
«Après mon parcours de sous-préfète, j'ai eu envie de revenir à
l'hôpital pour accompagner les gens dans leurs fragilités», a confié, ce jeudi 7 août, la nouvelle directrice de l'établissement de santé mentale.

Depuis le 1er août dernier, le centre hospitalier La Chartreuse a pour directrice Emmanuelle Juan. Ce jeudi 7 août 2025, la nouvelle responsable a organisé une conférence de presse pour «parler de la santé mentale» avec l'objectif de «déstigmatiser» tant les soignants en psychiatrie que les patients.
Situé entre le lac Kir et la gare de Dijon, l'établissement public de santé mentale dénombre 1.200 agents et suit 13.000 patients. Il couvre l'agglomération dijonnaise et le sud de la Côte-d'Or où sont implantés une vingtaine de centres médico-psychologiques.
En plus du CHU Dijon Bourgogne, établissement support, des partenariats sont développés avec le centre hospitalier de Semur-en-Auxois et les Hospices civils de Beaune.
De la fonction publique hospitalière à la préfecture de la Haute-Saône
De profil fac de droit-Sciences po, Emmanuelle Juan rejoint la fonction publique hospitalière en 2008 avant d'entrer à l'École des hautes études en santé publique puis de devenir directrice des ressources humaines du centre hospitalier de Saint-Quentin (Aisne) en 2015.
Après des fonctions de direction au CHU de Saint-Étienne (Loire), cette bilingue français-allemand bénéficie de la fin des corps de la haute fonction publique qui ouvre les recrutements à des profils variés et devient sous-préfète de Langres en 2021 puis directrice de cabinet du préfet de la Haute-Saône en 2023.
«Après mon parcours de sous-préfète, j'ai eu envie de revenir à l'hôpital pour, justement, accompagner les gens dans leurs fragilités», confie Emmanuelle Juan.
Celle qui revendique «une vie de maman avec deux enfants» avance une «touche féministe» : «ce n'est pas parce qu'on est une femme qu'on ne peut pas accéder à ce type de responsabilités». Elle adresse même un «message aux jeunes femmes» : «ne vous mettez pas entre parenthèses de votre vie professionnelle, osez pousser les portes, osez avoir de l'ambition, essayer de trouvez votre place. (…) Qu'on soit un homme ou une femme, les responsabilités, on sait les tenir».
«Un lien ville-hôpital qui est très précieux pour la psychiatrie»
«La Chartreuse n'est pas un hôpital comme les autres», déclare d'emblée Emmanuelle Juan, «c'est un lieu de soins, de prise en charge, de prévention» ainsi qu'«un lieu de vie» et un «lieu d'histoire». «Ce lieu permet aux patients et à leurs familles de vivre leur prise en charge de façon plus agréable.»
Ouvert au public, le domaine de 83 hectares compte 15 hectares d'espaces verts – comprenant des arbres pluricentenaires –, ce qui en fait un îlot de fraîcheur et un réservoir de biodiversité labellisé Refuge de la Ligue de protection des oiseaux.
L'histoire patrimoniale remonte à 1385 quand Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, a fondé un monastère de l'ordre des Chartreux. Plusieurs bâtiments ont été démolis à la Révolution française pour servir de carrière de pierres. Dans les locaux restants, le Département de la Côte-d'Or a créé un asile psychiatrique en 1833, prédécesseur du centre hospitalier spécialisé.
Les ensembles historiques encore en place – dont le Puits de Moïse, calvaire datant du XVème siècle – continuent d'attirer des centaines de touristes chaque année.
De plus, des actions de médiation culturelle prennent place au centre d'art singulier L'Hostellerie. La visite des expositions est gratuite. «L'art est une façon pour nos patients de se reconnecter à la vie», souligne Emmanuelle Juan.
L'ouverture au public permet donc à «l'établissement d'être ancré dans son territoire et de créer ce lien ville-hôpital qui est très précieux pour la psychiatrie».
«Donner du sens, fédérer et construire l'avenir»
«Je sens un fort sentiment d'attachement de la part des personnels à notre structure», indique la nouvelle directrice, «je suis fière d'avoir rejoint La Chartreuse qui est une très belle institution».
Consciente que le métier de directeur d'hôpital est souvent «décrié», Emmanuelle Juan entend contribuer à revaloriser cette image : «on n'est pas derrière un tableau Excel à réduire du personnel».
«Diriger un hôpital, c'est d'abord donner du sens», avance la quadragénaire qui place son action également en lien avec les mots d'ordre de «fédérer» et «construire l'avenir».
«Réunir un collectif, c'est d'abord prendre le temps de dialoguer, d'écouter, de comprendre les professionnels de terrain, de redonner la place à l'humain dans nos organisations soignantes. (…) On ne choisit pas le soin par hasard, on choisit encore moins la psychiatrie par hasard», développe-t-elle. «On ne décide rien seul, d'autant plus sur la santé mentale où on sait très bien que pour produire le juste soin, le bon soin, il faut être dans une logique de coopération, de parcours, de territoire. (…) La Chartreuse est le maillon d'une chaîne d'un territoire. Un chef d'établissement construit l'avenir de cette structure, c'est réfléchir et anticiper les besoins, c'est accompagner les équipes vers l'innovation. Les prises en charge évoluent, on ne soigne plus en santé mentale comme on soignait il y a dix ans. On n'est plus un asile. On n'a plus vocation à accueillir les patients de façon autarcique dans un environnement totalement fermé. Il y a, certes, encore des unités fermées parce que certains états le justifient mais, pour autant, La Chartreuse est un établissement qui a toujours innové. Dès 1975, l'établissement a créé une unité spécialisée sur la prise en charge somatique des patients, sur tout ce qui ne concerne pas la psychiatrie, pour aller vers une prise en charge globale des patients atteint de troubles mentaux.»
Aujourd'hui, l'innovation se décline en équipes Intermède, équipes Adosoins et équipes mobiles pour aller vers les patients – «on contribue hors-les-murs à l'inclusion dans la société».
«On peut parler de santé mentale sans que ce soit stigmatisant»
La santé mentale est la Grande cause nationale 2025. Selon le ministère de la Santé, il s'agit d'«un choix qui répond à un enjeu majeur de santé publique alors qu’un Français sur quatre sera confronté à un trouble mental au cours de sa vie. Lever les tabous, améliorer l’accès aux soins, à l’information et renforcer la prévention sont au cœur des actions portées par l’État et ses partenaires».
«On peut parler de santé mentale sans que ce soit stigmatisant», abonde Emmanuelle Juan, «la fragilité mentale peut nous concerner tous à un moment de notre vie». «La santé mentale, c'est chacun d'entre nous, potentiellement quelqu'un de proche. Aujourd'hui, le placer sur le devant de la scène, c'est sortir du tabou honteux d'être malade et d'avoir des troubles liés à la santé mentale.»
Une dotation financière liée à l'état général de la population
Il ressortira de cette année «une cartographie de la santé mentale» pouvant «déclencher une réflexion plus globale sur les modalités de prise en charge». «Le financement de la santé mentale évolue : à partir de janvier, on passe à une dotation financière dont le calcul va être davantage lié à l'état général de la population.»
La Bourgogne-Franche-Comté est la quatrième région de France en fonction de l'importance du taux de suicide – avec 16,6 morts par suicide pour 100.000 habitants en 2022 – la Bretagne étant première de ce triste classement.
Dans ce contexte régional, le centre hospitalier La Chartreuse verra sa dotation tenir compte notamment du taux de suicide dans l'agglomération dijonnaise et le sud de la Côte-d'Or de façon à «développer d'autres moyens».
Un «bon bilan de gestion» mais «la ressource médicale est rare»
En matière de finances, la nouvelle directrice arrive à la tête d'un établissement qui présente «un bon bilan de gestion» qui permet «d'engager des investissements».
Dans ce cadre, le centre hospitalier investit environ 14 millions d'euros – dont 3,5 millions d'euros cofinancés par l'agence régionale de santé Bourgogne-Franche-Comté – pour construire une Maison d'accueil spécialisée (MAS) afin d'accueillir des résidents qui ne sont pas autonomes en raison de leurs troubles ou de leur handicap (
lire le communiqué). Son ouverture est prévue à la fin de l'année.
«La principale difficulté, c'est le recrutement», concède Emmanuelle Juan, «on a des médecins, on attire des médecins – je pense que Dijon est une ville attractive, que La Chartreuse est un établissement attractif – mais on peine à pourvoir tous nos services en médecins, (…) des équipes sont en sous-effectifs». «La ressource médicale est rare à l'échelle nationale.»
Après la sanction de son prédécesseur, «la page est tournée»
Emmanuelle Juan succède à François Martin qui a écopé d'une sanction disciplinaire en début d'année : quatre mois d'exclusion temporaire de la fonction de directeur d'hôpital, dont deux mois avec sursis, pour «comportements et propos managériaux inadaptés».
La nouvelle directrice indique avoir eu «peu d'écho des difficultés de ces derniers mois», estimant que «la page est tournée». Désormais, «c'est une aspiration à la sérénité et à une bienveillance dans le travail».
La professionnelle de santé préfère se tourner vers la finalisation du projet d'établissement 2026-2030 pour «construire La Chartreuse de demain». «Nos établissements ont besoin de rénover leur gouvernance pour qu'elle soit moins pyramidale, beaucoup plus dans la concertation, avec une implication de la femme de ménage jusqu'au médecin, en passant par l’administratif, toutes personnes confondues.»
Bientôt la Semaine d'information sur la santé mentale
Après avoir déjà rencontré les équipes de nuit, la directrice prévoit d'échanger progressivement avec les personnels des différents services.
Par ailleurs, Emmanuelle Juan donne rendez-vous au grand public, les 19, 20 et 21 septembre prochains, pour les Journées européennes du patrimoine, le 19 octobre, pour les Foulées douces, puis du 1er au 19 octobre pour la Semaine d'information sur la santé mentale dont le thème sera «réparons le lien social» ou «comment compenser ce que notre façon de vivre crée comme rupture de lien».
Jean-Christophe Tardivon
Données-clés
Budget total annuel 88,7 millions d'euros
1.194 agents (effectif médical : 8%, non-médical : 92%)
12.888 patients suivis (dont 5% en soins sans consentement)
dont 53% de femmes et 47% d'hommes
672 lits et places












