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25/09/2020 12:29

ALIMENTATION : Une centaine de chercheurs demandent «une offre végétale appétissante» aux menus des restaurants universitaires

Selon le cabinet d'étude Carbon 4, à titre individuel, le plus fort potentiel de baisse des émissions carbone réside dans un changement de régime alimentaire au profit d’un régime végétarien. Des chercheurs font donc des propositions au CROUS Bourgogne-Franche-Comté pour faire évoluer l'offre des restaurants universitaires.

Lettre ouverte adressée au CROUS de Bourgogne-Franche-Comté :

Proposition d’évolution des Restaurants Universitaires de Bourgogne Franche-Comté

Résumé
Affronter la crise écologique actuelle nécessite non-seulement l’implication des citoyens à l’échelle individuelle, mais aussi et surtout celle des institutions et des collectivités. L’objectif de cette proposition est d’impulser une évolution des restaurants universitaires (RU) de Bourgogne Franche Comté afin qu’ils diminuent leur impact écologique et qu’ils favorisent la prise de conscience ainsi que l’implication de leurs usagers.

Nous rappelons les points saillants de l’incidence de l’alimentation, notamment carnée, sur le réchauffement climatique et la biodiversité. Nous prenons acte des recommandations scientifiques et institutionnelles qui soulignent la nécessité de développer l’alimentation végétale pour son fort potentiel de diminution de nos impacts environnementaux.

Partant de l’offre actuelle des RU, nous proposons 8 actions que les RU de Bourgogne Franche Comté pourraient mettre en œuvre afin de contribuer à relever le défi de la crise écologique :
1. Réduire la fréquence des plats à base de bœuf.
2. Mettre au menu une offre végétale quotidienne dans tous les services de tous les RU.3. Mettre en place une campagne d’information sur les impacts environnementaux et sanitaires des différents types d’alimentation à destination des usagers des RU.
4. Mettre en place pour les chefs cuisiniers une formation systématique à la cuisine végétale.
5. Adhérer au réseau « Mon restau responsable » https://www.monrestauresponsable.org/.
6. Mettre en place des tarifs incitatifs pour encourager l’alimentation végétale.
7. Mener un bilan environnemental du fonctionnement des RU, et le rendre publique.
8. Développer l’approvisionnement local et en agriculture biologique.

Chacune de ces actions est détaillée à la fin du document. L’objectif de nos propositions dépasse largement l’idée de satisfaire la minorité des personnes végétariennes ou végétaliennes. Il s’agit, dans le cadre de la réduction de nos impacts environnementaux, de rendre visible et attractive l’alimentation végétale pour qu’une part croissante des usagers des RU l’incluent régulièrement dans leurs habitudes alimentaires.

Contexte

L’importance de l’alimentation sur le bilan carbone

L’ampleur de la crise climatique et ses multiples conséquences à court terme ont motivé la rédaction des accords de Paris en 2015, le premier texte universel sur le réchauffement climatique (COP21). L’engagement de l’État français à le respecter se traduit par la nécessité de repenser la quasi-totalité de nos modes de fonctionnement. Il implique la participation non seulement des citoyens mais aussi des institutions, collectivités, services publiques, ou encore des entreprises. La figure 1 résume l’étendue de la tâche à accomplir : il s’agit de réduire l’émission moyenne des français de 10.8 tonnes équivalent CO2 (tCO2e) par an à 2 tCO2e par an, soit une baisse de plus 80 %. Nous soulignons que l’alimentation représente aujourd’hui à elle seule près de 20 % des émissions.




Le cabinet d’étude Carbone 4 a publié en Juin 2019 une étude comparant les impacts potentiels de diverses actions pouvant être menées à l’échelle individuelle. La figure 2 résume les conclusions de cette étude.



Il est remarquable qu’à titre individuel, le plus fort potentiel de baisse des émissions carbone réside, de loin, dans un changement de régime alimentaire au profit d’un régime végétarien.

Pour le comprendre, il est éclairant de comparer les émissions carbone estimées de divers groupes d’aliments en tenant compte de l’ensemble de leur cycle de vie. La figure 3 révèle ainsi que la consommation de 100g de bœuf représente en moyenne une émission approximativement 50 fois supérieure à 100g de légumes, fruits, céréales ou légumineuses.



L’importance de l’alimentation sur la chute de la biodiversité

Bien que l’attention médiatique soit majoritairement centrée sur le dérèglement climatique et donc les émissions de gaz à effet de serre, le déclin de la biodiversité est un autre aspect de la crise environnementale peut-être encore plus inquiétant. Les mécanismes de ce déclin sont bien identifiés, et parmi les cinq facteurs principaux (Magny, 2019), quatre sont directement associés à nos modes alimentaires : la surexploitation des ressources naturelles, la pollution, la destruction des habitats, et le réchauffement climatique.



La figure 4 montre que malgré l’intensification de l’activité de pêche, la quantité de poissons capturés est en déclin depuis 25 ans. Cette courbe reflète la surexploitation des ressources marines, qui fait suite non seulement à l’augmentation de la population mais aussi à l’évolution de la consommation individuelle (3-4 kg par personne et par an vers 1950, 20 kg aujourd’hui ; Magny, 2019). Ainsi, bien que la consommation de poisson soit préférable à celle de viande en terme de  bilan carbone (Figure 3), la surexploitation des mers a un impact majeur sur la biodiversité marine, ce qui rend la consommation quotidienne de poisson indésirable. Toutefois, le label MSC (Marine Stewardship Council) permet d’envisager une consommation durable de poisson, notamment grâce à des techniques de pêche repensées et une sélection raisonnée des espèces pêchées.

La pollution par les pesticides employés pour augmenter les rendements de l’agriculture intensive joue de manière certaine un rôle majeur dans l’extinction massive révélées par des études récentes alarmantes (diminution de 76 % de la biomasse d’insectes volants en Allemagne entre 1989 et 2016, et de 30 % des oiseaux en France entre 2003 et 2018). Les résultats de l’étude RESCAPE (C. Fritsch, du laboratoire Chrono-Environnement) révèlent l’ubiquité des pesticides dans les sols et la biomasse, tandis que l’équipe neuchâteloise NPAC a mesuré un taux moyen de néonicotinoïdes de 1800 pg/g (picogrammes par gramme) dans des échantillons de miel du monde entier alors que ce pesticide est toxique pour les abeilles à partir de 100 pg/g (Kammoun et al. 2019, Environmental Pollution). La nécessité de réduire les quantités de pesticides utilisés en agriculture est donc criante.

Étant donné qu’en France 73 % des céréales destinées à l’alimentation servent à nourrir le bétail, augmenter la part des repas végétariens a un impact bénéfique direct sur les pollutions agricoles.

Enfin, actuellement 97% des tourteaux de soja consommés en France sont importés, majoritairement d’Amérique du Sud où les champs remplacent la forêt amazonienne, afin de nourrir le bétail (notamment les volailles). La consommation de viande contribue donc directement à la déforestation d’une des principales réserve de biodiversité

Recommandations scientifiques et institutionnelles

L’urgence à modifier nos modes alimentaires, en particulier au profit d’une alimentation végétale, est soulignée de manière croissante par les études scientifiques. Le rapport « Climate change and Land » (2019) du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) synthétise ainsi les résultats de ces études (Sect. 5.5.2.1) : « En résumé, les changements en provenance de la demande au sujet du choix et de la consommation de nourriture peuvent aider à atteindre les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (haut niveau de confiance). Les alimentations bas-carbone tendent en moyenne à être meilleures pour la santé et ont une empreinte moindre sur l’utilisation des sols.» Le même rapport précise (Sect. 5.5.2.2) « qu’il y a une sympathie apparente des consommateurs pour la réduction de la consommation de viande due à l’impact environnemental, qui n’a pas été exploitée. Les facteurs sociaux […] incluent la nécessité d’une meilleure éducation ou information au sujet des barrières perçues […] ; assurer l’attractivité sensorielle ou esthétique ; et insister sur les bénéfices en termes de santé et nutritionnels ».

Manger végétal aux RU aujourd’hui

Le fonctionnement actuel des restaurants universitaires de Franche-Comté n’incite pas à l’alimentation végétale. Nous apprécions l’existence d’un comptoir végétarien à l’étage du RU Lumière. Mais nous déplorons que ce soit la seule possibilité offerte, la situation étant moins favorable pour les autres lieux de restauration universitaire (« Petit RU » et sa cafétéria, cafétéria du RU Lumière). Dans les comptoirs classiques des RU :
- Les plats ne sont conçus pour être nourrissants et équilibrés qu’à condition d’être accompagnés de viande ou de poisson. Même s’il est appréciable que le prix de l’assiette de légume soit plus faible que celui de l’assiette complète, l’assiette de légume ne constitue pas un repas équilibré alors qu’il serait tout-à-fait possible de concevoir des assiettes végétales équilibrées et nourrissantes.
- Les assiettes « fraîcheur » n’existent pas en version végétale.
- Les sandwichs non carnés proposés sont exclusivement au fromage, dont l’impact carbone est élevé, et ne permettent pas une alimentation variée au fil des jours.

Ainsi, s’il reste possible pour les usagers les plus engagés de trouver une solution pour satisfaire leur mode alimentaire végétal, le fonctionnement actuel ne permet pas à la masse des usagers d’envisager, ne serait-ce qu’occasionnellement, de consommer un plat sans viande ni poisson.

Certains témoignages indiquent que l’offre actuelle dissuade même des personnes déjà sensibilisées à ces questions de pratiquer un mode alimentaire végétal au RU.

Nos propositions

Une réduction de la fréquence des plats moins respectueux de l’environnement
Action 1 : Nous proposons de réduire la fréquence des plats à base de bœuf progressivement, en visant un objectif final d’un plat par mois.

Une offre végétale systématique et de qualité
Action 2 : Nous souhaitons que les RU de Bourgogne Franche Comté proposent de manière systématique, dans tous les lieux (par exemple : petit RU et grand RU) et tous les modes (restaurant, cafétéria, sandwicheries, …) une option végétale ayant un statut officiel permettant d’en passer la commande avec simplicité.
Ces offres végétales devront être nourrissantes et équilibrées, en employant les aliments usuels de l’alimentation végétale (légumineuses, tofu, panisse, …).
Nous soutenons également la démarche consistant à proposer, un jour par semaine, une offre exclusivement végétale.

Un engagement du RU pour promouvoir l’alimentation végétale
L’objectif de nos propositions dépasse largement l’idée de satisfaire la minorité des personnes déjà végétariennes ou végétaliennes. Il s’agit de rendre visible et attractif le mode alimentaire végétal dans le cadre de la réduction de nos impacts environnementaux. Nous proposons donc également les actions suivantes.
Action 3 : Équiper les halls d’entrée et lieux d’attente d’affiches éducatives sensibilisant aux bénéfices de l’alimentation végétale pour lutter contre le dérèglement climatique et le déclin de la biodiversité. Les bénéfices sur la santé devront également être soulignés afin de désamorcer des idées reçues sur l’équilibre alimentaire dans le cadre d’une alimentation végétale.
Action 4 : Mettre en place une formation systématique des chefs cuisiniers à la cuisine végétale, afin d’enrichir leur palette culinaire et de les aider à trouver du plaisir dans ce type de cuisine.
Action 5 : Adhérer au réseau « Mon restau responsable » https://www.monrestauresponsable.org/, destiné à la restauration collective pour aider les responsables de ces structures à évaluer leur impact, à sensibiliser leurs clients et leur propose des solutions.
Action 6 : Inciter les consommateurs à privilégier les plats les plus respectueux de l’environnement par des tarifs indexés sur leur impact environnemental. Ainsi, les assiettes végétales devraient être systématiquement moins chères que les assiettes carnées afin de les rendre financièrement attractives. À l’inverse, le prix des plats de viande, et notamment de bœuf, devraient être systématiquement surchargés, afin de les rendre financièrement dissuasives. Les plats de poisson devraient également être surchargés en raison de leur impact considérable sur la biodiversité, à moins de restreindre l’approvisionnement aux poissons labellisés MSC.
Action 7 : Communiquer sur l’impact environnemental global des RU. L’impact carbone pourrait être évalué, en détaillant ce qui est lié au fonctionnement (consommation électrique, chauffage, …) et ce qui correspond au cycle de vie des aliments, en distinguant les contributions des consommations carnées et végétales. L’impact moyen par plat ou menu des utilisateurs des RU pourrait ainsi être indiqué.
Action 8 : Développer l’approvisionnement en produits issus de l’agriculture biologique et locale.

Priorités

Toutes les actions proposées nous paraissent indispensables. Cependant, ces changements étant importants, nous sommes conscients que leur mise en œuvre peut prendre du temps. Selon nous, les mesures qui devraient être réalisées en priorité sont les Actions 1 à 5. Mettre rapidement à disposition des étudiants et des personnels une offre végétale appétissante, justifiée par une communication efficace, permettrait à la fois de valoriser l’engagement du CROUS dans l’effort de transition écologique et d’inciter des milliers d’usagers à s’investir dans cette transition. Il nous apparaît crucial qu’une institution comme le CROUS, touchant quotidiennement un public majoritairement jeune soit moteur dans la transition écologique à l’échelle locale et impulse une dynamique de changement par l’exemple. Cela passera nécessairement par l’ensemble des mesures présentées dans ce texte, de façon ni coercitive ni autoritaire, mais incitative.

Pour voir la liste des signataires :
https://mypads.framapad.org/mypads/?/mypads/group/...