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13/03/2020 03:19

MUNICIPALES À DIJON : «Si on avait une mairie avec des ouvriers révolutionnaires à sa tête, ça changerait la donne» indique Claire Rocher

Lutte Ouvrière saisit toutes les opportunités de présenter une liste et «faire entendre le camp des travailleurs» comme le dit le nom de la liste dijonnaise. Porte-parole régionale et tête de liste, Claire Rocher a répondu aux questions d'Infos-Dijon.

Pour ces élections municipales, Lutte Ouvrière présente, en France, 260 listes, dont cinq en Côte-d'Or (lire le communiqué). À Dijon, Claire Rocher conduit la liste Lutte Ouvrière - Faire entendre le camp des travailleurs et revendique, avec son équipe, d'être «les seuls à présenter une liste communiste».

Claire Rocher est porte-parole régionale de Lutte Ouvrière, la porte-parole nationale étant Nathalie Arthaud. Claire Rocher a été candidate aux municipales de 2014 (722 voix au premier tour) et aux législatives de 2017 sur la deuxième circonscription de la Côte-d'Or (232 voix au premier tour). Lutte Ouvrière a présenté une liste aux élections européennes de mai 2019 sur laquelle figurait la Dijonnaise (291 voix à Dijon).

Dans la vie professionnelle, Claire Rocher est infirmière au CHU Dijon-Bourgogne. Son engagement politique remonte à sa vie lycéenne lors du plan Juppé de 1995. Déjà, des manifestations contre une réforme des retraites !
«Je me posais des questions sur la société. Les inégalités, c'est quelque chose qui m'avait toujours révolté. Le fait de rencontrer des militants, j'ai mis des mots sur la force qui pouvait permettre de changer les choses, sur le fait que la classe ouvrière, quand elle descendait dans la rue, c'était vraiment une puissance» confie-t-elle. «Ces gens qui faisaient tout tourner, de façon obscure, au jour le jour, sans qu'on y pense et sans qu'on s'en aperçoive, c'était peut-être eux qui avaient la capacité de renverser la table quand ils redressaient la tête» considérait-elle déjà.

«On représente un peu toute la diversité du monde du travail»


On a beaucoup parlé au moment de la vague de délocalisations d'une diminution des ouvriers. Y a-t-il encore une «classe ouvrière» en France ?

«Plus que jamais. Elle est même plus nombreuse qu'à l'époque des grandes grèves de juin 1936. Elle s'est diversifiée peut-être, elle n'est pas que dans les usines. Il y aussi beaucoup de précarité qui s'est instaurée, il y a aussi le chômage qui pèsent énormément. (…) Quand je parle des travailleurs et des travailleuses, c'est à ce type de gens que je m'adresse, y compris aux retraités des classes populaires. À tous ceux qui n'ont que leur salaire ou leur pension pour vivre et qui n'exploite personne !»

Vous ne vous réduisez donc pas au cliché des Temps modernes et de l'ouvrier à l'usine ?

«Ma liste aux municipales est constituée de travailleurs. Si vous regardez les professions des colistiers qui se présentent avec moi : il y a des hospitaliers comme moi (mais pas forcément infirmières : des femmes de ménage, des aides-soignantes...), il y a des ouvriers d'usine (parce que, mine de rien, ça existe encore énormément, qui travaillent soit à la Bourgogne électronique de Saint-Apo, soit à Jtekt dans l'automobile à Chevigny). On représente un peu toute la diversité du monde du travail. C'est à dire qu'il y a aussi des cheminots, des postiers dont des facteurs mais aussi des guichetiers de La Poste, aussi des aides à domicile, des demandeurs d'emploi, une maçon, une pâtissière. Tous les gens qui travaillent au jour le jour de façon obscure et mal rémunérée.»

«En fait, il y a deux grands camps dans cette société. Nous, quand on s'adresse aux travailleurs et aux travailleuses, on désigne l'un de ces deux grands camps. D'ailleurs, on s'appelle Faire entendre le camp des travailleurs. C'est par opposition à celui des possédants. On peut dire la bourgeoisie et ses serviteurs politiques au gouvernement.»

«Je pense que ces deux camps sont apparus très clairement au moment des attaques sur la réforme des retraites. On a vu que le monde du travail en fait, on était tous attaqués et je pense qu'il y a eu beaucoup de gens qui ont eu cette conscience-là.»

«Une bourgeoisie qui est aux prises avec la crise de son économie»


Peut-on toujours être trotskiste en 2020 ?

«Plus que jamais ! Quand je vois là ce qu'on subit à l'heure actuelle, on est attaqué en permanence : sur nos salaires, sur le fait d'avoir un emploi, sur le fait de pouvoir se soigner, les retraites... ça n'arrête pas ! Toutes nos vies sont attaquées et c'est orchestré. C'est un rouleau compresseur. On a à faire avec une bourgeoisie qui est aux prises avec la crise de son économie, une économie qui peut s'écrouler du jour au lendemain comme un château de cartes.»

«Ils n'ont pas d'issue à leur crise. Leur seule solution, c'est de faire payer les classes populaires. De prendre aux petites gens, le peu de petit confort ou de petite sécurité qu'ils avaient pu nous accorder pendant la période un peu plus faste qui avait précédé. Là, on racle vraiment jusqu'au fond de nos poches pour que tout aille pour les profits des riches.»

Est-ce ce qu'on appelle «la privatisation des profits et la socialisation des pertes» ?

«C'est surtout une espèce de guerre sociale qui nous est menée par les classes riches. C'est quand même impressionnant et violent. Il y a une partie du monde du travail qui a commencé à relever la tête. Ça s'est vu au moment des 'gilets jaunes', ça s'est vu avec le mouvement des EHPAD, les hospitaliers ne sont pas en reste pour ce qui est de la colère.»

«On est loin d'en avoir terminé parce qu'ils ne vont pas s'arrêter en face. Il va falloir que les travailleurs... on n'en est pas encore à se battre en rangs serrés mais on n'aura pas le choix, je pense qu'on y sera contraint tôt ou tard.»

«Le fait de présenter des listes dans ces élections, c'est cet avenir-là qu'on veut préparer. C'est ce drapeau-là qu'on lève. On pense qu'il faut que notre camp, il se renforce parce qu'on va avoir des bagarres à mener.»

«On a tous fait des journées de 'gilets jaunes'»


Est-ce que vous avez des 'gilets jaunes' sur votre liste ?

«On a tous fait des journées de 'gilets jaunes', (…) des samedis de manifestation, aller sur des ronds-points, etc. C'était important d'y être et aussi de discuter que c'était peut-être une première manifestation d'exaspération du mon de populaire mais que notre vraie force, elle était ailleurs, elle était dans les gros contingent de la classe ouvrière, y compris celle des grandes usines parce que c'est là que l'on peut avoir le rapport de forces direct avec les capitalistes en fait.»

Est-ce qu'il y a des «exploiteurs» à Dijon ?

«Oui, plus ou moins gros. Quand on parle de faire face au grand capital, au grand patronat, nous, on parle surtout des gens qui font la pluie et le beau temps dans l'économie, ceux du CAC 40, etc. Ça impacte nos vies même dans les toutes petites entreprises parce que, souvent, c'est eux les donneurs d'ordre. C'est les banques qui ont la main-mise que ce soit sur les petites entreprises ou même maintenant sur les services publics comme l'hôpital où je travaille qui a été livré à la finance. (…) On a obligé les hôpitaux à s'endetter auprès des grandes banques. On se retrouve avec une dette qui est le prétexte à nous faire accepter des politiques d'austérité à n'en plus finir, un peu à la mode de la dette grecque lors de la crise financière de 2008.»

«C'est une réalité ! Ce n'est pas parce que, localement, on n'a pas à faire directement à eux les yeux dans les yeux que c'est pas quand même ces gens qui décident de tout pour nos vies, qui décident de fermer des usines, qui décident de nos salaires.»

«On n'attend rien des notables»


Quelle approche avez-vous d'une campagne municipale ?

«Je pense que ce qui est important, même localement, c'est que le camp des travailleurs s'organise. On fait campagne aux municipales pour ça, pour lever ce drapeau-là. Pour permettre aux gens qui sont e ce camp-là de ne pas avoir à voter pour des gens qui font partie de partis qui se sont succédés au pouvoir pour mener une politique en faveur des riches. (…) Pour qu'ils puissent voter pour des gens qui leur ressemblent vraiment. (…) Pour dire, justement, qu'on n'attend rien des notables, locaux ou pas.»

«Localement, je pense qu'il n'y a pas un travailleur qui pense très honnêtement que changer de maire changera sa vie parce que nos problèmes essentiels, ils ne sont pas gérables au niveau d'une municipalité. Le pouvoir des maires est très limité, ils sont aux prises avec les mêmes dettes auprès des mêmes banques que l'hôpital. (…) On sait très bien que, sur tous les problèmes importants, ce n'est pas la mairie qui va être en capacité de changer les choses.»

«On pense que si on avait une mairie qui soit du camp des travailleurs, une mairie avec des ouvriers révolutionnaires à sa tête, ça changerait la donne dans toutes les bagarres que la population mène déjà, que ce soit dans les quartiers, les locataires qui se battent contre un bailleur pour obtenir des réparations, l'entretien, le débarrassage des ordures... dans les quartiers populaires, ça n'est que ça... (…) Une mairie qui serait vraiment du côté des travailleurs, elle donnerait tous les moyens de la municipalité à ces personnes qui luttent, que ce soit en termes humains matériels, financiers.»

«On ne peut pas faire de l'écologie politique si on ne parle pas de renverser le capitalisme»


N'y aurait-il pas, historiquement, une grande absente dans vos propositions : la thématique de l'écologie ?

«Je ne pense pas. C'est une préoccupation que l'on a toujours eue. On a toujours dit que le problème de l'écologie, c'était l'organisation de la société. Après, je reste convaincue que l'on ne peut pas faire de l'écologie sérieusement si on ne s'en prend pas aux droits qu'on les grands de ce monde de décider de tout en fonction des profits financiers de quelques-uns.»

De grands pays ont été sous un régime communiste, URSS ou encore maintenant la Chine, et ont pourtant été d'importants pollueurs au XXème siècle...

«Le communisme, pour moi, ce n'est pas quelque chose qui a été réalisé. Je me réclame de la révolution russe et des premières années qui ont eu lieu après, avant que ça devienne la dictature stalinienne. Il y a eu un moment où si vous vouliez dans un pays pauvre vous appuyer sur la population pour prendre un peu d'indépendance vis à vis de l'impérialisme des puissances occidentales, eh bien, la manière de se faire suivre par la population pauvre, c'était de se déclarer communiste. Il y a tous un tas de dictateurs en herbe avec des aspirations nationalistes qui ont mis cette étiquette pour entraîner les pauvres mais ça ne veut pas dire qu'ils aient fait quoique ce soit qui ressemble à du communisme.»

«La façon dont tous les candidats aux municipales ont de se peindre en vert au moment des élections m'agace profondément. C'est vraiment à peu de frais, on en est à discuter si on plante des arbres ou des fleurs. Je suis pour les arbres et les fleurs, qui peut être contre ça ? (…) Est-ce que vraiment l'écologie, ça se discute à ce niveau-là ? Alors que, pendant ce temps-là, il y a l'huile de palme, alors que, pendant ce temps-là, il y a la déforestation... De quoi on parle ?»

«Il y a eu l'amiante. Ça fait un siècle que l'on sait que c'est mortel et on continue parce que finalement le patron, il est patron chez lui et personne ne contrôle ces types-là, jamais. S'ils ont décidé que ça rapportait plus de vous faire produire en vous faisant bouffer des trucs toxiques, eh bien, il vous les feront bouffer ! Si on ne parle pas de ça, c'est de la foutaise ! Je pense qu'on ne peut pas faire de l'écologie politique si on ne parle pas de renverser le capitalisme, clairement.»

Les «différentes moutures d'union de la gauche»


Une liste est soutenue par La France Insoumise, quel regard avez-vous sur un mouvement relativement jeune à l'échelle de l'histoire ?

«Je me présente sur un tout autre terrain. Il y en a aussi soupé de ces différentes moutures d'union de la gauche que l'on nous sert régulièrement depuis aussi longtemps que je me souvienne et qui, à chaque élection, disent 'votez pour nous' mais c'est pas eux qui décident dans les faits. Dans les faits, ceux qui ont le pouvoir réellement c'est ceux qui ont l'argent et ceux-là, on les élit pas. Donc, ça sert juste à semer des illusions dans la tête des gens et à les démoraliser encore au lendemain des élections quand ils voient que leur situation a pas changé.»

«On est résolument sur un autre terrain à savoir de ne pas avoir du tout un catalogue de promesses et de dire que les travailleurs n'auront rien tant qu'ils ne se battront pas. Il n'y aura pas de sauveur suprême et d'ailleurs ils n'ont pas besoin non plus d'avoir des notables qui parlent en leur nom. On fait une liste de travailleurs qui s'adressent aux travailleurs pour leur dire qu'il va falloir qu'on s'organise pour se battre.»

«Il va falloir qu'on s'en prenne au pouvoir de la bourgeoisie»


Comment avez-vous articulé votre campagne ?

«On a fait une campagne de terrain ! Militante ! Déjà, dans les quartiers populaires. On est allé faire du porte à porte, on est allé distribuer des tracts devant les entreprises, on est allé sur les marchés au pied des tours... (…) On fait notre campagne à l'huile de coude.»

«On est bien reçu. On sait qu'il y a beaucoup de gens qui sont assez lucides sur le fait qu'il n'y a rien à attendre de ces élections et que, voter pour notre camp et faire entendre qu'il y a un courant de travailleurs conscients, pas résignés, qui pensent qu'à un moment donné, il va falloir qu'on s'en prenne au pouvoir de la bourgeoisie, ça a du sens.»

«On ne milite pas qu'au moment des élections. On milite dans nos entreprises, dans des syndicats, dans nos quartiers. On n'est pas simplement des candidats.»

Propos recueillis par Jean-Christophe Tardivon


Claire Rocher est porte-parole régionale de Lutte Ouvrière et tête de liste à Dijon