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24/06/2020 20:23

ÉDUCATION : Les dispositifs inventés pendant la crise sanitaire inquiètent les syndicats enseignants

Entre revendications concernant les revalorisations salariales et bilan des innovations instaurées pendant et après le confinement, une intersyndicale a connu une réunion dense ce mercredi 24 juin au rectorat de l'Académie de Dijon. L'évolution du statut des directeurs d'écoles et la pérennisation éventuelle des 2S2C sont sévèrement critiqués.
Pour une intersyndicale de syndicats enseignants, «le ministre met à profit la crise sanitaire pour avancer dans ses objectifs de remise en cause de l’école publique et des statuts des personnels». Afin de porter les revendications notamment de créations de postes, de l'abandon de la loi concernant les directeurs d'écoles et de l'abandon des 2S2C, une audience avait été demandée à la rectrice de l'Académie de Dijon.

Ce mercredi 24 juin 2020, les représentants des syndicats FNEC-FP-FO, SNES-FSU, SNUIPP-FSU, et CGT Educ'Action ont été reçus notamment par Sandrine Benyahia, secrétaire générale de l'Académie de Dijon depuis avril 2020, et par Pascale Coq, directrice académique des services de l'éducation nationale pour la Côte-d'Or (DASEN).

«Aucune perspective» sur le protocole de la rentrée de septembre


Une réunion dense, qui a duré une heure trente, a permis de passer en revue l'organisation du confinement, de la première rentrée, de la deuxième rentrée et de la troisième rentrée. L'intersyndicale a voulu ainsi mettre l'accent sur les «conditions de travail» des enseignants.

En sortant du bâtiment, les représentants de l'intersyndicale indiquent d'emblée «on n'a pas eu de réponse aux questions posées» à la petite soixantaine de personnes rassemblées sur le parvis du rectorat inondé d'un soleil harassant.

Pour Mathilde Colas-Mizon, secrétaire départementale CGT Éduc'action, il y a un certain écart entre «la réalité des choses» vécue par les personnels pendant la continuité pédagogique et l'accompagnement mis en avant par le rectorat : «il y a une déconnexion complète entre ce que l'on a pu entendre et ce qui s'est vraiment passé à la reprise des élèves à partir du 11 mai» concernant la co-construction des protocoles pour accueillir les élèves.

À quelques jours des grandes vacances, la question de la rentrée de septembre n'a pas été évoquée durant cette réunion et les représentants de l'intersyndicale déplorent unanimement le fait de n'avoir «aucune perspective». Ils auraient souhaité avoir «des scénarios» concernant le protocole sanitaire de rentrée pour ne pas découvrir les modalités «le 31 août».

«Il y a eu de la précipitation parce qu'il y a eu le confinement. La réalité s'est imposée à nous. On peut peut-être anticiper des choses pour une rentrée mieux préparée avec plusieurs scénarios. Il faudrait qu'ils se projettent un petit peu et ça nous rassurerait nous aussi en temps qu'enseignant» souligne Isabelle Chevillet, secrétaire départementale du SNES-FSU. Pascale Coq aurait convenu qu'il y avait eu des «imperfections» du fait d'une «situation inédite et exceptionnelle».

«Il est insupportable d'apprendre des directives à la télévision»


Les méthodes de communications médiatique et interne du ministère sont sévèrement critiquées. Christine Bernery, co-secrétaire départementale du SNUipp-FSU, déclare qu'il est «insupportable d'apprendre des directives à la télévision, à la radio. Ensuite, les parents appellent les écoles et, le temps que l'on sache des choses officielles, il s'écoule quatre jours et on se retrouver au dernier moment à devoir tout mettre en place et réorganiser, finalement dans l'urgence».

«On a des enseignants qui sont en burn-out, des chefs d'établissement qui n'en peuvent plus parce qu'ils ont eu des ordres, des contre-ordres à longueur de temps» ajoute Sylvain Poupon, secrétaire départemental adjoint du SNUDI-FO.

Les directeurs d'écoles refusent un rôle hiérarchique


La question du statut des directeurs d'écoles élémentaires et maternelles a été âprement discuté. Début 2019, avait été retiré un amendement déposé par la députée LREM Cécile Rilhac proposant de confier la direction des écoles au chefs d'établissement du collège du secteur. Il revient quelque peu modifié sous la forme cette fois d'une proposition de loi qui créée un «emploi fonctionnel» de directeur avec «délégation d'autorité par l'académie».

L'intersyndicale est vent debout contre ce principe. Pour Annick Alix, secrétaire départementale du SN-FO-LC, «les directeurs d'école ne veulent pas avoir une fonction qui les mette en situation de fait d'être les supérieurs hiérarchiques de leur équipe, ils veulent poursuivre un travail collégial avec un collectif qui décide de l'organisation de l'enseignement, ils veulent continuer à pouvoir travailler à égalité les uns avec les autres. (…) C'est un modèle trop proche de ce qui se passe dans le second degré où le chef d'établissement a une vraie position hiérarchique par rapport aux enseignants de son établissement».

«Le directeur veut rester pilote pédagogique, il veut pouvoir faire en sorte de mettre de l'huile dans les rouages, il veut aussi rester proche des élèves et donc enseignant, ne pas devenir un gestionnaire administratif» ajoute Sylvain Poupon. «Ce que demande les collègues directeurs, c'est du temps et des tâches réduites parce qu'on leur demande une foule de tâches qui ne relèvent pas de leurs compétences comme remplir des dossiers» précise celui dont le syndicat représente notamment les directeurs d'écoles. Pour lui, le travail à faire concerne la réduction des tâches et la décharge de direction. Les directeurs ne sont pas demandeurs de «pouvoir supplémentaire» assure-t-il.

«Tout est fait pour que l'on aligne le premier degré sur le second degré alors que c'est des fonctionnements qui sont différents. On voit que cela pose des soucis. On doit rester sur un collectif de travail dans le premier degré» insiste Christine Bernery. «Il y a de véritables risques dans ce projet de loi» considère la représente du SNUipp-FSU qui souhaite «éclairer les députés qui ne sont pas au courant forcément, c'est très technique le monde du premier degré». Selon elle, les directeurs d'écoles sont demandeurs de reconnaissance salariale, de temps et d'aide humaine.

Les 2S2C, un gisement de suppressions de postes ?


Une autre inquiétude vient d'un dispositif créé pendant le confinement, le SSCC pour Sport Santé Culture Civisme, rapidement rebaptisé «2S2C» (lire notre article). Ce dispositif a été inventé pour faire classe à de petits groupes lorsque que le protocole sanitaire était très strict. L'intersyndicale a demandé l'assurance que ce «dispositif transitoire» serait «abandonné» lors du retour à la normale, ce que le rectorat n'a pas pu confirmer.

«On se sent trahi» lance Annick Alix parce que le ministre de l’Éducation nationale revient avec «les mêmes principes au milieu du temps scolaire, c'est du temps scolaire qui va relever des collectivités territoriales donc on n'est plus, pour nous, dans l'école de la République avec une éducation nationale, on est dans une école territorialisée».

Pour la représentante du SN-FO-LC, «si un tel dispositif était pérennisé, à terme, les profs d'arts plastiques, d'éducation musicale, d'EPS, sont menacés directement. Il n'y a plus qu'à mettre des animateurs qui coûtent deux fois moins chers et qui n'ont pas la même formation. (…) À nouveau un gisement de suppressions de postes possibles».

L'intersyndicale s'inquiète d'une préfiguration de la refondation de l'éducation nationale


Les 2S2C et les classes virtuelles sont vues de façon unanime par l'intersyndicale comme des dispositifs préfigurant l'école du futur : «vous imaginez un peu les problèmes de remplacement que l'on règle à coup de classe virtuelle ?» s'interroge Annick Alix.

Pour Isabelle Chevillet, «quand un élève sera absent, on sera obligé de lui faire rattraper son cours en numérique. Jusqu'à présent, c'est l'élève qui rattrapait ses cours maintenant on a peur que l'on nous demande de le faire».

Pour sa part, Sylvain Poupon renvoie «au discours du ministre Blanquer qui nous dit que cette phase de confinement a permis de dégager des pistes et que l'on va refonder l'éducation nationale. On va penser autrement l'éducation nationale, il suffit de regarder ce qui se passe. Les réunions que l'on a en présentiel, les faire en distanciel, obliger à faire du distanciel avec les élèves qui seraient en absence sauf que l'on a vu que le distanciel, malgré tout, c'est un temps de travail complètement dérégulé. Les 2S2C, évidemment que dans l'idée du ministre, cela pourrait quand même être tout bénéfice, même dans le premier degré».

«Dans le premier degré, ce sont les profs des écoles qui font l'EPS, les arts plastiques et l'éducation musicale. Si l'on met ça en parallèle avec le plan de formation qui se concentre uniquement sur français et maths, où on n'a quasiment plus de formation sur ces matières, on peut dégraisser en termes d'effectifs. On peut supprimer des postes, déléguer une partie de l'enseignement qui avait une logique sur la journée. (…) Là, on pourrait dire : 'les profs des écoles se contentent de faire français-maths et tout le reste est redonné aux collectivités territoriales'. On a des municipalités qui n'attendent que ça – Dijon ! – si ce n'est que c'est quand même la fin effectivement de l'éducation nationale». Sylvain Poupon craint alors des disparités dans les communes, «dans le rural, ça serait une catastrophe».

«On n'a pas la même définition de ce qu'est le dialogue social»


L'intersyndicale déplore n'avoir reçu «aucune information» sur les moyens d'enseignements dans le second degré (lire notre article). Isabelle Chevillet indique que le ministère disposerait, au niveau national, de 350 postes permettant de faire des ajustements, ce qui représenterait une marge de manœuvre de 5 postes supplémentaires dans la Côte-d'Or, mais le rectorat n'a pas donné d'éclaircissement à ce sujet lors de cette réunion.

Alors que la rectrice s'est dit «à l'écoute» des syndicats (lire notre article), les modalités du dialogue social sont remises en cause par l'intersyndicale. «On demande des moyens pour la rentrée pour faire des groupes pour rattraper un petit peu ce que l'on a perdu mais on nous dit 'il n'y a pas d'enveloppe', c'est une fin de non-recevoir» considère Isabelle Chevillet.

«C'est bien le problème du dialogue social» ajoute Christine Bernery. «On n'a pas la même définition de ce qu'est le dialogue social. C'est échanger, soit, mais construire des choses. Or, là, on nous répond systématiquement 'le dialogue social existe bien parce qu'on vous écoute', je fais court. Non. Pour nous c'est pas ça».

«On aura un automne assez revendicatif»


Alors que l'intersyndicale souhaitait alerter sur la précarité des accompagnants d'enfants en situation de handicap (AESH), le temps a manqué mais un comité technique académique traitera du sujet le 30 juin prochain.

Plus généralement, en prenant la parole devant les manifestants, Christine Bernery et Isabelle Chevillet veillent à mobiliser les troupes. «Il faut que l'on soit tous très vigilants par rapport à nos statuts en général» lance Isabelle Chevillet.

Si une nouvelle manifestation n'est pas envisagée prochainement du fait de l'état de fatigue des enseignants selon l'intersyndicale, le rendez-vous est donné à la rentrée. Comme le dit Isabelle Chevillet, «on aura un automne assez revendicatif».

Jean-Christophe Tardivon