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21/02/2020 03:20

MUNICIPALES À DIJON : Unique en France, des avocats constituent une liste pour protester contre la réforme du système de retraite

La liste Nous ne battrons pas en retraite vient d'être déposée à la préfecture de la Côte-d'Or. Elle est composée uniquement d'avocats voulant contester la réforme sur les retraites et porter un «souffle démocratique» dans ce débat de société. Infos-Dijon a interrogé le candidat en tête de liste, Jean-Baptiste Gavignet.
C'est la surprise de cette campagne électorale. Une démarche unique en France. 59 avocats du barreau de Dijon ont constitué une liste qu'ils présenteront aux élections municipales des 15 et 22 mars prochains. Son nom ? Nous ne battrons pas en retraite. L'enjeu semble plus être de contester la réforme du système de retraite, actuellement en débat à l'Assemblée nationale, que de prétendre diriger la municipalité dijonnaise. Quoique.

Le candidat en tête de liste est Maître Jean-Baptiste Gavignet. De retour d'une manifestation interprofessionnelle, ce jeudi 20 février 2020, il répond aux questions d'Infos-Dijon pour faire connaître des électeurs et préciser le sens de la démarche.

Installé près de la place de la République, le cabinet est composé de cinq avocats. L'activité est principalement constituée de «matière sociale» tout en ayant une part minoritaire de «matière pénale».

Lors du mouvement social des «gilets jaunes», à titre personnel, Jean-Baptiste Gavignet a créé une ligne dédiée permettant aux manifestants de le contacter. Il ne voulait pas laisser les «gilets jaunes» sans «réponse, sans accompagnement en garde à vue». L'avocat précise que «c'était, en général, du bénévolat».

«Se positionner très clairement contre la réforme des retraites»


Professionnellement, qui êtes-vous ?

«Je suis avocat depuis un peu moins de vingt ans. J'ai prêté serment en 2001. J'ai eu un parcours syndical dans la défense des jeunes avocats [NDLR : la fédération nationale des unions de jeunes avocats]. (…) On avait travaillé sur les questions prioritaires de constitutionnalité. (…) Les toutes premières QQPC que l'on a déposées avaient pour but d'avoir un avocat aux côtés des personnes placées en garde à vue. On a obtenu, à ce moment-là, la déclaration d'inconstitutionnalité de la loi. (…) J'ai par ailleurs un mandat depuis huit ans au sein de la caisse nationale de retraite des barreaux. (…) Au sein du cabinet, j'ai gardé une activité en matière pénale et on a une grosse activité en matière sociale».

Qui a eu l'idée de présenter une liste aux municipales ?

«L'idée a été suggérée par une de mes associées, qui est Isabelle Delavictoire. On en a discuté dans le cadre de notre groupe de travail sur les actions de grève et on l'a soumise à l'assemblée générale de notre ordre qui en a validé le principe. C'était il y a environ trois semaines».

«Le mandat qui m'a été donné à ce moment-là, dans la mesure où nous avons des confrères de sensibilités très diverses, était de se positionner très clairement contre la réforme des retraites en en dénonçant les conséquences assez dramatiques pour notre profession mais également la méthode, comme une sorte d'anomalie démocratique et ce, quelque soit le positionnement des citoyens puisqu'on est tous concernés par les retraites».

«Cette réforme, pour la profession d'avocat, même si ce n'est évidemment pas la seule concernée, c'est un plan social qui ne dit pas son nom, c'est un plan de licenciement de 15.000 personnes en France. Et je ne parle pas des conséquences indirectes. Évidemment, les confrères sont concernés, les citoyens sont concernés mais ils n'en ont pas suffisamment conscience.»

«Les cabinets qui vont disparaître, ce sont les cabinets qui pratiquent l'aide juridictionnelle, ce sont les avocats commis d'office, ce sont ceux qui, en gagnant mal leur vie, viennent défendre les citoyens les plus indigents. Il y a quand même un vrai enjeu de société. Des confrères étant appelés à disparaître, ce combat, c'est le combat de leur vie. Donc, il y aune vraie motivation».

«On a une liste qui est complète, légalement paritaire même si, aujourd'hui, les hommes sont assez minoritaires au sein de la profession».

Avez-vous connaissance d'autres initiatives de ce genre en France ?


«Je sais que le conseil de l'ordre du barreau de Clermont-Ferrand a voté le principe d'une liste et que plusieurs autres barreaux, notamment dans l'ouest de la France, réfléchissent également à déposer une liste à l'identique. Besançon hésite».

Qui va financer la campagne ?

«Il y aura un appel aux dons. On essaiera aussi d'appeler les confrères à nous soutenir financièrement. On n'a pas un gros budget de campagne mais c'est important d'avoir un budget néanmoins».

«On a des apports personnels qui resteront néanmoins limités. Un budget campagne sur une communication Internet, ce n'est pas très coûteux. Ce qui coûte, c'est les tracts, ce sont les bulletins de vote mais je pense que l'on est assez nombreux pour financer la campagne».

Aurez-vous un local de campagne ?

«On n'a pas fixé de local à ce jour. En revanche, nous aurons des actions de campagne. Nous interviendrons sur les marchés, nous irons au contact de la population et nous organiserons des réunions et un certains nombres d'événements autour de notre liste».

«Ce n'est pas simplement une liste d'opposition. Ce que l'on souhaite, c'est que les citoyens se rendent compte de ce qu'il est en train de se passer, que l'on profite de cette campagne pour les informer, pour répondre à leurs interrogations sur cette réforme des retraites qui touche quasiment 100% des électeurs».

«On a toujours été un rempart démocratique»


La présentation d'une liste pour défendre ce qui relèverait plutôt d'un engagement syndical n'est-elle pas, en elle-même, une «anomalie démocratique» ?

«Absolument pas. Je pense que ce qui est anormal, c'est qu'il n'y ait pas plus de réactions dans des formes identiques à la nôtre».

«Historiquement, les avocats ont existé sous tous les régimes. On a essayé de les contraindre plus ou moins mais on a toujours été un rempart démocratique. C'est rarement au sein des administrations que vous voyez des mouvements de résistance. Par contre, dans une ville comme Dijon, il y a eu des avocats pour défendre des résistants, il y a eu des avocats pour défendre les collabos après la guerre, parce qu'on est attaché fondamentalement au droit des personnes et ça, ça traverse les siècles. Pour moi, c'est dans notre ADN, c'est dans notre robe, nos valeurs, sinon on n'est pas avocat».

«Ce qui est particulier dans la réforme des retraites d'abord c'est qu'il y a environ 70% des Français qui sont opposés à cette réforme. S'agissant de la partie indépendants, on n'était pas dans le projet de réforme du candidat Macron, ça a été ajouté. On voit bien que le gouvernement est totalement sourd à toute expression citoyenne. Regardez, l'opposition a demandé un référendum, on l'a refusé le référendum. La première réaction a été de diminuer le temps de parole sur les amendements».

«Essayer de museler l'opposition, ça c'est inquiétant. Fondamentalement, ce qui, à mon sens marque tout le monde, c'est qu'on a un projet dont on se demande si les auteurs savent eux-même savent ce dont ils sont porteurs».

«Il y a environ un an madame le bâtonnier à l'époque m'a envoyé au contact de deux députés de La République En Marche qui venaient porter la parole de Monsieur Delevoye. Il n'y a jamais eu de concertation. Cette réunion n'avait pour objet que de nous expliquer ce qu'ils allaient faire. À l'époque, (…) je me suis aperçu que le nom même de notre caisse de retraite leur était inconnu. Que l'idée que nous avions un régime de base fondé sur la solidarité, (…) c'était totalement inconnu des deux députés qui sont venus vendre un projet qui était déjà pensé sans même avoir appréhendé les différents régimes qui devaient être englobés. Ce qui me marque aujourd'hui, c'est que l'on a un avis du Conseil d’État, qui est là pour épauler le gouvernement et le conseiller, qui fait état de ce que ce projet est mal préparé. Les études d'impact sont pas au rendez-vous. Quand on pilote un régime de retraite, il doit y avoir des études actuarielles, il doit y avoir des simulateurs. Nous, on a ça dans notre caisse autonome, de longue date, c'est pour ça qu'elle est bien gérée d'ailleurs. Là, on ne sait pas où l'on va».

«Donc, on ne sait pas, en réalité, quel est ce projet. (...) Il y a un renvoi à une masse considérable d'ordonnances, ça veut dire qu'il n'y aura pas de débat démocratique parce que les ordonnances, c'est un vote de ratification en masse. Donc, le manque de souffle démocratique dans cette réforme, c'est ça qui indigne les avocats, au-delà même de leur cas particulier. C'est pour ça qu'on s'est dit qu'il fallait que nous soyons un canal d'expression démocratique au profit de l'ensemble des citoyens».

«Un. La commune, c'est aussi un des piliers de la démocratie. Deux. Quoi de mieux qu'une élection – parce qu'on n'aura pas d'autres modalités d'expression en réalité sur ce projet – pour permettre aux gens de prendre la parole».

«Effectivement, c'est bien plus qu'un problème local et ça transcende le problème local. Si on ne se saisit pas de ces élections pour se manifester, pour réagir, au moins pour s'informer, eh bien, ce projet se fera sans nous».

«Il n'y aura pas de fusion»


«Prendre la parole», est-ce que ça veut dire que vous ne comptez pas avoir d'élus au conseil municipal ?

«J'espère bien que l'on aura des élus. On n'est pas là pour faire bonne figure. On est là pour aller jusqu'au bout. Ce n'est pas une candidature de témoignage parce qu'on espère bien avoir une place dans le débat public qui soit durable. (…) On est dans un positionnement apolitique, certes, opposé au projet de réforme en place, mais apolitique. Il n'y aura pas de fusion. Nous irons jusqu'au bout et nous siégerons et on essaiera bien de tout faire pour avoir des élus et être dignes du mandat que l'on nous aura donné».

«Positionnement apolitique» mais vous avez rencontré François Rebsamen en tant que candidat. Pourquoi ?


«Ce que nous avons fait, c'est que nous avons évoqué avec plusieurs candidats, qui nous semblaient importants, la situation qui était celle des avocats. Il ne s'est jamais agi d'un quelconque accord, d'ailleurs ils ne savaient pas forcément ce qu'on allait faire. (…) On a souhaité, encore une fois parce que le débat démocratique doit avoir lieu, que cette question soit évoquée par les candidats déjà déclarés. Emmanuel Bichot, François Rebsamen ont pris position en considérant que cette réforme en l'état n'était pas acceptable et l'on s'en félicite mais ce n'est pas le fruit d'un accord, c'est une sensibilisation des hommes politiques».

En termes de «rempart démocratique», avez-vous connaissance d'un précédent dans l'histoire ?

«Les avocats ont souvent quand même investi la vie publique. Quand parle de la Troisième République, on sait que c'était une république où les avocats étaient extrêmement présents en tant que parlementaires. On parlait même d'une «Assemblée d'avocats». Le monde de la loi et le monde du droit, c'est la même chose, bien évidemment. Je pense que l'on a aussi cette capacité à capter ce qui se passe dans la société et en être un relais utile me semble-t-il».

À un mois des élections, la liste a été déposée mais l'agenda de campagne n'est pas encore défini. Des tractages sont envisagés sur les marchés dans le week-end à venir.

Propos recueillis par Jean-Christophe Tardivon

Les noms des colistiers de Nous ne battrons pas en retraite
Gavignet Jean-Baptiste
Gire Alexia
Bonfils Jean-Christophe
Plouard Angélique
Champloix Sylvain
Grenier Mathilde
Duchanoy Loïc
Delavictoire Isabelle-Marie
Mignot François-Xavier
Si Hassen Myriam
Nicolle Bruno
Fournier Eloïse
Sotty Bruno
Brey Céline
Rousseau Michel
Xavier-Bonneau Fanny
Levert Thibault
Jacob Sonia
Panier Nicolas
Maurin Géraldine
Chatriot Christophe
Gay Emmanuelle
Esteve Samuel
G'Stell Valentine
Brocherieux Paul
Hebmann Juliette
Jaffeux Alexandre
Gibey Laurie
Firley Loïc
Pichon Julie
Cabannes David
Leneuf Sophie
Touraille Emmanuel
Orthlieb Cécile
Chardayre Jean-Louis
Stankiewicz Charlotte
Forzinetti Pascal
Pujol Virginie
Rodriguez-Martinez José Andres
Brocherieux Pauline
Ciaudo Alexandre
Bonnat Chloé
Mehdaoui Abdallah
Berthelon Marine
Fayard Christian
Addou-Essebah Bouchra
André Pierre-Olivier
Cattaneo Marine
Ducharme François
Ramboz Anne-Lise
Lambert Emmanuel
Riquet-Michel Adrienne
Coskun Ahmet
Aaziz Najiba
Berland Thierry
Saillard Delphine
Gerbeau Jean-Dominique
Rabouh Ophélie
Blagny Paul
Goulleret Elsa


Jean-Baptiste Gavignet, avocat à Dijon et candidat aux municipales menant la liste Nous ne battrons pas en retraite


L'avocat considère que la réforme du système de retraite est «un plan social qui ne dit pas son nom»


Le jeudi 20 février 2020, des colistiers de Nous ne battrons pas en retraite participent à la manifestation interprofessionnelle à Dijon