
L'association qui porte le dispositif centré sur le suivi des patients atteints de maladies chroniques est en redressement judiciaire. L'Assurance maladie pose des conditions de financement qui sont contestées par les personnels. «On déshumanise Asalée», a dénoncé une infirmière, ce mardi 2 juin, à Neuilly-Crimolois.
Maillons essentiels du système de prévention en santé, les personnels infirmiers du réseau Asalée sont dans la tourmente. Un désaccord entre l'association Asalée – l'opérateur – et la Caisse nationale d'assurance maladie – seul financeur – fait planer une menace sur la pérennité du dispositif.
On compte 2.000 personnels infirmiers dans le réseau Asalée, dont 20 infirmières en Côte-d'Or qui travaillent avec une centaine de médecins. Ce mardi 2 juin 2026, à Neuilly-Crimolois, en périphérie de Dijon, quatre d'entre elles ont tenu une conférence de presse pour alerter sur la situation.
Des spécialistes de l'éducation thérapeutique du patient pour mieux suivre les personnes atteintes de maladies chroniques
L'association Asalée – pour Action de santé libérale en équipe – a été fondée, en 2004 – d'abord en Poitou-Charentes avant une généralisation nationale à partir de 2012. Selon l'Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (IRDES), il s'agissait d'«améliorer la prise en charge des maladies chroniques en médecine de ville» (
retrouver l'étude).
«Un protocole de coopération permet des délégations d'actes ou d'activités des médecins généralistes vers des infirmières comprenant des dépistages et des suivis de pathologies chroniques», souligne l'IRDES.
Pour cela les personnels infirmiers sont formés à l’éducation thérapeutique des patients (ETP). Historiquement, leurs actions concernent principalement le dépistage et la prise en charge du diabète, le suivi des patients à risque cardio-vasculaire, le dépistage de la broncho-pneumopathie chronique obstructive et le dépistage des troubles cognitifs.
Un rapport mitigé de l'IGAS
En 2025, un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a pointé de «multiples dysfonctionnements en termes d’organisation et de pilotage [du dispositif d’éducation thérapeutique] par l’association [Asalée]».
«Cette organisation, (…) conjuguée à l'absence de comptabilité fine, génère une opacité financière qui ne permet pas de mesurer exactement les coûts de gestion» notait la mission tout en constant que «95 % des dépenses réalisées sur la période 2019-2023 peuvent être considérées comme conformes aux décisions de financement», les 5 % qui restaient étant contestés par l'Assurance maladie.
Autre point d'achoppement, le recours à des «prestataires historiques» pour les fonctions opérationnelles, dont la SARL Ingénierie santé social (ISAS). Une «imbrication» induisant «des conflits d'intérêts».
Les inspecteurs reprochaient donc à l'association de ne pas avoir adapté son organisation à la suite du changement d'échelle survenu après 2012. Autrement dit, l'association était devenue un opérateur financé à 98 % par des fonds publics – 104 millions d'euros en 2024 – en conservant une gouvernance fondée sur l'auto-organisation des parties prenantes, limitant ainsi les capacités de contrôle des autorités administratives et l'application du principe de transparence de gestion de financements publics.
Si l'IGAS relevaient que les personnels infirmiers étaient «pour la plupart satisfaits de leur travail», la mission pointaient que seuls «10 % des infirmiers» atteignaient l'objectif d'activité de 1.205 patients par an rapportés à un équivalent temps plein.
En fonction de quoi, l'IGAS a alors formulé 38 recommandations, principalement à l’association Asalée, ainsi qu'à l’Assurance maladie et au ministère de la Santé (
retrouver le rapport).
L'Assurance maladie suspend son financement, ce qui induit un redressement judiciaire
Constatant que «les mesures nécessaires n’ont pas été engagées par l’association», la CNAM a suspendu son financement de l'association Asalée, conduisant celle-ci à la cessation de paiement.
Le tribunal des affaires économiques de Paris a été saisi et l'association a été placée en redressement judiciaire, le 27 mars dernier. La présidente, le Docteur Margot Bayard, a été écartée.
Une fois la procédure engagée, l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS) a pris le relais du versement des salaires mais les personnels infirmiers ont du patienter deux mois.
«L'Assurance Maladie est convaincue du rôle majeur que jouent les infirmières et infirmiers Asalée auprès des médecins généralistes»
«Soutien historique d’Asalée, l'Assurance Maladie est convaincue du rôle majeur que jouent les infirmières et infirmiers Asalée auprès des médecins généralistes, pour améliorer la qualité de vie et l’autonomie des patients», déclarait l'organisme, dans un communiqué, le 6 mars dernier.
«Assurer la continuité du paiement des salaires des infirmiers salariés de l’association, et donc de l’activité des professionnels de santé engagés dans ce dispositif, demeure la priorité absolue de l’Assurance Maladie et du ministère chargé de la Santé, dans l’intérêt des patients», assurait l'organisme qui enjoignait l'association Asalée de se conformer aux recommandations de l'IGAS pour « reprendre le chemin d’une contractualisation qui permettrait la nouvelle attribution d’une subvention pluriannuelle».
«Le dispositif Asalée a largement prouvé sa pertinence», estime le député Pierre Pribetich
Dans ce contexte, les personnels infirmiers ont alerté les élus et médias territoriaux. Des lettres ouvertes ont été diffusées, des parlementaires ont été saisis et des ciné-débats ont été organisés.
En Côte-d'Or, parmi les députés, Océane Godard (PS) a exprimé son soutien (
lire le communiqué), Catherine Hervieu (LE) et Pierre Pribetich (PS) ont déposé chacun une question écrite auprès de la ministre de la Santé, sans réponse à ce jour.
«[Le dispositif Asalée] a largement prouvé sa pertinence, permettant de créer du lien social pour les patients atteints de maladies chroniques, de maintenir un maillage médical dans des territoires qui sont désormais des déserts médicaux et même en permettant des économies avec une réduction de la prise de médicaments par les patients suivis», soulignait Pierre Pribetich.
«Les infirmiers et infirmières ne doivent être pénalisés pour des décisions qui ne relèvent pas de leur fait», ajoutait Catherine Hervieu. «Leur travail est reconnu par les patients sur l'ensemble du territoire.»
Une action nationale de sensibilisation a été conduite, à Paris, le 26 mars dernier, la veille de l'annonce du redressement judiciaire. Les personnels infirmiers ont constitué des délégations pour rencontrer des représentants des pouvoirs publics.
La file active d'une infirmière Asalée peut comprendre «plusieurs centaines de patients»
«On peut intervenir sur des soins palliatifs, des troubles du sommeil, des violences intrafamiliales, les dépistages de cancers», indique Emmanuelle Maillot, infirmière Asalée depuis plus de deux ans qui travaille avec deux médecins à Dijon et deux médecins à Mirebeau-sur-Bèze, pour expliquer que les missions vont, aujourd'hui, bien au-delà du socle historique.
«On est vraiment en collaboration des médecins, on n'est pas salariée des médecins», souligne Virginie Gerbod, infirmière Asalée depuis 7 ans qui travaille actuellement avec deux cabinets à Dijon.
Le suivi mis en œuvre par le dispositif Asalée diffère d'une consultation classique. L'entretien avec un patient peut durer une heure. Soit 6 à 8 patients rencontré par jour. À ce temps d'échange s'ajoute des temps opérationnels de suivi et administratifs.
Sans aucun frais à avancer, un patient peut être reçu plusieurs fois de suite sur une courte période ou à intervalle régulier au cours de l'année. En Côte-d'Or, la file active d'une infirmière Asalée peut comprendre «plusieurs centaines de patients», avec des variations selon les orientations des médecins.
«J'ai travaillé longuement à l'hôpital», se souvient Virginie Gerbod, «j'étais dans des services qui allaient très vite». «Ce qui me manquait, c'était le côté humain – prendre le temps avec le patient – et prendre le patient dans sa globalité – et non pas soigner juste un bras, une jambe – que ce soit côté psychologique ou somatique.».
L'incertitude après septembre
Les salaires moyens d'un personnel infirmer diplômé d’État du dispositif Asalée oscillent autour de 2.000 à 2.600 euros net mensuels, en fonction de l'ancienneté, la région et la quotité de travail.
«On a eu plus de deux mois de retard sur nos salaires», rappelle Magalie Michaud, infirmière Asalée depuis 7 ans qui travaille actuellement avec un médecin de Sennecey-lès-Dijon, «début avril, on a reçu le salaire de février, mi-avril celui de mars, et début mai, celui d'avril». «Cela redevient régulier.»
Si les infirmières sont rassurées sur le fait de recevoir des salaires jusqu'en septembre, ne pas avoir reçu de rémunération pendant deux mois a été vécu comme une atteinte à leur «reconnaissance» : «on ne fait pas le travail d'infirmière pour le salaire, (…) mais c'était très compliqué physiquement et psychologiquement».
«L'association est gérée par deux administrateurs et mandataires mais on a très peu d'information sur la suite», indique Emmanuelle Maillot. Un premier jalon du redressement judiciaire échoira en septembre mais l'incertitude plane au-delà.
«Depuis le redressement judiciaire, on a quasiment aucune info, on n'a plus de lien avec notre ancienne gouvernance», insiste Hélène Roguet, infirmière Asalée depuis plus de 5 ans qui travaille à la Maison de santé pluriprofessionnelle de Neuilly-Crimolois.
«On déshumanise Asalée»
«On a peur de perdre nos conditions d'accueil des patients», confie Emmanuelle Maillot. «Il y a quelques années, il y avait eu des propositions de convention par l'Assurance maladie – c'est tout un passif qui dure depuis un petit moment – où on demandait un nombre de consultations par an qui n'était pas possible à mettre en place.»
Les infirmières craignent que les conditions de la CNAM n'amènent à «voir un patient diabétique que 30 minutes, un patient sevrage tabac 20 minutes» et à supprimer les réunions de secteur des personnels infirmiers qui constituent des temps de formation et d'échanges avec des partenaires.
«On déshumanise Asalée», estime Virginie Gerbod, «le propre de l'âme de notre association, c'est vraiment mettre le patient au centre et l'on travaille en trinôme avec patient-médecin-infirmier». «Si on est là à compter les minutes, ça ne marche plus. (…) C'est un travail de longueur.»
Certaines envisagent de quitter le métier d'infirmier en cas de «perte de ces conditions de travail».
«Un euro dépensé pour le patient, c'est trente euros d'économies sur du long terme»
«Tout paraît contradictoire», proteste Magalie Michaud, «la Sécurité sociale prône le maintien à domicile, moins d'hospitalisation, moins de traitements et, en fait, on serre la vis partout et tout disparaît».
«Un patient qui vient nous voir en consultation n'avance pas de frais, c'est pris en charge par la CNAM. Un euro dépensé pour le patient, c'est trente euros d'économies sur du long terme», analyse l'infirmière. «On est rentable donc pourquoi on ne nous laisse pas faire notre travail avec le patient ?»
«Qu'est-ce qu'on va devenir sans vous ?»
«Nos patients en ont entendu parler dans certains médias», signale Virginie Gerbod, «j'en ai parlé à certains patients parce que les consultations au mois de mars étaient compliquées». «Une fois devant le patient, on est là pour le patient mais on ne sait pas si on le reverra le mois d'après. C'était très difficile pour les patients. Certains avaient les larmes aux yeux, se disant ''qu'est-ce qu'on va devenir sans vous''.
«Quand je les revois, ils demandent toujours ''comment je peux vous aider''. Ils ont à cœur de faire perdurer cette association. (…) Beaucoup sont prêts à témoigner sur les bienfaits d'Asalée», poursuit-elle.
L'espoir d'un statut coopératif
«On va sauver Asalée», revendique Emmanuelle Maillot. En effet, les infirmières œuvrent pour la création au niveau nationale d'une société coopérative d'intérêt collectif (SCIC) qui reprendrait les missions de l'association Asalée.
Cela passe par la création d'associations de patients et d'aidants au niveau territorial. Les différentes associations de patients pourraient alors être représentées au sein de la SCIC qui comprendrait également des collèges de médecins, d'infirmières et de financeurs pour élargir au-delà de la CNAM.
«C'était dans les tuyaux depuis plusieurs années», glisse Magalie Michaud, «on aurait dû voter la SCIC le 26 mars et [la CNAM] a arrêté les financements juste avant». Les quatre infirmières espèrent donc fédérer des patients et des aidants d'ici la fin 2026.
Jean-Christophe Tardivon