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08/05/2020 03:23

DIJON : Le confinement invite à considérer la ville différemment

Avec Icovil, plongez dans les questions d'urbanisme et l'histoire de Dijon. Raison d'être du PLUi-HD, actualisations potentielles, fantasme de la maison individuelle et hauteur des bâtiments sont abordés. Saviez-vous que les immeubles du quartier Clémenceau ont moitié moins d'étages que prévu ?

L'association Icovil s'est donné pour objectif de partager la connaissance de l'histoire des villes ainsi que celle de l'urbanisme. Elle est soutenue par Dijon Métropole, son président est Jean-Pierre Gillot. Pour éclairer les débats sur les questions urbanistiques Infos Dijon a interrogé Agnès Bournigault, diplômée en architecture, salariée d'Icovil.

Des Trente Glorieuses au XXIème siècle


Historiquement, dès novembre 1944, le général de Gaulle a créé le MRU, Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. Pour agir rapidement, les lois centralisatrices qui existaient déjà ont été entérinées. À partir de 1967, la grande nouveauté va être la Loi d’Orientation Foncière, la LOF qui va poser la base des documents d’aujourd’hui.

Pour distinguer les aspects juridiques et prévisionnels de  l’urbanisme on institue le POS, Plan d’Occupation des Sols, et le SDAU, Schéma Directeur d’Aménagement Urbain, qui sont devenus aujourd’hui le PLU, Plan Local d’Urbanisme, et le SCOT, Schéma de Cohérence Territoriale. La LOF, prévoyait alors une élaboration conjointe des documents entre l’État et les collectivités mais la décentralisation va faire passer la responsabilité du POS aux collectivités.
La nouveauté était que le Plan Local d'Urbanisme intègrait d’avantage la notion d'urbanisme et «associait des connaissances pluridisciplinaires et transversales» comme les questions d'emplois, de déplacements, d'habitat, de réseaux, de loisirs, etc.

Nous en sommes aujourd'hui au Plan Local d'Urbanisme intercommunal (PLUi). À la complexité du PLU s'ajoute l'appréhension d'un territoire intégrant plusieurs communes. La naissance des PLUi est liée à la création des métropoles et de leur objectif de contribuer au développement équilibré et cohérent d'un territoire intercommunal.

Un manque de logements adaptés à la demande


«Le document d'aujourd'hui est issu d'une histoire» tient à rappeler Agnès Bournigault avant d'évoquer le fameux PLUi-HD de Dijon Métropole. HD pour Habitat et Déplacement.
 
Un des enjeux posés par le PLUi-HD concerne la densification urbaine. «Cette densité a été voulue pour éviter l'étalement urbain qui détruit les terres agricoles et les espaces naturels en périphérie des villes». Cela correspond à une aspiration européenne initiée il y a une vingtaine d'années dans un contexte économique contraint mais «la densification, cela veut dire parfois moins d'espaces verts, moins de fraîcheur»

Les aspects d'habitat et de déplacement correspondent à des préoccupations qui ont été exacerbées par la crise financière et immobilière de 2008 qui a touché notamment les bailleurs sociaux. «Il y a un manque de logements qui continue de se faire sentir pour des raisons contextuelles économiques et pour des raisons sociologiques, (...) le desserrement des ménages lié aux recompositions familiales» rappelle Agnès Bournigault.

Les déplacements sont de plus en plus influencés par la problématique de la ville durable, d’où les réponses en termes d’aménagement pour les déplacements «doux» (vélo marche, trottinette…) ne consommant pas d'énergie fossile et pour la mise en place du tramway.

Plusieurs années ont donc été nécessaires à la rédaction d'un tel PLUi-HD dans un contexte où la prise en compte des préoccupations environnementales est de plus en plus prégnante parmi la population. «Cela veut dire qu'on a déjà un temps de retard» avec un tel document constate Agnès Bournigault qui souligne les thèmes de la biodiversité et de l'eau parmi les problématiques. De ce fait, «le document nécessite sans arrêt d'être mis à jour». La crise sanitaire actuelle risque d'accélérer le besoin d'une telle mise à jour.

«Ce sont les hommes qui font la ville»


Si le politique à la charge d'organiser la communication des différents savoirs pour aboutir à un cadre de référence, Agnès Bournigault considère qu'«il faut laisser des zones de liberté» afin que «les citoyens puissent se réapproprier leur propre espace». «Il faut que la culture de la ville passe par chacun d'entre nous parce que si cela ne vient que d'en haut, on sait bien que ça ne fonctionne pas» envisage-t-elle. D'où les actions pédagogiques de l'association Icovil pour un éveil et une sensibilisation à l’espace public et à la ville comme biens communs.

La dimension intercommunale d'un PLUi fait que la démocratie s'exprime, même s'il y a un président à la tête de la structure intercommunalité, car chaque maire garde des compétences sur sa commune concernant l'espace public ou le parc HLM par exemple. L’État intervient aussi, comme conseil ou arbitre, dans un rôle qui n'est pas toujours bien interprété, au travers de structures qui accompagnent les élus locaux.

«Ce sont les hommes qui font la ville» lance Agnès Bournigault. «L'urbanisme est un travail d’équipe transdisciplinaire et de spécialistes» et l'apport des élus va dépendre de leur propre «connaissance de la culture urbaine» qui se façonne dans l'exercice du pouvoir. La part du politique dans la construction d'un PLUi serait aussi liée à la culture urbaine des élus accompagnés par les services.

Devant le travail «monumental» aboutissant au PLUi-HD, Agnès Bournigault incite les décideurs ou les prétendants à la gestion d'un exécutif à être «à l'écoute de la recherche» pour bâtir «la prochaine étape» ainsi qu'à «faire preuve d’imagination et d’ouverture»

«Qu'est-ce qu'on peut faire de plus pour rafraîchir la ville en été ? De la formation !»


L'architecte qui dessinerait aujourd'hui un immeuble en se référant strictement au cadre réglementaire en cours plutôt qu'à celui à venir ferait une réalisation périmée en quelques mois. «Il faut avoir conscience de cette accélération du changement climatique pour être plus ambitieux» incite Agnès Bournigault.

Concernant le secteur de la construction, la dernière étape en date est celle de la réglementation thermique de 2012 veillant principalement à affronter les hivers en limitant les déperditions thermiques. «On voit bien aujourd'hui que la question n'est plus le chauffage l'hiver mais la climatisation l'été» remarque-t-on chez Icovil. «Qu'est-ce qu'on peut faire de plus pour rafraîchir la ville en été ?». «De la formation !» répond-on à l'association.

Après avoir été repoussée d'un an sous la pression du secteur du bâtiment, une nouvelle réglementation sera instaurée fin 2020 avec l'objectif d'aller vers des immeubles à énergie positive tout en prenant en compte leur empreinte carbone.

La filière du bâtiment ne compte pas de grandes structures, elle intègre aussi des PME et des artisans. La déclinaison concrète des réglementations peut donc poser problème. La RT 2012 incitant à l'isolation extérieure, le bardage en bois a connu un certain engouement mais, ayant travaillé le béton pendant 40 ans, «les entreprises ne savaient plus travailler le bois» comme l'a constaté Agnès Bournigault. Choix et pose des bois, «les savoirs étaient perdus, surtout dans les villes». La recherche doit bénéficier à tous les acteurs, quelque-soit leur niveau, et cela nécessite de pouvoir prendre un temps de formation pour l'apprentissage des nouvelles techniques ou des nouveaux matériaux.

Un coach pour accompagner les projets de construction individuelle ?


A contrario de la volonté de densification, une partie de la population aspire à se loger dans une maison individuelle à moins de 30 minutes d'un centre-ville. Un fantasme qui a vécu ? «Le fantasme de la maison avec un jardin correspond à une tranche d'âge» analyse Agnès Bournigault, quand des couples se forment et ont des enfants. L'idéal de la campagne s'impose alors comme modèle que les parents souhaitent transmettre.

Un fantasme rattrapé par les conditions d'acquisition et les frais. Lors d’une acquisition, le rôle de la banque se limite à étudier la solvabilité d'un ménage qui souhaite acheter ou faire construire un pavillon. Les coûts annuels de l'énergie et des transports ne sont pas pris en compte par le prêteur. C'est au ménage d'en tenir compte dans son budget projeté sur vingt années. «Qui propose cette vision du cycle de vie d'un bâtiment ?» Cela ne relève pas des architectes ou des urbanistes. Du côté d'Icovil, on regrette cet état de fait : «il manque un maillon» permettant d'éclairer les familles sur les implications budgétaires d'un choix de logement.

L'architecte, qui est le «chef d'orchestre», sait «mettre en mesures la partition» d'une construction de bâtiment. Il interviendra sur les problématiques énergétiques avec la gestion des fluides, la prise en compte des espaces verts, le choix des essences d'arbres tout en devant tenir compte des allergènes... Les impératifs économiques, écologiques, sanitaires, amènent donc les professionnels à se remettre en question. Est-ce à l'architecte de devenir le «coach» d'une famille qui fait construire, surtout quand il intervient alors que le terrain est déjà choisi ?

«Dijon est une ville qui n'est pas très haute»


L'habitat en ville va donc de la petite maison jusqu'au grand immeuble, des hauteurs qui dialoguent entre elles. «La question de la hauteur dans la ville a cent ans. Elle a émergé en France en 1922 avec des projets de Le Corbusier et Auguste Perret» indique Agnès Bournigault. Ce n'est pas tant la hauteur en elle-même qui fait la problématique que les rapports de hauteur des immeubles entre eux. La hauteur d'un immeuble implique aussi un recours particulier à l'espace public en densifiant la circulation des usagers aux heures de pointe (comme c'est le cas autour du quartier de la Défense près de Paris). L'ombre portée du bâtiment doit aussi être prévue en fonction de la course du soleil.

À l'association où l'on étudie l'histoire des villes, on prend volontiers l'exemple du quartier Clémenceau pour souligner l'enjeu du rapport à la hauteur. Ce quartier où se situe la Cité judiciaire et l’Auditorium était prévu pour être le nouveau centre d'affaires de Dijon mais la crise pétrolière des années 1970 a ralenti l'aménagement. Les immeubles devaient être deux fois plus hauts qu'ils ne le sont aujourd'hui ce qui aurait grandement changé la perception de la ville d'aujourd'hui.

«À Dijon, cette question de la hauteur a du mal à passer parce que nous sommes dans une ville qui n'est pas très haute» remarque Agnès Bournigault. L'identité de la cité ducale est d'être une métropole avec un site patrimonial remarquable, à la fois médiéval, classique et haussmannien. Les habitants ne se projettent donc pas dans des bâtiments de dix étages ou plus.

L'animatrice d'Icovil alerte sur la perception des quartiers en construction où «l'on ne sent pas la proximité de la nature et de la verdure» contrairement au quartier de la Fontaine-d'Ouche, voisin de la combe à la Serpent et du lac Kir ; l'espace autour des bâtiments tempère la sensation de hauteur de ceux-ci. Confinés au beau milieu du printemps, les urbains éprouvent avec encore d’avantage d’acuité ce besoin d’espace naturel à leur porte et, du fait du ralentissement des activités, portent un nouveau regard sur la ville.

Jean-Christophe Tardivon

Notre reportage dans le quartier de la Toison d'Or durant le confinement


Quartier du Port du Canal


Quartier des Grésilles


Le centre-ville



Attribué à l'architecte Pierre le Muet et bâti en 1641, l'hôtel Bouchu d'Esterno accueille les locaux de l'association Icovil au 1 de la rue Monge à Dijon (images d'archives)


Des expositions à découvrir avec le déconfinement (image d'archives)


Diplômée d'architecture, Agnès Bournigault anime l'association Icovil (image d'archives)


Conçu par les architectes Jacques Goubet et Robert Faurel et inauguré en 1983, le Conservatoire à rayonnement régional est situé dans le quartier Clémenceau à Dijon (image d'archives)