérieux : «les parents se rendent compte du travail que l'on fait, de la qualité et des exigences» liés à la réforme du lycée.

Après un mois de confinement, Chantal Bonnot constate «une baisse de moral et de motivation». Au début, la plupart des élèves trouvait la continuité pédagogique ludique malgré la charge de travail, la nouvelle forme d'échanges avec les professeurs les stimulaient. À présent, «ils ont envie de nous revoir» souligne la professeure.

Des SMS avec la photo des devoirs rédigés sur papier


Aux antipodes du public de Charles-de-Gaulle, se trouve le lycée professionnel Antoine à Chenôve dont les élèves viennent de toute la Bourgogne Franche-Comté. Sandrine Bernard reconnaît que l'établissement accueille «des élèves qui sont arrivés sur la voie professionnelle parce que l'école c'était compliquées pour eux, certains était à la limite du décrochage». La situation actuelle n'a rien arrangé et l'enseignante parle tout de go de «pseudo continuité pédagogique».

Les professeurs du lycée Antoine étaient tout fraîchement formés aux fonctionnalités basique de l'espace numérique de travail ECLAT. Dans les premiers jours, la multitude de connexions à ECLAT a causé de nombreux dysfonctionnements qui ont été corrigé avec une augmentation de la contribution du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté à cet ENT. Pour autant, la principale difficulté réside dans la «capacité des élèves à aller dans cet outil chercher le travail et pouvoir nous le renvoyer».

Dans l'Académie de Dijon, la syndicaliste confirme que des établissement ont proposés de prêter des ordinateurs aux élèves mais, à sa connaissance, seuls quelques-uns sont venus en chercher. Sandrine Bernard attire l'attention sur le fait que l'ordinateur ne suffit pas, encore faut-il pouvoir le relier à une connexion Internet avec un débit suffisant. Les familles des élèves qui ont un smartphone n'ont pas forcément une box à domicile.

Sandrine Bernard a simplifié les choses pour les élèves dans une situation d'«exclusion numérique» en proposant de rédiger les devoirs par écrit sur papier et de renvoyer une photo du document par SMS. Ce qui est est gérable compte tenu d'un faible nombre de retours.

Les élèves de la voie professionnelle «grands perdants» du distanciel


Le ministre de l’Éducation nationale a employé le terme d'«élèves perdus» pour évoquer les situations où personne ne répondait aux appels téléphoniques de l'équipe pédagogique concernée. Ce sont des décrocheurs de la continuité pédagogique qui viennent s'ajouter aux décrocheurs habituels même si le recteur interacadémique de Bourgogne-Franche-Comté a plusieurs fois souligné que certains élèves avaient été «raccrochés» du fait du dispositif actuel considéré comme stimulant par eux.

La moyenne nationale avait été estimée par Jean-Michel Blanquer à 7-8% de «décrocheurs» dans la situation actuelle. Alors que cette proportion est très faible en lycée d'enseignement général (0,6% en moyenne dans l'Académie de Dijon selon le rectorat), pour Sandrine Bernard, il s'agirait d'inverser l'estimation dans la voie professionnelle : «il y a 7 à 8% d'élèves dont on a le contact, tellement c'est compliqué». Un trait grossit pour mieux signaler la problématique car l'enjeu du bac pro fait que 80% des élèves de première et de terminale se signalent «de temps en temps» en rendant un travail.

Pour les élèves les plus fragiles, en SEGPA ou CAP, là «où se concentrent les difficultés sociales», il est très difficile d'avoir des retours. Dans une classe de 9 élèves – dont 8 sont arrivés en France depuis moins de deux ans – un seul élève a rendu un travail en quatre semaines. «On appelle quand on arrive à joindre les familles» signale la professeure car «il y a encore des gens qui travaillent». Des messages sur répondeur restant sans réponse.

Pour Sandrine Bernard, les élèves de la voie professionnelle «seront les grands perdants» parce que «on n'est pas dans la continuité pédagogique, on est dans la discontinuité pédagogique avec eux». Dans cette voie, la formation se fait en partie en stage en entreprise or les stages sont annulées depuis le début du confinement. «Au retour du confinement, il va être très compliqué de trouver des entreprises qui vont les accueillir parce que les entreprises seront elles-mêmes en difficultés».

Les stages en question concernent tout autant des usines ou des PME de réparation d'ordinateurs ou de téléphones. Certains ont d'ors et déjà été reportés sur l'année prochaine alors qu'il est délicat d'augmenter le nombre de semaines de formation car cela se fait au détriment des semaines de cours. Les élèves peuvent redoubler selon les places disponibles dans la section en question.

Pour le bac pro, les élèves ont leur notes des deux premiers trimestres de terminale ainsi que l'évaluation des heures de stage depuis la seconde. La plupart des élèves ayant validé dix semaines de stage sur trois ans.

Contrairement aux élèves de Charles-de-Gaulle, les lycéens d'Antoine ne semblent «pas du tout dans le manque social». Ceux que Sandrine Bernard réussit à joindre sont «très positifs» mais elle rappelle qu'il s'agit de «jeunes qui sont un peu fâchés avec l'école, certains avaient déjà du mal à faire venir tous les jours au lycée».

«Faire classe, c'est faire lien»


Selon l'analyse de Sandrine Bernard, «la continuité pédagogique qu'on nous impose va creuser les inégalités qui sont déjà là». «Ce n'est pas du positif pour notre société dans son entier» ajoute-t-elle. L'enseignante aurait préféré qu'il y ait «une vraie pause sur le temps de ce confinement», c'est à dire interrompre la scolarité deux mois pour «reprendre en septembre avec tout le monde au même niveau sans inquiéter les familles qui sont en souffrance».

L'enseignante a recours à des vidéos sur la géographie ou l'histoire de façon à «rendre un peu plus attractif le contenu». Elle critique le «rêve de tout faire à distance», c'est à dire le rêve que «le numérique va faire ce que le présentiel ne permet pas» ce qui ne conviendrait pas aux collégiens et lycéens. «Faire classe, c'est faire lien, c'est apporter l'aide au moment voulu» insiste-t-elle.

Allant plus loin, elle considère ce principe d'enseignement distanciel comme «dangereux» : «je pense que derrière cette fameuse 'Nation apprenante'', il y a un côté RH [NDLR : lié aux services de ressources humaines dans les grandes entreprises], c'est à dire de rationaliser les coûts de l’Éducation nationale par le biais de ce type de support».

Quand elle échange avec des parents au téléphone, Sandrine Bernard constate que «les parents font confiance à leurs jeunes», «ils leur demandent s'ils font le travail» mais «ne participent pas aux devoirs». Des parents qui remercient «la façon dont l'établissement communiquent avec les familles» et qui sont «rassurés d'avoir des interlocuteurs».

La continuité pédagogique risquerait de creuser les inégalités


Selon l'analyse de Sandrine Bernard, «la continuité pédagogique qu'on nous impose va creuser les inégalités qui sont déjà là». «Ce n'est pas du positif pour notre société dans son entier» ajoute-t-elle. L'enseignante aurait préféré qu'il y ait «une vraie pause sur le temps de ce confinement», c'est à dire interrompre la scolarité deux mois pour «reprendre en septembre avec tout le monde au même niveau sans inquiéter les familles qui sont en souffrance».

Quand elle échange avec des parents au téléphone, Sandrine Bernard constate que «les parents font confiance à leurs jeunes», «ils leur demandent s'ils font le travail» mais «ne participent pas aux devoirs». Des parents qui remercient «la façon dont l'établissement communiquent avec les familles» et qui sont «rassurés d'avoir des interlocuteurs».

L'enseignante a recours à des vidéos sur la géographie ou l'histoire de façon à «rendre un peu plus attractif le contenu». Elle critique le «rêve de tout faire à distance», c'est à dire le rêve que «le numérique va faire ce que le présentiel ne permet pas» ce qui ne conviendrait pas aux collégiens et lycéens. «Faire classe, c'est faire lien, c'est apporter l'aide au moment voulu» insiste-t-elle.

Allant plus loin, elle considère ce principe d'enseignement distanciel comme «dangereux» : «je pense que derrière cette fameuse 'Nation apprenante'', il y a un côté RH [NDLR : lié aux services de ressources humaines dans les grandes entreprises] c'est à dire de rationaliser les coûts de l’Éducation nationale par le biais de ce type de support».

Tout comme Chantal Bonnot, Sandrine Bernard fait l'analogie avec les soignants «qui ont tiré des sonnettes d'alarme à n'en plus finir» : «on a supprimé un nombre impossible d'heures de français, d'heures de maths, d'heure de langues». Tout en demandant aux enseignants de faire du soutien scolaire. Sandrine Bernard demande à ce que les heures supprimées soient rendues. «On nous flatte beaucoup en ce moment mais après cette crise qu'est-ce qui va passer ?»

Une rentrée «progressive»


Ce lundi 13 avril 2020, Emmanuel Macron a annoncé une rentrée «progressive» pour que les enfants «retrouvent le chemin des classes» à partir du 11 mai prochain. Une progressivité qui avait déjà été évoquée par la rectrice de l'Académie de Dijon (lire notre article). Chantal Bonnot considère que c'est une annonce positive en vue de la préparation de l'épreuve orale de français car «rien ne peut remplacer le présentiel»

Les deux syndicalistes soulignent que les enseignants ont «des craintes légitimes sur leur santé» si la rentrée veut dire se retrouver confinés dans une petite salle avec trente élèves. Sandrine Bernard signale que les enseignants risquent de demander que «les conditions sanitaires soient réunies pour protéger les élèves autant que les professionnels des établissements».

Jean-Christophe Tardivon


L'entrée du lycée international Charles-de-Gaulle dans le quartier de la Toison d'Or à Dijon


L'entrée du lycée professionnel Antoine à Chenôve