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06/12/2020 21:32

CONSOMMATION : Le syndicat des coursiers à vélo de Dijon se rebelle «contre l'ubérisation sans cesse plus prononcée»

Une trentaine de personnes ont manifesté au centre-ville de Dijon ce samedi 5 décembre lors d'une action organisée par le SCCUD-CGT pour défendre les droits des coursiers à vélo. Le SCCUD a frappé un grand coup en bloquant temporairement le passage de commandes Uber Eats auprès de l'ensemble des MacDo dijonnais.

Depuis quelques années, les coursiers à vélo font partie intégrante du paysage des rues commerçantes des centres-villes. L'importante offre de restauration à emporter et l'explosion de la demande de livraison au travers des plateformes numériques comme Uber Eats ou Deliveroo ont amené ces cyclistes à se regrouper aux abords des points de vente.

À Dijon, c'est souvent autour du restaurant McDonald's de la rue de la Liberté que des livreurs attendent. Tout le monde ne voit pas d'un bon œil le ballet des cyclistes qui ont fait leur part du travail durant le confinement du printemps, contribuant au maintien à domicile d'une partie de la population.

La présence des livreurs agace parfois


Des remarques des Galeries Lafayette et de McDonald's auraient entraîné la création d'une «zone blanche Uber» au niveau de l'intersection avec la rue du Château, de façon concomitante à l'installation des bancs.

De telles zones sont créées à discrétion des commerces qui sollicitent Uber Eats. Les commandes deviennent invisibles pour les livreurs qui attendraient là. D'où un nouveau «spot» à une centaine de mètres, au niveau des quelques chaises de la place du Bareuzai. Entre dix et quarante vélos se retrouvent suivant les jours.

Création d'un syndicat durant l'été 2020

Trouvant qu'on leur mettait de plus en plus de bâtons dans les roues, les coursiers à vélo tendent à se fédérer dans un syndicat accompagné par l'union départementale de la CGT de Côte-d'Or. Maquilleur professionnel, Cyril Jeanpierre effectue des livraisons à vélo en travail complémentaire depuis deux ans.

Il y a quelques semaines, Cyril Jeanpierre a fondé le Syndicat CGT des Coursiers Unis Dijonnais ou SCCUD. À ce jour, la structure compte six adhérents alors que le nombre de livreurs à vélo est estimé à près de 800 au niveau de la métropole. Néanmoins, le SCCUD a frappé un grand coup ce samedi 5 décembre 2020.

Une action sous surveillance policière


Prévu ce samedi, l'organisation d'un rassemblement revendicatif a été quelque peu perturbée par les mesures préfectorales prises en amont de la manifestation demandant le retrait de la loi relative à la sécurité globale (lire notre article). Le préfet orientant son attention sur les manifestations «de grande ampleur», l'action du SCCUD a été tolérée mais sous étroite surveillance de policiers municipaux, à vélo pour rester dans le thème, puis de policiers nationaux, en voiture pour s'abriter, prêts à intervenir à la moindre incartade. La déambulation prévue tout autour du centre-ville a été remplacée par une marche jusqu'à la place Darcy et une action devant le MacDo.

À l'heure du rendez-vous, une dizaine de livreurs sont là, emmitouflés. Ils sont accompagnés de membres de la CGT et de sympathisants du mouvement. D'autres livreurs les rejoindront durant la soirée pour constituer un groupe d'une trentaine de personnes.

Le fondateur du SCCUD prend le micro de la sonorisation portable fournie par la CGT : «nous sommes rassemblés ici afin de montrer notre colère face aux dérives des plateformes et de certains restaurants qui nous considèrent comme des animaux à mettre au turbin et à fatiguer sans aucune contrepartie». Le SCCUD est là «pour se rebeller contre l'ubérisation sans cesse plus prononcée».

Le SCCUD revendique une tarification minimum de 10 euros de l'heure et d'un euro par kilomètre, des dispositifs sanitaires devant les restaurants, la suppression des évaluations, libre accès aux statistiques et arrêt des nouvelles inscriptions. Après l'harangue, la petite troupe emprunte la rue de la Libération en direction de la place Darcy dans un concert de sonnettes.

«Les clients paient plus mais nous on est payé moins qu'avant»


En marge de la déambulation, Cyril Jeanpierre explicite la démarche du jour. «Même pendant le confinement, on est utile à la plupart des restaurants. Il y a le click and collect maintenant, ok. Mais pendant le premier confinement, les restaurants, s'il n'y avait pas eu les livreurs, ils étaient tous fermés et il y avait des restaurants qui coulaient» souligne-t-il.

Malgré l'augmentation de l'activité, les chiffres d'affaires diminuent. «On est de plus en plus de livreurs» explique Cyril Jeanpierre qui estime la baisse moyenne de revenus à 30% en deux ans. «Le prix des commandes augmente, les clients paient plus mais nous on est payé moins qu'avant» s'insurge le responsable du SCCUD. «Les restaurants sont obligés d'augmenter leur prix pour arriver à rentrer dans leur frais parce qu'Uber leur prend jusqu'à 30% de commission» analyse le coursier à vélo.

Pour un client, une commande peut augmenter la facture d'une dizaine d'euros. Un menu MacDo de 7 euros peut coûter à l'arrivée entre 12 et 15 euros selon le trajet. Le forfait incluant la prise de commande et la livraison rapporte 2,75 euros au livreur auxquels s'ajoutent 0,90 centime par kilomètre résume le SCCUD. Soit une rémunération moyenne d'environ 6 euros par livraison.

30 heures de travail pour 200 euros


Les temps de travail des livreurs sont très variables. Certains effectuent environ 30 heures par semaine quand d'autres font plus de 60 heures, se connectant certains jours à 8 heures pour terminer à 23 heures. Une semaine de 30 heures rapporte environ 200 euros au coursier.

«Certains travaillent comme des forcenés donc on cherche le meilleur confort possible pour nos livraisons, Dijon c'est une cuvette, quand on va à Talant, ça monte» explique Cyril Jeanpierre face au développement des vélos à assistance électrique. «Certains concessionnaires de vélos nous font confiance et nous font des paiements en plusieurs fois, ils savent très bien qu'on galère» indique un membre du SCCUD évoquant un vélo électrique pour lequel il a investi 2.400 euros. Il s'agit effectivement d'un outil de travail n'ayant rien à voir avec les vélos de loisirs.

Les livreurs ont généralement le statut de microentrepreneurs. «Nous sommes censés être des partenaires de ces plateformes sauf qu'elles nous imposent leurs conditions et, nous, la seule liberté que l'on a, c'est de pouvoir travailler quand on le souhaite» déplore Cyril Jeanpierre qui ajoute «autrement, on ne peut rien proposer».

«Faut qu'on arrête de nous prendre pour du bétail»


Les demandes se transforment donc en revendications et en actions ponctuelles. Certains cherchent à s'émanciper des plateformes internationales et songent même à bâtir des coopératives de coursiers. «Faut qu'on arrête de nous prendre pour du bétail, on n'est pas des numéros, on est des hommes» martèle le fondateur du SCCUD. «On a l'impression que les plateformes se moquent de nous, la seule liberté que nous avons, c'est de pouvoir se connecter ou se déconnecter quand nous le souhaitons» renchérit-il. Au final, «l'uberisation, c'est clairement en défaveur des coursiers. Si on peut pouvoir croûter, on est obligé de travailler 50-60 heures par semaine»

Sur le plan pratique, les coursiers n'ont pas de mots assez durs pour parler du béton moucheté de la rue de la Liberté, particulièrement glissant en cas de pluie ou de gel. «C'est une véritable patinoire, j'ai déjà eu un accident en cours de commande avec le paquet dans le sac, j'ai terminé à l'hôpital» se souvient Cyril Jeanpierre. Le SCCUD espère pouvoir se tourner vers la Ville de Dijon en vue d'une installation d'abri comme cela a pu se faire dans certaines communes.

«Les plateformes usent et abusent de ces travailleurs précaires»


Sandrine Mourey, secrétaire départementale de la CGT, est présente à ce rassemblement. «Ce sont des travailleurs qui n'ont pas le statut de salariés mais qui, pour autant, on des revendications de respect, déjà, aux regards de leurs conditions de travail qui sont quand même très dures et, également, des revendications de juste rémunération de leur travail» explique-t-elle.

«On voit que les plateformes usent et abusent de ces travailleurs précaires et qu'ils mettent en concurrence les autoentrepreneurs entre eux alors qu'eux aspirent juste à faire leur travail et à être bien rémunérés dans des conditions qui sont déjà difficiles» constate Sandrine Mourey. La fédération syndicale a donc accompagné le SCCUD pour réaliser des tracts ou préparer une action.

«Travailler de plus en plus pour gagner de moins en moins»


Après une photo souvenir place Darcy la petite troupe revient le restaurant McDonald's de la rue de la Liberté. La chaîne de restauration rapide cristallise les griefs des coursiers. Livreurs trop nombreux à l'entrée du restaurant malgré les consignes sanitaires ou encore temps de préparation trop longs. Le temps d'attente, c'est la plaie du coursier. Cela diminue la rentabilité. Du côté de McDonald's, les éléments de langage sont rodés. L'entreprise contractualise avec les plateformes numériques, pas avec les livreurs qui se sentent d'autant plus exclus du système.

Les livreurs arrivent devant l'enseigne en scandant «aucune commande» pour bloquer les départs. Le rassemblement est pacifique, les clients à pied peuvent retirer les réservations. La sono résonne de nouveau. Par cette action, Cyril Jeanpierre entend souligner «l'incapacité du MacDo Dijon centre à réguler les livraisons et son incapacité à faire respecter les consignes sanitaires». Le SCCUD refuse de «travailler de plus en plus pour gagner de moins en moins».

Les manifestants surveillent leur smartphone, pierre angulaire de l'ubérisation. Certains remarquent qu'il n'y a plus aucune commande d'affichée pour le MacDo Dijon centre sur Uber Eats. L'effet semble faire boule de neige sur la plateforme, les tablettes des autres MacDo de l'agglomération s'éteignent tour à tour. «On a gagné» retentit parmi les livreurs confirmant le succès de l'action. Avant de sonner la fin du rassemblement, vers 21 heures, Cyril Jeanpierre donne alors l'explication : «en bloquant un seul restaurant on a bloqué l'intégralité des restaurants de Dijon» sur la célèbre plateforme numérique.

Jean-Christophe Tardivon

Retrouver la brève : Les coursiers à vélo bloquent les commandes de trois McDonald’s de Dijon