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21/06/2020 11:18

DIJON : Une manifestation pour demander «le droit d'être protégé»

Près d'une centaine de personnes se sont rassemblées dans le calme ce samedi 20 juin place de la République. Habitants de Chenôve et du quartier des Grésilles, les manifestants ont demandé la démission du préfet de la Côte-d'Or en symbole de leur incompréhension face à la stratégie de maintien de l'ordre lors des violences urbaines.
Le mot d'ordre a circulé sur les réseaux sociaux en milieu de semaine incitant à rejoindre un «rassemblement pacifiste» demandant rien moins que la démission du préfet de la Côte-d'Or qui a supervisé les opérations lors des affrontements du week-end dernier et des dégradations urbaines du début de semaine aux Grésilles et à Chenôve.

À l'heure du rendez-vous, place de la République, samedi 20 juin 2020 à 14 heures, celui qui a lancé  l'idée du rassemblement est bien seul. Pas de manifestant, pas de forces de l'ordre non plus. Quelques véhicules de gendarmes mobiles et un véhicule de police sont positionnés autour de la préfecture. Le barre-pont qui a tant servi lors des manifestations de «gilets jaunes» reste replié.

«Une intention de non-action de la part de la police»


Pour Infos Dijon, Youssef Drissi El Bouzaidi explique l'esprit qui préside à ce rassemblement. Il a grandi dans le quartier des Grésilles et a pu assister comme les autres habitants à des scènes d'affrontements puis à des dégradations. Il tenait à réagir «suite aux trois jours de violences qu'il y a eu au quartier des Grésilles».

Malgré les explications apportées par le préfet de la Côte-d'Or (lire le communiqué), la stratégie de maintien de l'ordre laisse bon nombre d'habitants dans l'expectative : «il y a manifestement eu une intention de non-action de la part de la police qu'on impute à Monsieur le préfet parce qu'on sait très bien, comme l'a confirmé un membre des syndicats de police, la police ne bouge que par ordre du préfet».

Pour lui, parmi les personnes agressées par l'expédition punitive du groupe dit des «Tchétchènes», «aucun dealer, que des gens travailleurs, que des gens retraités, qui se sont faits tabasser comme ça par esprit de représailles».

«On parle de cette affaire dans le monde entier»


Youssef Drissi El Bouzaidi pense aux conséquences sur l'image de la ville : «les Dijonnais vont en subir les conséquences malheureusement comme on peut voir à cause du tourisme, on parle de cette affaire dans le monde entier». En effet, le journal allemand Der Spiegel a publié des articles sur le sujet et ce samedi, une équipe de la chaîne de télévision norvégienne Norsk rikskringkasting (NRK) était sur place pour couvrir la manifestation.

«Si le préfet son travail, si ces Tchétchènes n'avaient pas été laisser en liberté au milieu de la population, (…) s'ils les avaient bloqués avant, on n'aurait pas eu toutes ses images et toute cette mauvaise publicité pour Dijon» souligne-t-il.

C'est pourquoi la place de la République a été choisie comme point de rassemblement puisque c'est là qu'a eu lieu le premier rassemblement du vendredi 12 juin de «l'expédition punitive» qui ciblait le bar à chicha le Black Pearl. Youssef Drissi El Bouzaidi insiste sur le fait qu'il ne comprenait pas pourquoi des renforts n'étaient pas arrivé de Dole ou de Besançon dès le samedi matin.

«Pourquoi Monsieur Nuñez n'est pas venu aux Grésilles ?»


La venue prévue puis annulée de Laurent Nuñez mardi aux Grésilles a fait mauvais effet (lire notre article) : «mardi, on était aux Grésilles et on n'a rencontré personne, pourquoi Monsieur Nuñez n'est pas venu aux Grésilles ? Est-ce qu'il n'y avait pas le dispositif suffisant pour assurer sa propre sécurité ? Si Monsieur Nuñez ne se sent pas en sécurité avec tout le dispositif que lui-même a dit qu'il était largement suffisant pour protéger la population, comment nous on doit se sentir ?».

«Ça aurait été un geste fort de la part de Monsieur Nuñez de se déplacer, de nous voir et de nous dire dans les yeux 'on ne vous a pas abandonnés messieurs', ça, ça aurait été cool de sa part et ça aurait éviter énormément de problèmes». L'intervention du préfet de la Côte-d'Or lors de l'opération de police vendredi matin qui a tenu en substance de tels propos a été perçue comme un «mea culpa» (lire notre article).

«On ne veut pas politiser ce rassemblement»


Le message diffusé sur les réseaux sociaux a été relayé par des militants anarchistes et libertaires, ce qui ne correspond pas à une demande de Youssef Drissi El Bouzaidi : «on veut que ce soit les citoyens de Dijon qui parlent – bien sûr, ce sont des citoyens eux aussi – mais ils représentent un groupe et nous, on ne veut pas politiser ce rassemblement. S'ils viennent en tant qu'individus dijonnais, on les accueille avec grand plaisir parce qu'ils sont concernés aussi, s'ils viennent en représentants de leur groupe ou de leur parti, à ce moment-là, on dit non». Plus tard dans l'après-midi, les habitants des Grésilles et de Chenôve auront même pris soin de demander aux quelques «gilets jaunes» présents de ne pas se montrer démonstratifs et d'éviter notamment les lancers de pétards.

De la même façon, Youssef Drissi El Bouzaidi déplore la venue de Marine Le Pen, président du Rassemblement National, à Dijon (lire notre article) : «Marine Le Pen, c'est de la politique, on ne veut pas rentrer dans la politique. Elle, je n'ai même pas envie de lui faire de la pub».

«Je respecte totalement la volonté des gens du quartier»


L'interdiction de toute manifestation au centre-ville de Dijon prise par la préfecture de la Côte-d'Or le vendredi soir aurait coupé l'herbe sous le pied des manifestants potentiels : «jusqu'à hier soir, on avait énormément de retours positifs quant à ce rassemblement pacifique, suite à l'interdiction de Monsieur le préfet et surtout quand il a brandit la menace de présence policière, je pense que beaucoup de gens ont eu peur et se sont dits 'on ne va pas encore envenimer les choses, se faire gazer ou je ne sais pas quoi'».

«Je respecte totalement la volonté des gens du quartier» indique-t-il sans montrer de déception face à la trentaine de personnes qui descendent du tramway arrivant de Chenôve sur la place de la République.

«On demande le droit d'être protégé»


Alors que les participants au rassemblement s'installent sur la place pour afficher un panneau et une banderole quelques-uns répondent aux médias présents. Habitante de Chenôve, Amina partage l'angoisse ressentie le week-end dernier : «les Tchétchènes ont crié qu'ils allaient à Chenôve, ils sont venus à Chenôve où j'habite, ils sont mis en bas de chez moi – où c'est super calme – ils ont dégainé des armes, ils ont dégainé des matraques et ils commençaient à crier alors qu'on était sur notre balcon, 'où sont les gars de Chenôve ?' C'est inadmissible ! J'ai appelé la police parce que j'avais peur qu'ils rentrent dans notre cage d'escalier, la police m'a rit au nez, on m'a dit 'ne vous inquiétez pas, on est là'. Sauf qu'il y avait une voiture avec deux policiers pour cinquante voiture de Tchétchènes. (…) Monsieur le préfet, démissionnez ! On n'est plus du tout en sécurité ici. J'ai mon fils qui a dix-sept ans, il est calme. J'ai peur pour lui. J'ai peur qu'il aille au lycée, j'ai peur qu'il prenne le tram, j'ai peur qu'il aille boire un verre...»

«Il y a des gens qui se sont faits taper pour rien, sans aucune raison, parce qu'ils avaient des origines maghrébines» relate Rachid, un habitant de Chenôve. Les mises en examen décidées ce samedi soir retiennent notamment comme motif « violences commises en raison de l'appartenance vraie ou supposée des victimes à une ethnie, une nation ou une prétendue race» à l'encontre de plusieurs personnes de nationalité russe.

«On se demande pourquoi la police n'a pas été là ? On demande des réponses. Le préfet n'a pas fait sont rôle de protéger la population. Je suis né en France, je travaille en France, je paye des impôts comme tout citoyen français. On demande le droit d'être protégé» poursuit Rachid en montrant son maillot de l'équipe de France de football. Des maillots et des drapeaux, «pour montrer qu'on est Français, on n'est pas Maghrébins. Ce n'est pas parce qu'on a des origines qu'on n'est pas Français».

«On est Français d'origine maghrébine» a ajouté Amina la voix tremblante d'émotion. «Quand on voit dans les médias qu'on nous demande de choisir 'si vous êtes Maghrébins ou Français', c'est comme nous demander de choisir entre notre père et notre mère, on ne peut pas choisir».

«La police avec nous !»


À 15 heures, le rassemblement ayant quelque peu gagné en nombre, c'est une petite centaine de personnes qui se dirigent vers la rue de la Préfecture. Encore incertains de la tournure des événements, les manifestants s'arrêtent à bonne distance des gendarmes mobiles qui barrent la rue. Bon nombre de journalistes font écran entre les deux groupes.

Celui qui a appelé au rassemblement se saisit du mégaphone. Il prend soin de ne pas stigmatiser les Tchétchènes : «ils disent qu'ils sont venus de toute l'Europe, ce n'est pas vrai, s'ils sont venus de toute l'Europe et qu'ils n'étaient que deux cents, ils ne représentent pas les Tchétchènes».

Cela en miroir des propres stigmatisations ressenties : «comme nous, Maghrébins, Banlieusards, Français, on n'est pas des dealers ! On travaille, on achète, pourquoi est-ce qu'on ne nous a pas protégés ?».

Le mot d'ordre «le préfet démission» est abondamment repris suivi de «la police avec nous !» ainsi que de félicitations et d'applaudissements pour les policiers. L'idée d'une Marseillaise circule. Elle est chantée avant de rebrousser chemin vers la place de la République où le rassemblement se disperse dans le calme vers 15h30.

Plus tard dans l'après-midi, la préfecture indiquera que, en marge de ce rassemblement, a été interpellé «un individu porteur d'ammoniaque et d'accélérateurs de combustion».

Jean-Christophe Tardivon

Des personnes de nationalité russe mises en examen ce samedi


Rappel des faits ayant conduit à vingt victimes identifiées