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29/05/2020 09:05

DIJON : Favoriser le retour à l'école des enfants des quartiers populaires

Le nombre d'enfants qui ont repris le chemin de l'école est plus faible dans les quartiers populaires. Pourtant, l'Académie de Dijon, les équipes pédagogiques et la Ville de Dijon ont suivi le protocole sanitaire pour que toutes les précautions soient prises. Exemple à l'école élémentaire York dans le quartier des Grésilles.
Une quinzaine d'élèves au lieu de 118 habituellement. La cour de l'école York laisse bien de l'espace aux enfants des familles volontaires pour la rentrée scolaire progressive débutée le 14 mai dernier. De ce fait, sur les huit enseignants, trois sont présents, les autres assurant la continuité pédagogique en distanciel. Le directeur de l'école Fred Gaunin accueille lui-même les élèves avant de refermer le portail.

Les enfants arrivent un par un et s'orientent directement vers les lavabos pour se laver les mains. Ils rejoignent ensuite les «smileys» tracés au sol à la craie. C'est le repère pour patienter avant de se diriger vers la salle de classe. D'autres marques à l'intérieur du bâtiment aideront à conserver une distance tandis que, dans la salle, les places sont très espacées les unes des autres. La base du protocole sanitaire est maintenant bien connue : hygiène des mains, distance physique, absence de contact, limitation des déplacements dans les bâtiments, port du masque obligatoire pour les adultes, désinfection des salles...

«L'objectif était de respecter le protocole sanitaire»


Pour sa neuvième année passée à l'école York, Fred Gaunin se désole de la situation et du faible effectif. L'école faisant partie d'un réseau d'éducation prioritaire (REP), il s'agit d'élèves de CP, de CE1 et de CM2. «On a un très faible nombre d'élèves» constate Yann Gombert avec environ 15% des effectifs habituels au sein des groupes scolaires des Grésilles et 30% sur l'école Lamartine. Yann Gombert est inspecteur de l’Éducation nationale de la circonscription de Dijon centre qui comporte 18 écoles maternelles et 17 écoles élémentaires publiques ainsi que 3 écoles privées. Cela représente 5.000 élèves et 291 enseignants.

Avant la rentrée scolaire du 14 mai, les familles avaient été contactées et celles qui étaient volontaires s'étaient engagées sur trois semaines. L'inspecteur rappelle donc qu'il est compréhensible que la fréquentation n'aient que peu évolué depuis le 14 mai. Les groupes étant figés, cela ne met pas en difficulté les équipes pédagogiques. «L'objectif était de respecter le protocole sanitaire, avec des groupes stables pour éviter le brassage de population» insiste Yann Gombert.

Les équipes sont maintenant en attente des directives ministérielles les plus récentes afin de préparer la nouvelle étape commençant le 2 juin. D'ici-là, la base reste le protocole sanitaire très strict défini pour la rentrée du 14 mai (15 élèves par classe en élémentaire et 10 élèves en maternelle). Si le nombre de familles volontaires augmente sensiblement, des rotations seraient instaurées avec des accueils sur deux jours : par exemple lundi et mardi (ainsi que le mercredi matin une semaine sur deux) pour certains élèves puis jeudi et vendredi pour d'autres élèves. Le dispositif Santé-Sport-Culture-Civisme est, lui, encore en élaboration avec la Ville de Dijon.

Yann Gombert salue «le travail énorme» des directeurs d'école qui ont été «très sollicités» en menant «de front un accueil en présentiel dans les classes et le télétravail avec les élèves restés à la maison ce qui est très chronophage». «L'institution et les cadres de l’Éducation nationale leur tirent leur chapeau» ajoute-t-il. Dans chaque école, les équipes pédagogiques étaient autonomes pour se répartir le travail distanciel et présentiel. Certains professeurs n'ont donc pas leurs élèves habituels, ce qui nécessite un temps d’adaptation de part et d'autre.

«Toutes les précautions sont prises dans les écoles»


«On a commencé avec très peu d'élèves» constate Pascale Boulez, coordonnatrice du réseau d'éducation prioritaire des Grésilles, qui, «même si les raisons sont difficilement déchiffrables», suppose que «la peur» des parents explique le phénomène. Le REP des Grésilles est constitué de quatre groupes scolaires : York, Lamartine, Champollion et Flammarion. La coordonnatrice développe des partenariats avec les acteurs présent sur le quartier (la municipalité, le centre social, la MJC...), rapproche les écoles entre elles, accompagne les équipes et impulse des projets pédagogiques.

«Sur le quartier les gens discutent beaucoup» explique Pascale Boulez, «les familles se sont un peu fait peur entre elles, la peur que leur enfant tombe mal et beaucoup de familles vivent avec les grands-parents donc des personnes fragiles». La coordonnatrice anticipe un triplement des élèves pour le 2 juin selon les sondages effectués auprès des parents : «les familles ont aussi discuté à propos du retour des premiers qui sont en classe et elles se rendent compte que tout va bien, que personne n'est malade, que toutes les précautions sont prises dans les écoles et ça rassure tout le monde».

«On ne fait plus notre métier comme on le faisait avant»


Alors que le nombre d'élèves rescolarisés va augmenter, «il y a des écoles qui pourront accueillir tout le monde en présentiel» assure Pascale Boulez. Ce sera le cas aux écoles maternelle et élémentaire York. Pour les écoles qui n'auraient pas assez de classes disponibles pour accueillir les groupes dédoublés, la complémentarité sera développée avec des intervenants périscolaires.

Face à toutes les évolutions qui se sont succédées depuis le 17 mars, «c'est usant» de devoir s'adapter sans cesse confie Fred Gaunin qui déplore de ne pas avoir «de visibilité» en ce qui concerne les directives de l’Éducation nationale. Pascale Boulez se fait la porte-parole des directeurs du réseau : «on est dans l'incertitude tout le temps».

«On ne fait plus notre métier comme on le faisait avant» soupire Fred Gaunin. «C'est une autre façon de faire la classe, c'est déstabilisant pour les enfants, c'est déstabilisant pour les enseignants. Je ne dis pas que ce n'est pas bien, on a respecté le protocole mais ça réduit énormément le champ des apprentissages qui a lieu normalement dans les classes» selon Pascale Boulez. Du fait de la crise sanitaire, le sport, le chant, les résidences artistiques ou encore les projets collectifs inter-groupes scolaires ont été annulés.

«Les liens se sont encore accentués avec les familles»


Les enseignants sont restés en contact avec les familles durant tout le confinement tandis que la coordonnatrice a été en lien avec le centre social des Grésilles, la MJC Dijon Grésilles ainsi que la référente du programme de réussite éducative (PRE). Pascale Boulez explique que certains enfants ne sont pas du tout sortis du domicile pendant trois mois du fait des craintes des familles à propos de la circulation du virus.

Pendant le confinement, «les liens se sont encore accentués avec les familles» analyse Fred Gaunin du fait d'échanges réguliers au téléphone, des appels de parfois 30 ou 45 minutes. Ces discussions ont permis de remarquer que certaines familles avaient pour seul accès à Internet un smartphone que plusieurs enfants se partageaient.

L'école, le centre multimédia et la MJC Dijon Grésilles ont donc imprimé les documents nécessaires tandis que les enseignants prenaient soin de ne pas multiplier ce recours au papier. Des structures de l'éducation populaire sont ainsi venues compléter la continuité pédagogique de l’Éducation nationale. La Ville de Dijon a aussi prêté des tablettes numériques à certaines familles.

«Tout le monde espérait le retour en classe» même si Pascale Boulez considère que laisser la décision aux parents sur la base du volontariat s'est révélé «un choix cornélien» pour les familles hésitant entre un risque de contamination et une perte d'apprentissages scolaires.

«Les enfants ont besoin d'être entre enfants»


Une fois revenus en classe, Fred Gaunin a constaté que les élèves avaient perdu «les habitudes de travail». La reprise des apprentissages avec les enseignants en présentiel s'est donc faite progressivement. Yann Gombert confirme qu'il était urgent que les élèves retrouvent le chemin de l'école malgré l'approche des grandes vacances face au risque d'éloignement de l'école à des âges cruciaux. «Les enfants ont besoin d'être entre enfants» ajoute Fred Gaunin.

«La rentrée du 14 mai, c'était d'une tristesse, j'ai jamais vu ça» se souvient le directeur qui évoque le silence et l'immobilisme des enfants ce jour-là. Deux semaines après, le directeur considère que les enfants se sentent mieux et se montrent plus épanouis aux moments des récréations par exemple. Les enseignants ont trouvé des jeux sans contact à proposer : «ils jouent, ils recommencent à crier mais ça ne se fait pas tout seul».

À l'heure de la récréation, après le lavage des mains des élèves, chaque groupe occupe une cour et les élèves pratiquent des jeux évitant les contacts. Les enseignants sont tous présents autour d'eux. Au moment du déjeuner, les enfants sont suffisamment peu nombreux pour qu'un seul service soit mis en place par la restauration scolaire de la Ville de Dijon. Ils trouvent les assiettes directement à leur place et le pain est accessible avec une pince pour éviter les déplacements et les contacts.

De la même façon que le nombre d'élèves va augmenter, plusieurs enseignants devraient revenir prochainement en présentiel, au gré des possibilités de garde de leurs propres enfants. La Ville de Dijon aura à faire évoluer l'accueil des élèves pour la pause méridienne et le périscolaire. Face au pari que représente cette nouvelle adaptation pour l'école York, le directeur se montre optimiste : «les rapports de confiance avec les familles sont là».

Jean-Christophe Tardivon