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13/06/2020 03:19

DIJON : «La volonté de proposer des rendez-vous et une saison culturelle estivale à tous les niveaux est forte»

Dans la poursuite du déconfinement, le secteur de la culture a pu voir quelques portes s’ouvrir et une dynamique s’amorcer à nouveau ces dernières semaines, même si l’état d’urgence sanitaire et la deuxième phase du déconfinement n’est pas sans contraintes sur l’activité de lieux culturels. Le point à Dijon dans ce contexte, avec Christine Martin, adjointe au maire de la ville déléguée à la culture.
C’est à la terrasse de la Brasserie des Beaux-Arts, autour d’un café, que Christine Martin nous a accordé l’entretien… «Une liberté retrouvée» dit-elle. La liberté qu’elle apprécie de pouvoir à nouveau se poser en terrasse et profiter de ce «petit plaisir de la vie et du quotidien». De même qu’elle se plait à voir des gens pouvoir retourner au musée ou dans les bibliothèques.

Alors que plusieurs points décidés par le gouvernement restent à éclaircir selon l’élue municipale, pour pouvoir avancer ou en tout cas s’adapter au mieux suivant les recommandations sanitaires, Christine Martin est convaincue qu’un été à Dijon sans culture ne peut avoir lieu, ne serait-ce qu’au regard de la vitalité du tissu culturel dijonnais.
C’est la conviction dont elle a tenu à nous faire part, malgré le contexte délicat. Une conviction mêlée à un appel, celui invitant les Dijonnais et Dijonnaises à être au rendez-vous, pour la culture, pour ses acteurs, et en même temps pour le plaisir à retrouver progressivement de pouvoir «vivre des émotions avec la culture».

Notre entretien avec Christine Martin :


Quel a été votre sentiment mi-mars quand tout s’est arrêté ?

«En tant qu’adjointe déléguée à la culture, c’était extrêmement difficile car, en lien avec les acteurs culturels de la ville, on ne faisait qu’annuler des manifestations, que fermer des établissements. C’était d’une tristesse incroyable de se dire que tout le monde avait travaillé pendant des mois pour préparer des rendez-vous, dans le cadre de «Jours de fête à Fontaine d’Ouche» par exemple, «Grésilles en fête»… Et les jauges autorisées dans les salles qui diminuaient… L’avant-confinement, c’était déjà ça… Une tristesse de voir que tout allait s’arrêter, avec une sidération totale au départ.»

Quelles premières réponses a été en mesure d’apporter la Ville de Dijon une fois ce coup dur digéré ?

«Dès le départ, le maire de Dijon a dit qu’on allait maintenir les subventions aux associations, que les manifestations aient eu lieu ou pas (la culture représente 25% du budget de la Ville de Dijon). Un maintien pour leur permettre de vivre et de faire face, de continuer à exister malgré ce coup d’arrêt brutal. Et puis très vite, se sont mis en place les échanges que tout le monde a connu durant la période de confinement, par téléphone beaucoup, par mail, en visio-conférence. Recréer le plus vite possible des liens les uns entre les autres nous permettaient d’envisager la suite, pour imaginer comment on allait pouvoir faire des propositions, rouvrir des établissements… Remettre en vie la culture est ce qui nous a tous mobilisés, le fait de se dire que l’on devait imaginer quelque chose. Là, nous sommes à nouveau dans le domaine de l’invention.»

«Il y a une grande difficulté à faire une fête de la musique comme on la connaissait»


Selon vous, les consignes ministérielles sont-elles assez claires pour avancer désormais ?

«Franchement, les protocoles d’aide à la reprise sont lourds et complexes. Un peu de précision ne nuirait pas pour nous aider à travailler. Je prends l’exemple de la fête de la musique. Qu’elle soit dans un premier temps purement annulée, c’est très compréhensible. Mais ensuite on se retrouve avec un ministre de la culture qui nous dit que cette fête aura lieu mais d’une manière différente. Mais quelle est cette manière ? Quand on pense aux musiciens et aux jauges toujours limitées à dix personnes, on s’aperçoit que nous sommes dans l’impossibilité de faire quelque chose dans l’espace public aujourd’hui.»

Qu’en sera-t-il donc de cette fête de la musique 2020 ?

«Je suis assez dubitative sur cette édition. L’idée reste bien évidemment de faire des propositions, mais elles seront virtuelles dans certains endroits. Les Conservatoires de la Métropole se sont associés pour assurer des directs en vidéo. J’imagine que d’autres propositions du genre arriveront d’ici au 21 juin.
À moins que les contraintes dans les rassemblements soient levées dans les prochains jours, il y a une grande difficulté à faire une fête de la musique comme on la connaissait.»

«Tout le monde est dans les starting-blocks»


Sachant que la phase 3 du déconfinement ne sera ouverte que le 22 juin et que les élections municipales rendront leur verdict le 28 juin, comment se projeter sur un été artistique et culturel avec quelque peu de certitudes ?

«Je pense que la force du tissu culturel dijonnais, extrêmement vivant et dense, est que de toute manière tout le monde a envie d’être prêt, de faire des choses. Tout le monde est dans les starting-blocks, de la plus petite association au Centre dramatique national. Chacun s’est mis au travail dans l’espoir d’un desserrement des contraintes. Zutique Productions se prépare aux Grésilles, de même que Cirq’ônflex sur le quartier de la Fontaine d’Ouche. Les choses seront dimensionnées dans le respect des mesures sanitaires qui sont ou seront en vigueur.
Ce que l’on sait par exemple, c’est que le Parvis Saint-Jean (Théâtre Dijon Bourgogne) va pouvoir rouvrir, avec des jauges qui restent contraignantes… Le directeur a toutefois décidé de faire une reprise de La Mouette de Tchekhov avec deux comédiens sur scène. À la Minoterie, il y aura aussi des choses cet été, avec sans doute plus de représentations pour pouvoir contenter du monde, car les structures tiennent à cette possibilité de rouvrir. Au moins, il y aura de la vie. La volonté de proposer des rendez-vous et une saison culturelle estivale à tous les niveaux est forte.
La difficulté est de se dire précisément ce qui va être possible de faire, mais les préparations dijonnaises sont nombreuses, même avec des petites jauges de public.»

Que représente pour vous la réouverture des musées et des bibliothèques ?

«C’est vraiment un soulagement, celui de se dire qu’on allait enfin permettre à ceux qui en avaient l’envie de fréquenter de nouveau des établissements culturels. Les salles de spectacles et de concerts sont certes toujours fermées, mais la réouverture des musées était importante.
Je ne vais pas vous dire que la fréquentation est énorme mais c’est une dynamique qui repart. Sur les cinq premiers jours de réouverture du musée des Beaux Arts, on a accueilli plus de 1.000 visiteurs, c’est rien par rapport aux journées de fréquentation d’avant-confinement mais c’est merveilleux de voir que plus de 1.000 personnes ont eu envie de retourner dans un musée. Le premier jour, les premiers visiteurs venaient de Haute-Savoie pour passer deux jours à Dijon après le confinement ! Au-delà de ça, les voir aller à la rencontre d’oeuvres d’art est fort symbolique je trouve.»

Le «flou» du gouvernement et l’incertitude d’une économie


Vous parlez des salles de spectacles et de concerts toujours fermées… Les expressions de La Vapeur (scène de musiques actuelles de Dijon dont l’élue municipale est présidente du conseil d’administration) traduisent une certaine colère…

«Ce sujet montre que des contraintes sont impossibles à respecter. La réouverture en théorie c’est très bien… mais en regardant de plus près, on s’aperçoit que ça ne peut pas le faire… Alors que la capacité est de 1.200 places dans la grande salle de concert, la jauge de public autorisée est à 100… Quand la billetterie compte pour environ 50% du financement de la structure, c’est très compliqué. La tendance à La Vapeur est plutôt aujourd’hui à la préparation d’une reprise dans les meilleures conditions possibles en septembre concernant les concerts. Car la vidéo que l’on a pu utiliser durant le confinement a quand même ses limites. Rien ne remplace le contact avec le public et les émotions du spectacle vivant.

N’oublions pas non plus les revirements sur le chômage partiel dont nous ne sommes pas encore sortis aujourd’hui. Au départ, c’était bon, puis ça ne l’était plus, au motif que les EPIC (établissements publics à caractère industriel et commercial) soutenus à plus de 50% ne pouvaient pas bénéficier du dispositif de chômage partiel. C’est ignorer totalement ce qu’est l’économie de la Culture. Sans les recettes de billetterie, les fonds publics ne suffisent jamais. Et pourquoi traiter différemment les entreprises ? Ces mesures ont été mises en place (compensations sur mars et avril) et sont suspendues. C’est une situation ubuesque, à tel point que les structures comme La Vapeur ou l’Opéra à Dijon se demandent si elles ne vont pas être obligées de rembourser les compensations. C’est toujours le flou artistique.»

Avez-vous des retours aujourd’hui sur des associations ou structures artistiques et culturelles dijonnaises qui pourraient malheureusement ne pas se remettre de la crise ?

«Non, mais la vie culturelle reste un tissu fragile. Certaines associations et compagnies vont pouvoir résister et d’autres vont malheureusement subir les contre-coups de cette crise. La Ville est en soutien, de même qu’elle peut soutenir le commerce et d’autres secteurs. Maintenant, quel sera au final le résultat de ce confinement sur les manifestations et les acteurs culturels ? On le verra plutôt dans quelques mois…»

Pour en revenir à la relance locale et plus particulièrement à une opération en plein air, le M.U.R. se parera-t-il de nouvelles couleurs et d’une nouvelle oeuvre cet été ?

«Le confinement a en plus posé la problématique de la difficulté des artistes de se déplacer mais oui, fin juin-début juillet, je pense qu’il n’y aucune raison pour que ça ne reprenne pas.»

«Les circuits courts de la culture existent aussi, ils sont à côté de chez vous»


Le confinement peut-il avoir un impact durable et négatif sur l’attrait pour les actions et les lieux culturels, dans le sens où il peut y avoir des réticences, voire même de la méfiance et des craintes, à reprendre des activités «comme avant» ?

«C’est la grande question. Les musées sont ouverts, on a vu que ça démarre doucement mais on a quand même vu une remise en route de la fréquentation, c’est bien. Ça se fera petit à petit avec la vie en ville, dans les restaurants, les cafés. Tout cela participe à l’envie de partager des plaisirs, et la culture donne à partager des émotions. C’est se dire que l’on peut désormais satisfaire d’autres besoins que ceux de base uniquement. Je répète que ça se fait dans le respect des mesures sanitaires mais je dis aussi : venez profiter à nouveau, ça va vous faire du bien. Qu’est-ce qu’on a fait quand on était confinés ? On a regardé des films, on a lu des livres, on a regardé des spectacles sur internet… On a tous aussi tenu grâce à ça. N’oubliez pas que la culture, c’est vivant. Ne vous privez pas de tout ça et recommencez à vivre pleinement.»

Le message est que la culture, à l'image d'autres secteurs, veut être elle aussi dans une dynamique active de relance aujourd’hui, non ?

«Tout à fait. Les musées sont ouverts, le Consortium est ouvert, le FRAC est ouvert, les Ateliers Vortex également... Les salles de cinéma vont rouvrir... Des initiatives sont déjà lancées on peut le voir. Les acteurs culturels sont et seront prêts, soyez au rendez-vous pour eux. On a été soucieux de la proximité et des circuits courts durant le confinement. Les circuits courts de la culture existent aussi, ils sont à côté de chez vous.»

Pour terminer, quelques mots sur le festival VYV et le concert de rentrée ?

«C’est vraiment dommage de ne pas pas pouvoir organiser cette deuxième édition puisque le festival prenait une belle dynamique mais l’impact économique sera moindre que si cela avait été une énième édition. Il y aura un impact économique c’est certain, une perte de ressources tout autour. Annuler un festival, c’est la fragilisation d’une économie. On peut prendre l’exemple d’Avignon. Un an de creux, ça peut être dangereux pour ré-enclencher la machine. L’avantage que les organisateurs ont peut-on dire est effectivement que c’est un jeune festival qui a du potentiel.

Pour ce qui est du concert de rentrée, espérons que les mesures soient moins draconiennes fin août, mais il faudra de toute façon s’adapter sur une autre forme d’événement.»

Propos recueillis par Alix Berthier
Photo d’archives : Alix Berthier